Une télé-réalité, deux paradigmes

3 février 2012 8h49 · Catherine Voyer-Léger

Vendredi dernier à C’est juste de la TV, Marc Cassivi a été assiégé (je reprends le terme du journaliste André Duchesne sur Twitter) lors de la discussion autour de L’amour est dans le pré, une nouvelle télé-réalité présentée à V. C’était une posture difficile à tenir puisque le journaliste semble ne pas partager les mêmes prémisses que ses collègues. J’irais jusqu’à dire qu’il s’inscrit dans un paradigme différent et, malheureusement, le dialogue entre des gens qui ne partagent pas le même paradigme est souvent vain parce que leur point de départ est trop éloigné.

La paradigme dominant veut que la télé-réalité soit un phénomène incontournable. On ne peut rien faire contre, il faut vivre avec et, même, y prendre le plaisir qu’on peut. À partir de ce moment, la préoccupation des analystes sera d’évaluer la télé-réalité à la lumière de ce qu’elle est. Est-ce une bonne émission de télé-réalité? Quelles sont ses qualités techniques? Est-elle moins vulgaire que d’autres? Plus pertinente que d’autres?

C’est exactement ce que Liza Frulla et Anne-Marie Withenshaw ont défendu comme point de vue. Plusieurs téléspectateurs, comme le démontrait le fil de discussion, ont aussi trouvé l’émission réussie, bien réalisée, pas trop racoleuse. Une télé-réalité de qualité qui a le mérite d’attirer l’attention sur un enjeu de société, soit la relève en agriculture.

Or, j’ai compris que ce que Marc Cassivi remet en question ce n’est pas la qualité du produit, mais bien la raison d’être de ces émissions qui mettent en scène le désarroi de célibataires et leur quête d’amour. Voilà un paradigme différent qui déplace le point focal de la discussion.

Ceux qui s’astreignent à remettre en question la télé-réalité, principalement celle qui s’organise autour du sentiment amoureux et de ses multiples déclinaisons, reviennent souvent sur la notion d’intimité. Il y aurait plusieurs angles à développer et j’y reviendrai sans doute, surtout que je termine à peine la lecture de La sexualité spectacle de Michel Dorais. Pour l’instant, j’aimerais surtout insister sur le fait qu’il est impossible de comparer l’intimité en jeu dans un documentaire et celle que met en scène la télé-réalité.

Le documentaire se base sur une thèse, des points de vue, un fil conducteur. Ce qu’évacue la télé-réalité, sous prétexte d’authenticité, c’est le médiateur. Il n’y a pas de propos d’auteur, ce qui crée une impression de réalité, de vécu. Ce qui me préoccupe dans ce cas ce n’est pas tant l’intimité elle-même que son absence de contexte, d’accompagnement et d’objectif. Notre société accorde beaucoup d’importance à l’expérience et au vécu individuel aux dépens d’une pensée plus globale ou sociologique des phénomènes. La télé-réalité s’inscrit sans doute dans cette optique et lui ajoute l’aspect ludique.

Voilà le plus dérangeant à mes yeux. Non seulement des quidams mettent leurs tripes sur la table en public, mais ils le font dans un cadre ludique. La télé-réalité n’a de réelle que ses participants (et encore, suivant un casting très précis). Toute la prémisse est complètement artificielle puisqu’il s’agit de faire de la rencontre amoureuse une forme de concours sous observation ce qui, nécessairement, change les comportements. Pourtant, la « ludification » télévisuelle du sentiment amoureux est une nouvelle norme admise par presque tout le monde. Aux yeux de plusieurs, il faut être un peu réactionnaire, ou un esprit chagrin, pour continuer à s’y opposer. Comme s’il n’y avait rien de préoccupant à transformer en enjeu compétitif ce qu’on a de plus intime. L’amour comme sport de salon: on place des paris, on choisit nos poulains, on vote, on s’offusque, on applaudit…

On m’accusera de critiquer sans avoir vu. C’est ici que le changement de paradigme intervient. Je n’ai pas besoin d’avoir vu parce que c’est le concept que je critique, c’est l’idéologie supportée par cette nouvelle industrie qui me dérange. Même si c’est très bien réalisé et que c’est sans doute divertissant, je ne peux pas perdre de vue les questions que soulèvent ces émissions quant au rapport que nous avons à la chose amoureuse.

Résumons: des individus non-professionnels et non-rémunérés jouent, littéralement, leurs relations amoureuses devant nous. Pas jouer comme au théâtre, jouer comme au Monopoly. Vous voudriez que j’applaudisse? Pour la relève en agriculture? Come on… Je veux bien être ouverte d’esprit, mais je ne vois pas sous quel angle je pourrais trouver ça exaltant.

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Pour visionner la discussion, c’est ici autour de la 23e minute.

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  • 3 février 2012 · 10h22 Crotte su'l coeur

    J’ajouterais aussi que le documentaire, très souvent, respecte ses personnages. Il y a un code éthique plus ou moins sous-entendu que suivent la plupart des réalisateurs/réalisatrices en documentaire qui n’existe pas en téléréalité. Car, celle-ci, à défaut d’avoir une idée ou un questionnement à explorer, doit créer des situations émotionnelles pour ses participants soit par l’humiliation, les stress, la tentation, etc, jusqu’à ce qu’ils craquent ou triomphent pour notre plaisir à la maison.

    Ce texte résonne particulièrement avec moi même si je ne connais pas les émissions auxquelles tu fais référence puisque je m’obstine à ne plus jamais écouter de téléréalités. Ayant participé à une téléréalité québécoise en sortant de l’université, j’espérais vivre une expérience super trippante et me faire connaitre dans mon domaine. Ce n’était pas rémunéré, mais je croyais que ça vaudrait la peine quand même… Toute ma famille, amis et connaissances m’enviaient et trouvaient que j’étais devenue « quelqun ». Fast-forward quelques années : je me suis endetté à faire cette émission et mon seul prix de consolation, un syndrome de choc post-traumatique à cause du stress inhumain et des situations aberrantes dans lesquelles je me suis retrouvée. Cela m’affecte encore, autant dans mon travail que dans ma vie personnelle, depuis quelques années maintenant. On ne réalise pas en écoutant ces émission comment les participants dans plusieurs émissions doivent être « on » 24 heures sue 24 / 7 jours sur 7 pendant des mois… Le stress de ces expériences fait des ravages. On devrait toujours se souvenir que ce sont de vrais personnes et qu’elles ne sont pas rémunérés, qu’elles signes des contrats complètements absurdes car ils n’ont pas d’agent pour les protéger et qu’ils jouent leurs vies et leurs réputations devant tous le monde. En passant, les monteurs ne se soucient pas de les représenter tel qu’ils sont non plus, s’ils veulent qu’une telle soit la « bitch » ou la « pleurnicharde », ils ne se gêneront pas d’être sélectifs dans leurs montage. Au minimum, nous devrions passer une loi qui stipule qu’il faut payer les participants des émissions de téléréalités comme l’as fait la France il y a quelques années.

  • 3 février 2012 · 11h47 Catherine Voyer-Léger

    Un lecteur attentif m’incite à faire une précision. Quand j’écris que je n’ai pas vu, je parle de L’amour est dans le pré. J’ai déjà vu de la télé-réalité, y compris celle qui s’organise autour du rapport humain et amoureux. J’ai écouté quelques épisodes de Occupation double au fil des ans, j’ai suivi Lost Story 2002 en France et je me rappelle vaguement d’une autre émission type Occupation double en France dont j’ai vu quelques épisodes.

    Voilà pour la transparence. Je m’inscris pourtant en faux contre cet argument de l’utilisateur/critiqueur. Mon propos est justement de montrer que la critique peut se faire à plusieurs niveaux (ce que j’ai appelé les paradigmes) et qu’il est très difficile de faire dialoguer des critiques de niveaux différents.

    Pour utiliser ma métaphore préférée, ce n’est pas parce que le McDo fait du bien quand il passe qu’il a de la valeur nutritive. On pourrait écouter longtemps quelqu’un dire « Les frites sont bonnes! » en réponse à « Ce n’est pas bon pour la santé! ». La discussion n’avancera pas, le focus n’est pas le même.

  • 3 février 2012 · 14h02 Catherine Voyer-Léger

    Le même lecture attentif (merci Pierre) me suggère ce texte qui, entre autres, catégorise les différents types de télé-réalité: http://culturation-et-cie.forumactif.org/t22-la-tele-realite.

    Cela me permet de réitérer que c’est vraiment l’addition du jeu et du sentiment humain qui me met mal à l’aise dans certaines émissions.

  • 3 février 2012 · 20h08 Jean-Félix Chénier

    Je vous invite à lire cet édito de Marie-Andrée Chouinard dans Le Devoir publié à l’époque du suicide de la jeune fille de Ste-Anne des Monts… Elle y critique ce type d’émission et cette culture de mise en scène qui favorise un individualisme destructeur et qui participe à favoriser l’intimidation…
    http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/337372/intimidation-la-culture-du-mepris

  • 4 février 2012 · 15h10 martin dufresne

    Comme le sait quiconque est passé derrière ces caméras – ou même devant comme « Crotte su’l coeur » que je remercie de sa franchise -, la mise en scène des « télé-réalités » se fait beaucoup au montage, savamment dosé pour construire et exacerber des impressions de ce qui est tout sauf de la réalité.
    En passant, on peut s’interroger sur la crédibilité des personnes et des médias qui nous disent qu’un phénomène média, totalement artificiel, est « incontournable ». La télé dit rarement la vérité sur la télé…
    N’achetons tout simplement pas.

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  • Catherine Voyer-Léger
    Directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français en poste à Ottawa. Passionnée d'arts, de culture, de littérature et de journalisme. Intéressée par l'espace public, j'interroge souvent les sens communs sur lesquels nous nous reposons et les raccourcis qui nous arrangent. (La première mouture de ce blogue peut toujours être visitée au cvoyerleger.com)

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