Serge Lemoyne : L'héritage Lemoyne
Arts visuels

Serge Lemoyne : L’héritage Lemoyne

À la Galerie Simon Blais, jusqu’à samedi seulement, on peut voir une partie des oeuvres la succession de SERGE LEMOYNE. Cette expo se veut un hommage à un artiste qui n’a pas souvent profité de la reconnaissance et de l’appui des institutions.

Ce fut avec une grande tristesse que, à l’été 98, le milieu des arts apprenait la disparition de l’artiste multidisciplinaire Serge Lemoyne. Celui qui, durant de nombreuses années, a été l’un des acteurs principaux de la scène culturelle québécoise, laissait derrière lui un héritage artistique important et multiforme qui ne fut pas toujours bien reçu. La critique, entre autres, fut parfois sévère à son égard. Au début de la carrière de Lemoyne, son travail fut souvent banalisé et perçu comme une simple «expérience».

C’est Lemoyne qui, dans les années 60, réalisa ici les premiers happenings. C’est lui aussi qui, en novembre 1968, pour célébrer les vingt ans de Refus global, initia la célèbre Opération Déclic. Cela donna lieu à plusieurs journées de réflexion essentielle sur la place qu’occupent les arts et les artistes dans notre société. Dans le rapport, produit lors de cet événement, furent établis des énoncés de principes qui sont loin d’être caducs. À propos du statut de l’artiste et de ses liens avec la société, on peut y lire des phrases qui devraient encore servir de modèles: \«En tant que citoyen à part entière, il [l’artiste] doit se politiser davantage, s’impliquer socialement et politiquement en étudiant et en comprenant les rouages du système politique actuel, de manière à ne pas être absorbé et récupéré par les idéologies bourgeoises qui règnent dans la stagnation, le dogmatisme, l’académisme et le snobisme».

À la Galerie Simon Blais, jusqu’à samedi seulement, on peut voir une partie des oeuvres de la succession Lemoyne. Cette expo se veut un hommage à un artiste qui n’a pas souvent profité de la reconnaissance symbolique et de l’appui économique des institutions. On regrettera qu’un musée montréalais n’ait pas décidé de mettre sur pied une rétrospective de son oeuvre, dans l’esprit de celle réalisée par le Musée du Québec, voilà déjà onze ans.

Heureusement, avec l’exposition Déclics, à l’affiche du Musée d’art contemporain (et dont le titre veut souligner l’importance des entreprises de Lemoyne), ainsi qu’avec la présentation chez Blais, le spectateur pourra comprendre, dans sa globalité, le travail de militant et de contestataire de cet artiste qui savait s’engager dans le quotidien de l’art. On pourra ainsi ressentir les implications d’un héritage pas toujours facile à évaluer et dont, hélas, on vient à peine de prendre conscience de son ampleur (grâce, entre autres, aux travaux d’historiens de l’art comme Francine Couture).

Il faut dire qu’une partie de ce riche legs intellectuel n’a pas laissé énormément de traces matérielles. Comme plusieurs artistes de cette époque à travers l’Occident, Lemoyne n’a pas seulement produit une grande oeuvre composée de toute une série d’objets. Il a aussi envisagé le travail de l’artiste comme une série d’actions, de performances (par exemple les happenings), parfois éphémères, mais toujours dans le but de changer profondément et définitivement l’art, son milieu et la société. Si Lemoyne a parfois négligé d’entreposer et de conserver convenablement ses oeuvres, c’est certainement parce que, pour lui, la vie et le temps présent l’ont toujours emporté sur les objets, leur accumulation et leur sacralisation dans les collections (par exemple des musées). Cette attitude idéaliste ne peut que nous être sympathique.

Cependant, les oeuvres de Lemoyne sont bien plus que de simples documents d’une époque ancienne. Parmi les soixante-quinze oeuvres exposées chez Simon Blais, plusieurs sont de grande qualité. Certaines sont encore d’une forte efficacité. Elles relèvent de ce désir d’unir l’art à la société ou, comme le dit Serge Allaire (dans l’ouvrage Les Arts visuels au Québec) de «démocratiser la culture savante». De nombreuses pièces (avec la palette de bleu, de blanc et de rouge) se réfèrent, par exemple, à l’univers du hockey tout en conservant présent le langage formel de l’art moderne. Son Dryden aux dégoulinades (comme de la sueur), très proche de l’action painting, est bien intéressant; son oeuvre sur verre (bien fragile) intitulée No 30; ou encore la sérigraphie Trente trois millions montrant un chandail du Canadien font aussi référence, parfois avec ironie, au monde du sport.

Mais il ne faudrait pas croire que le travail de Lemoyne est une simple vulgarisation de la culture savante à travers une imagerie populaire. Cet artiste a aussi pris le chemin de la lutte contre la réduction du sens de l’oeuvre d’art.

On remarquera, par exemple, la série dédiée à Matisse (composée en 1996-97) parmi les dernières réalisations de l’artiste. On dirait des gros plans, vus à la loupe, des tableaux du maître. On pourrait penser que l’artiste épie et nous montre, au plus proche de la toile, ce qui fait la qualité du travail de Matisse. Il s’agit plutôt d’une manière de regarder à nouveau ce travail, maintenant banalisé par la culture de masse et surmédiatisé par les musées, pour lui redonner toute sa force picturale et artistique. Très fort. Le spectateur actuel devrait lui aussi regarder à nouveau ce qui se trouve dans l’héritage de Lemoyne afin d’y retrouver toute sa richesse.

Jusqu’au 28 août
À la Galerie Simon Blais

Postmodernisme
Cela s’intitule La Peinture à Gogo. Cette exposition (présentée à la galerie Verticale de Laval), la commissaire Jennifer Rudder a voulu la composer avec des artistes de la relève qui «répondent ou ajoutent aux mouvements artistiques de ce siècle, à partir de Refus global de 1948 jusqu’à l’expressionnisme abstrait, en passant par le Hard Egde, la peinture géométrique et le Pop Art des années cinquante et soixante».

De cette expo, on retiendra surtout le travail de Daniel Langevin qui entreprend, en effet, un intéressant dialogue avec l’art pop de Warhol ou de Lichtenstein. L’un de ses tableaux nous présente un entraîneur de base-ball, un autre donne à voir un homme, les bras ouverts, dans une gestuelle qui fait penser à la fois à une arrestation et à une exécution. Celui montrant Dean Martin et Jerry Lewis est particulièrement intrigant. Les deux acteurs se précipitent l’un sur l’autre dans une étreinte du bassin des plus étonnantes. On a le sentiment que l’artiste y parodie les codes de représentation (dans ce cas-ci publicitaires des films drôles) des années cinquante et soixante.

Tout aussi intéressantes sont les constructions de Carlos Barcena ressemblant à des machineries, et qui s’inspirent de pièces d’ordinateurs. La technologie devient une simple forme esthétique proche des compositions Hard Edge. Comme si la technologie copiait l’art. Amusant.

Jusqu’au 12 septembre
Galerie Verticale à Laval
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