L’objectivité est morte. Vive la transparence.

3 avril 2011 22h25 · Jérôme Lussier

Aujourd’hui je troque mon clavier de blogueur pour celui de traducteur. Et pour la modique somme de 0$, je loue cet espace virtuel à David Weinberger, dont le formidable essai « Transparency is the new objectivity » me semble plus d’actualité que jamais, même s’il a déjà presque deux ans.

Weinberger est docteur en philo, chercheur senior au Berkman Institute for Internet & Society de Harvard, co-directeur du Innovation Lab de la bibliothèque de Harvard, et fellow au département d’État américain. Rien de tout ça ne prouve qu’il a raison, évidemment, mais ce n’est pas exactement le dernier venu et on peut présumer qu’il a un peu réfléchi à son affaire.

Pour moi, cet essai de 855 mots devrait être une lecture obligatoire pour tous les aspirants journalistes, et tous ceux (ils sont nombreux) qui n’ont pas encore compris que le paradigme médiatique a changé. Voici, en traduction libre:

Un ami m’a demandé d’expliquer de ce que je voulais dire quand j’ai écrit que “la transparence est la nouvelle objectivité”. Premièrement, désolé pour le cliché du “X est le nouveau Y”. Deuxièmement, ce que je voulais dire, c’est que la transparence joue maintenant le rôle historique de l’objectivité dans l’écologie du savoir.

De nos jours, en dehors du monde scientifique, l’objectivité a largement été discréditée, reléguée au rang des vœux pieux, voire des aspirations douteuses. Le problème avec l’objectivité, c’est qu’elle représente une tentative de décrire le monde sans point de vue particulier, ce qui revient à se demander à quoi ressemble un objet dans le noir. Cela dit – même en tant qu’idéal inatteignable – l’objectivité a joué un rôle important dans l’apparition et le développement d’une information fiable et dans l’économie des journaux modernes.

L’importance de cette prétention à l’objectivité était évidente dans la résistance initiale des journaux aux blogues. On nous disait que les blogueurs étaient biaisés alors que les journalistes publiaient des reportages et des analyses objectives. Évidemment, pour quelqu’un qui croit que l’objectivité est impossible, la prétention à l’objectivité apparaît comme un moyen de dissimuler des biais inévitables.

C’est ce que je voulais dire quand, pendant une conférence de presse de blogueurs à la convention Démocrate de 2004, j’ai demandé au journaliste Walter Mears, lauréat d’un prix Pulitzer, quel candidat il appuyait pour la présidence. Il a répondu (je paraphrase): “Si je vous réponds, comment pourrez-vous faire confiance à ce que j’écris?”. Ce à quoi j’ai répondu que, s’il ne répondait pas, « Comment pourrions-nous faire confiance à ce qu’il blogue? »

C’est une illustration du principe voulant que la transparence soit la nouvelle objectivité. Ce que nous croyions jadis parce que nous pensions qu’un auteur était objectif, nous le croyons aujourd’hui parce que nous voyons, par-delà ses écrits, les sources et les valeurs qui informent ses positions. La transparence donne au lecteur des moyens de contrer les effets pervers des biais omniprésents. La transparence engendre la fiabilité, comme l’objectivité le faisait autrefois.

Ce changement marque le début d’une nouvelle ère.

On présentait jadis l’objectivité comme le gage ultime de la crédibilité: si une source était objective et bien informée, vous aviez toutes les raisons de la croire. L’objectivité des journalistes constituait la police d’assurance des lecteurs. Ce gage d’objectivité était d’ailleurs une part importante du marketing des journaux sérieux : « Vous ne pouvez pas vous fier à ce que vous lisez dans les tabloïds biaisés, mais nos reportages sont objectifs, donc vous n’avez pas à chercher ailleurs. »

Les systèmes d’accréditation jouaient essentiellement le même rôle : « Pas besoin de consulter d’autres sources quand une autorité accréditée dit qu’elle a fait le tour d’une question et que vous pouvez la croire ». Fin de l’histoire.

Nous pensions que le savoir en général fonctionnait comme ça, mais il s’avère que la règle ne s’appliquait qu’au papier. 

La transparence a préséance dans un médium d’hyperliens, où vous pouvez littéralement relier les affirmations d’un reportage ou d’une analyse aux faits et aux idées qui l’ont informé. Le papier est nul pour les liens. Vous pouvez toujours consulter la note de bas de page, mais c’est une activité fastidieuse, qui se solde le plus souvent par un échec.

Pour cette raison, pendant l’Âge du Papier, nous nous sommes habitués à l’idée que l’autorité prenait la forme d’un panneau d’arrêt : Vous avez consulté une source dont la fiabilité vous permet de stopper vos recherches.

Dans le nouvel Âge des Hyperliens, nous dépendons encore des accréditations et de l’autorité : ce sont des moyens indispensables de gérer la surabondance d’informations et d’en apprendre plus que ce que nous pouvons vérifier par nous-même.

Cela dit, les accréditations et l’autorité servent de plus en plus à confirmer des données de base, le genre d’informations factuelles non-controversées. Mais aux limites du savoir – dans l’analyse et la contextualisation que les journalistes contemporains prétendent faire mieux que quiconque – le public exige, attend, et peut avoir la transparence.

La transparence incorpore, au sein même d’un reportage ou d’une analyse, un moyen pour le public de voir les prémisses et les principes qui ont contribué à son élaboration, et la manière dont certaines ambiguïtés ou controverses ont été résolues par l’auteur. La transparence — c’est-à-dire la capacité intégrée de voir “à travers” un texte publié — donne souvent plus de crédibilité à une analyse ou un reportage que la prétention d’objectivité le faisait jadis.     

Ultimement, la transparence englobe l’objectivité. Quiconque prétend être objectif devrait normalement accepter d’appuyer cette prétention en laissant ses lecteurs voir ses sources, les ambiguïtés sous-jacentes, les prémisses et les valeurs supposément exclues de son reportage ou son analyse.

De plus en plus, l’objectivité sans transparence ressemblera à de l’arrogance. Et éventuellement à de la folie. Pourquoi faire confiance à ce qu’un individu affirme être la vérité — même avec les meilleures intentions du monde — alors que nous avons accès à un réseau infini d’information, d’idées et d’arguments?

En somme, il semble que l’objectivité ait été le gage de la crédibilité dans un médium qui ne fait pas d’hyperliens. Mais les médias d’aujourd’hui en font.   

Si Weinberger a raison (comme je le crois), les implications sont nombreuses. La prétention à l’objectivité est out. La transparence est in, et les hyperliens essentiels. Et tous les journalistes qui vivent encore dans l’Âge du Papier — qu’ils soient en presse écrite, à la radio, à la télé ou même sur Internet — sont en train de manquer le bateau.

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