Médias sociaux: passer à côté de la vie?

26 janvier 2012 22h41 · Catherine Voyer-Léger

De passage à l’émission La Sphère il y a une quinzaine de jours, j’ai fait une fleur à mon ami Hugo. J’ai bien peur d’avoir manqué de temps et de mots pour bien exprimer mon point.

Des amis rencontrés en ligne, j’en ai plusieurs. Contrairement au philosophe Pierre Desjardins qui faisait paraître une lettre ouverte sur la question en début d’année, j’estime que des sentiments, sur Internet, il s’en brasse des tas: colère, séduction, tendresse, rivalité, etc. Le seul absent, pour le meilleur et pour le pire, c’est le corps.

Les médias sociaux sont désincarnés dans la plus pure acception du terme. Ils permettent des relations d’abord centrées sur l’expression écrite. Ce sont des relations qui ne sont pas fondamentalement différentes, mais elles doivent jouer de codes différents pour se déployer.

À ce sujet, je vous suggère un passionnant entretien avec François Bon à l’émission Du jour au lendemain sur France Culture. L’auteur croit que l’acte d’écrire a moins changé qu’on veut le croire malgré la pression technologique. L’animateur demandera si on peut être assez seul pour écrire lorsqu’on est entouré de stimulations virtuelles. La réponse de François Bon fuse: l’entourage concret ne dit rien du sentiment de solitude dans lequel on évolue ou dans lequel on crée. La solitude de l’écrivain traverse les âges. L’écrivain qui passe du temps sur les médias sociaux est-il moins « seul » que celui qui élevait une grande famille ou écumait les bars?

Je ne suis pas en train de dire que rien ne change, mais comme plusieurs, je vois plutôt la multiplication des outils comme une façon de créer différemment des relations, mais aussi du sens, de la pensée, du divertissement. Évidemment, les médias sociaux fixent des contraintes à la communication (à commencer par les 140 caractères de Twitter), mais celles-ci peuvent être moteur de créativité.

En prenant Twitter comme seul exemple, je pense d’abord à @pierrepaulpleau et son Institut de twittérature comparée dont on a beaucoup parlé. Je pense aussi à @danielthibault, roi incontesté du mot-clic qui est devenu un espèce de maître du hashtag (#) ludique. Certains trouveront que c’est une perte de temps, mais derrière l’humour, ce sont aussi des idées qui circulent et qui font émerger, parfois, d’étonnants moments de solidarité. Je pense aussi au travail que fait Zone d’écriture en orchestrant des défis littéraires qui se jouent des limites de ces nouveaux outils. Pierre Paul Pleau, Daniel Thibault et plusieurs autres ne cherchent pas à faire sur Twitter ce qu’ils feraient dans un recueil, dans une lettre ouverte ou dans une correspondance manuscrite. Ils créent dans le moule pour mieux le faire résonner.

C’est ce que je voulais dire à propos d’Hugo l’autre jour à la radio. Des amis rencontrés sur les médias sociaux, j’en ai plusieurs. Mais des amis avec qui j’ai créé un univers référentiel qui utilise les limites du médium pour mieux faire passer le message, c’est plus rare. Hugo et moi nous encourageons mutuellement dans la survie d’un espace ludique, poétique, tendre et (surtout!) absurde. Nos échanges superposent les codes de l’enfance à des préoccupations d’adultes et c’est pourquoi, à la radio, j’ai parlé d’un univers clownesque. Bien sûr que tout cela relève un peu du spectacle, nous sommes après tout dans un espace public que nous habitons à notre façon.

Ça sert à quoi? À rien. Mais depuis quand investissons-nous uniquement de l’énergie dans ce qui a une utilité productive immédiate?

C’est l’ultime paradoxe de ceux qui pourfendent les médias sociaux à toutes les sauces. Ils leur reprochent d’être des endroits froids sans profondeur et sans sentiments mais tolèrent uniquement ceux qui en font un usage pragmatique et utilitaire. En résumé: puisqu’ils ont déterminé qu’il n’y avait rien là qui puisse être humainement enrichissant, ils estiment que ceux qui s’y investissent sont des parasites.

Des « pas de vie », comme on dit.

En tant que porte-parole autoproclamée des « pas de vie », j’ai juste une question: qu’est-ce que vous appelez la vie, exactement? C’est que je me trouve drôlement occupée sans, je n’ose pas imaginer ce que ce serait avec.

Partagez cette page

Classé dans :  Société
+ sur le même sujet :  ,

+ Ajouter le vôtre Commentaires 1

  • 27 janvier 2012 · 12h04 Venise Landry

    Ta vie avec une vie (en référence au « pas de vie », serait différente, c’est tout. Laquelle vaut l’autre, fouillons-nous ! Tu utiliserais plus ton corps, peut-être, puisque tu dis bien que c’est le corps qui est le moins sollicité. (Les doigts sont très sollicités, les yeux aussi hein !)
    La vie en utilisant moins son corps, n’est-ce pas ce que l’on appelle une vie de l’esprit ? On l’a toujours porté haut cette vie de l’esprit pourquoi changer tout à coup ! L’esprit vit à plein à travers l’écrit relationnel et tentaculaire. Le partage. Toutes tes découvertes, tu les partages, d’ailleurs je n’arrive pas à te suivre puisque je ne suis pas une araignée, moi (8 yeux).

    À quand le moment où nous pourrons écrire en joggant, en marchant, en pédalant, en mangeant, en baisant… euh, jamais.

Ajouter un commentaire

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

  • Catherine Voyer-Léger
    Directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français en poste à Ottawa. Passionnée d'arts, de culture, de littérature et de journalisme. Intéressée par l'espace public, j'interroge souvent les sens communs sur lesquels nous nous reposons et les raccourcis qui nous arrangent. (La première mouture de ce blogue peut toujours être visitée au cvoyerleger.com)

S’abonner au blogue

@cvoyerleger

+ @cvoyerleger →

Catégories

Archives