19 janvier 2012 10h00 · Catherine Voyer-Léger
Le Mal n’est pas l’inhumain, bien sûr… Ou alors c’est l’inhumain chez l’homme… [...] Le Mal est l’un des projets possibles de la liberté constitutive de l’humanité de l’homme… De la liberté où s’enracinent à la fois l’humanité et l’inhumanité de l’être humain…
Jorge Semprun, L’écriture ou la vie
Il y a quelques semaines, l’intimidation était encore sur toutes les lèvres. Ce n’était pas facile, dans le tumulte, de soulever des doutes. Comme tout le monde (!), j’ai plutôt le profil d’une victime que d’un bourreau. Pourtant, en pensant aux intenses vacheries entendues pendant mon enfance et mon adolescence, je ne trouvais pas trace d’intimidation. Comme Simon Jodoin l’a expliqué, pour qu’il y ait intimidation, il faut qu’il y ait de la peur. C’est moins facile à définir qu’il n’y paraît.
Dans un texte inspirant, la blogueuse Nadia Seraiocco évoquait le bourreau en soi. J’avais déjà écrit à propos du rejet tranquille: cette façon que j’ai (et vous aussi, peut-être) de laisser passer l’humiliation sans réagir. Cette façon de n’être jamais tout à fait fautive, mais jamais tout à fait concernée non plus.
Mais un bourreau en moi?
***
À une certaine époque, il y avait en tout cas un petit dictateur. Au début de l’adolescence, mon trouble s’exprimait en une violence assez crue. Je giflais. Je ne me rappelle plus ce qui justifiait ce geste: des broutilles me semble-t-il parce que je giflais surtout des garçons que j’aimais bien. Ce n’était pas impulsif, c’était plutôt pour l’effet dramatique. Je giflais comme au théâtre. Je n’ai pas souvenir que le personnel scolaire soit intervenu.
Pire encore, je me rappelle avoir entraîné ma bande de copines dans une étrange tag barbecue où les garçons de la bande devenaient des proies vaguement sexuelles. Les garçons n’avaient pas trop envie, mais je pense que je ne les croyais pas. Je ne sais pas d’où me venait la conviction que les garçons sont toujours prêts quand il s’agit de jouer au docteur (variantes acceptées). Une connerie de plus présentée trop souvent comme une vérité.
Y a-t-il de quoi fouetter un chat? En tout cas, il y a là quelques germes de méchanceté et de manipulation. Une conviction assez nuisible, aussi, d’être dans son bon droit.
Pourtant, je l’ai écrit, je suis comme tout le monde (!), et j’ai plutôt le profil d’une victime. Je suis une gentille moi, une humaniste. Comment se fait-il qu’il y a eu, dans ma vie, des épisodes où c’était ma violence qui était en jeu?
***
Cet automne, quand le drame a frappé en Gaspésie, il était insupportable de voir tout le monde (!) témoigner de ses propres épisodes d’intimidation. Chaque fois que nous sommes secoués par ce type de mouvement de solidarité collective, la masse se range du côté des gentils. Et comme s’il ne suffisait pas de manifester son empathie, on tartine en plus notre tranche de vie. Les témoignages sont essentiels, mais je doute qu’on construise un mouvement de fond contre l’intimidation en cumulant sans distinction les récits de tous ceux qui ont subi de une forme ou une autre de méchanceté.
Et où sont-ils, les méchants? Si on se fie au ralliement massif dans le clan des gentils, ils ne doivent pas être bien nombreux. À moins, bien sûr, que les choses ne soient pas si simples…
***
Moi, Catherine Voyer-Léger, j’ai posé au début de l’adolescence des gestes que je regrette aujourd’hui. C’est sans parler de toutes les fois où je me suis tue pour conserver ma sérénité. Moi, toute humaniste que je suis, il m’est arrivé d’être méchante, sans légitime défense, juste pour me sentir forte de sentir un autre faible. Oui, il m’est arrivé – il m’arrive encore, sans doute – de marcher sur la tête de quelqu’un pour mieux tenir debout.
***
On ne gagnera pas la bataille contre l’intimidation en demandant: « Levez-la main ceux qui sont des gentils! » . Ça va nous prendre le courage de regarder de près ce qui peut nous faire basculer dans le mauvais clan.
À quoi bon lutter contre d’hypothétiques méchants si nous refusons de parler de la méchanceté ordinaire? À commencer par celle que l’on porte en soi.




En matière d’intimidation, ma position demeure toujours la même: ce qui ne me tue pas me rend plus fort À CONDITION QUE JE FASSE QUELQUE CHOSE POUR ME DÉFENDRE.
La nuance en lettres capitales me semble importante.
Pour ma part, j’ai été alternativement des deux côtés de la clôture de l’intimidation. C’est souvent le pattern classique de celui qui a été une victime très (ou trop) longtemps sans rien dire, et qui, soudain, explose en gestes au lieu d’en mots et commet parfois l’irréparable.
Je prends pour exemple l’horreur éloigné de Columbine et l’autre exemple plus délicat de Polytechnique…
Je sais, ça ne se fait pas. Je suis un homme alors je ne peux pas comprendre le second cas mais je peux comprendre le premier…
Pas du tout.
Je crois que tout être humain qui se reconnaît comme tel, dans ses imperfections et dans son désir d’être perfectible et sensible à sa propre émotion, à celle d’autrui et à l’interaction publiques ou privée de celles-ci, bref, je crois qu’il faut oser dire même l’imprononçable et l’impardonnable afin d’être libéré de la part la plus obscure de nous-même sans porter atteinte à la vie ou l’intégrité physique, mentale ou morale des autres.
Ces autres que JPS qualifiait d’enfer sur deux pattes mais qui ne sont qu’une réplique, une histoire différente de nous-même fondamentalement, perdu dans un autre décor, comme dirait Corcoran, et qui ont à la fois désespérément besoin d’être tant ils crèvent l’écran de leur présence en pixels flamboyantes. Des êtres qui se doivent de laisser une trace d’eux-même ailleurs que dans le vide éblouissant du cyberespace… mais surtout dans le coeur ou le coeur de la vie de l’existence d’un ou d’une ou de plusieurs autres.
Rendre timide, c’est ma seule définition acceptable de l’intimidation. Rendre muet d’horreur, pétrifié de peur, mortifié de honte, c’est la ligne rouge au-delà de laquelle tous les Jasmin Roy de se monde doivent se lever et exiger des excuses et réparation. Et ce afin de pouvoir avoir le geste gracieux d’offrir en retour pardon et reconnaissance pour une faute, une dérape ou un déragement inacceptable dans le cadre d’une société libre et respectueuse également de la liberté de tous, tant que nous sommes. Jusqu’à ce que la mort nous sépare tous, aujourd’hui, demain, plus tard. En groupe ou séparément.
La vie est courte, intimidez-vous prudemment. Gentiment. Du bout des lèvres ou du bout des doigts s’il le faut. Effleurer l’écran, c’est doux. Fermez-le ensuite, cet écran. Voyez son silence noir et fermez les yeux. Si vous voyez la lumière, tant mieux. Sinon, ouvrez les yeux sur le monde et sur ce qui vous entoure et voyez, enfin, ce qui vous pend au bout des bras (des mains), au bout des mains (des doigts), au bout du cou (ok, vous avez compris le principe)… Allez jouer dehors, faites l’amour, faites la guerre mais, surtout, n’oubliez pas de revenir vivant pour le repas du soir.
Au revoir!
C’est ce qui rend la définition difficile, l’intimidation et la peur sont relationnels. Ce n’est pas une science exacte.