À la Galerie Montréal Télégraphe, trois artistes transforment notre perception de l’espace et du monde en déjouant les codes de la symétrie. Troublant.

Dans la bande dessinée La Fièvre d’Urbicande, le Belge Schuiten raconte un étrange phénomène. Un architecte-urbaniste, toujours à la recherche d’ordre et de symétrie spatiale, reçoit en cadeau un étrange cube. Les arêtes de cet objet, déposé en déséquilibre sur son bureau, se mettent à croître comme les branches d’un arbre et à lentement envahir la cité si bien organisée par son planificateur. Après quelques moments d’inquiétude, la population se met pourtant à adorer ce phénomène bouleversant le fonctionnement régulier de la vie. De détail insignifiant, de grain de sable, ce petit cube s’est transformé en élément perturbateur du monde.
Avec Passé composé, expo présentée dans l’espace très classique et très structuré de la Galerie Montréal Télégraphe (dans le Vieux-Montréal), trois artistes nous convient à une expérience de l’architecture et du monde presque aussi troublante.
Stéphane La Rue développe dans sa série de quatre boîtes une idée dont l’amateur a pu voir une première version, plus petite, cet été à la Galerie René Blouin, lors de l’événement Les Peintures. Au premier coup d’oeil, on dirait un agencement parfait de carrés peints sur une boîte de bois, elle aussi très géométrique. Et puis, on s’aperçoit qu’il y a quelque chose qui cloche et qui empêche l’ensemble de se stabiliser, d’atteindre la banale harmonie classique obtenue par la rigueur et la symétrie irréprochable des formes pures. Un léger décalage ici, une anomalie asymétrique là, et, soudainement, notre esprit commence à capter la mécanique complexe et tourbillonnante de l’ensemble. C’est presque comme une musique de Philip Glass qui, en utilisant seulement quelques notes, au début très posées, aboutit finalement à une rythmique endiablée.
Les boîtes de La Rue ne sont pas sans faire penser à un croisement entre les cubes de Robert Morris, les parallélépipèdes muraux de Donald Judd et les structures au motif carré de Sol LeWitt. Le retour sur les années 60 et 70 n’est pas fini en art. En particulier, une electure critique (et pas toujours nostalgique) du minimalisme apparaît bien d’actualité. On pense à Mona Hatoum ou à Rachel Whiteread…
Raymond Lavoie lui aussi sait jouer avec l’espace pour créer un effet d’étrangeté et pour pervertir une certaine pureté moderne. Son installation picturale composée de lavis rectangulaires appliqués directement sur les murs apparaît très épurée et presque abstraite. Et puis on y sent lentement le travail de fantômes. Ces couches d’acrylique foncé donnent l’impression que l’on vient juste d’enlever du mur des tableaux de grands formats qui auraient laissé des taches plus sombres. Comme avec les miroirs de Cocteau, on se met soudainement à croire que ces murs sont des portes pour les morts.
Quant à Guy Pellerin, il nous convie à un jeu visuel et intellectuel surprenant. Sa création intitulée No 212 – Centre culturel canadien, Paris, septembre 1992 invite le spectateur à recréer par son imaginaire l’espace d’une salle grâce à son plan et à ses élévations. Ces morceaux d’architecture accrochés sur les murs de gauche et de droite créent pourtant un effet de perspective classique et banal qui ne demande pas beaucoup de travail de la part du spectateur. Mais voilà, avec ces trois artistes, la perception de l’espace du monde ne va plus de soi.
Jusqu’au 26 février
À la Galerie Montréal Télégraphe

La grandeur de la peinture
On avait pu voir les peintures de Luc Bergeron en septembre dernier au local 502 du Belgo. Il expose ces jours-ci à la nouvelle Galerie Les Modernes (au 460, rue Ste-Catherine Ouest., local 305). L’artiste poursuit sa conquête du grand format à travers une série de tableaux tous peints avec des styles (et des formes) différents. C’est très bien maîtrisé. On y sent, comme lors de la mémorable expo Demande à la peinture de la peintre Marie-Claude Bouthillier (en 1997), ce désir d’embrasser l’art pictural dans sa globalité. Chez Bergeron, chaque pièce est différente, et c’est la totalité des toiles qui, en fai, constitue l’oeuvre. Cet artiste montre la capacité qu’a la peinture de se transformer à volonté pour prendre les apparences d’autres matériaux. Sous sa main, l’huile se fait encre, aquarelle, pastel sec, surface poudreuse… Bergeron arrive aussi parfois à garder dans ses grandes surfaces des effets de miniatures, de visions au microscope ou à la loupe. On appréciera aussi beaucoup les huiles sur papier d’une grande luminosité.
Jusqu’au 24 février
À la Galerie Les Modernes

Luminosités
Françoise Sullivan, une des signataires de Refus global, est de retour à la Galerie Lilian Rodriguez avec ses Ouvres récentes. Ses quatorze acryliques sur toile sont souvent très rayonnantes (et pas seulement à cause de l’éclairage parfois un peu trop éblouissant). Deux grands formats (l’un montrant une forme étoilée verte sur fond jaune et l’autre représentant comme un monolithe suspendu dans l’espace d’un rouge éclatant) évoquent le big-bang originel ou bien les matériaux en fusion lors d’une éruption volcanique. Sullivan revient dans certaines toiles avec une technique de ton sur ton qui crée des effets de reflets ressemblant à ceux du velours. La série des petits pastels organisés en une grille, sur un panneau entier de mur, n’est certes pas inintéressante. L’ensemble évoque un tissu comme le mohair. Certaines pièces dans le jeu des couleurs font penser (tel un hommage?) au travail de Sonia Delaunay. Toutes les oeuvres ne sont cependant pas d’égale force. Par exemple, ce tableau avec des zigzags, tels des éclairs, surimposés sur une composition très épurée est nettement moins abouti et efficace visuellement.
Jusqu’au 26 février
À la Galerie Lilian Rodriguez

À signaler
Lunettes de soleil bleutées faisant écho à des espadrilles très électriques, le tout vibrant à l’unisson avec un cafetan vert d’eau: la flamboyante Pipilotti Rist était de passage à Montréal, la semaine dernière, pour annoncer les détails de son exposition qui débuter le 11 mai prochain au Musée des beaux-arts. On vous prévient tout de suite, ce sera un événement d’envergure! Ses bandes vidéo à la limite du vidéoclip et du film d’avant-garde ne vous laisseront pas de marbre. On a très hâte au printemps pour savourer la folie Pipilotti Rist.
Dans le cadre de l’événement Vues d’Afrique, vient d’être lancé un rallye-expos d’art des pays africains et créoles. On s’y fera une idée plus juste d’une production malheureusement trop peu connue. Neuf lieux d’expositions à Montréal et un autre à Québec sont à visiter jusqu’au mois de mai: les galeries Les Modernes et Soleil, Georges Laoun, les maisons de la culture Rosemont-Petite-Patrie, Frontenac et Plateau-Mont-Royal, l’Espace Afrique en mouvements, le Café Pèlerin, Le Petit Alep, et le Musée de la civilisation de Québec. On y verra des oeuvres contemporaines du peintre Tiga, des bijoux des nomades kényans, des objets fabriqués au Sénégal en utilisant les déchets de nos sociétés industrielles…

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