L’intimité de s’écrire 2/2

10 février 2012 7h58 · Catherine Voyer-Léger

On a beau ne pas vouloir parler de soi-même. Il faut parfois crier.
Blaise Cendrars*

La question de l’intimité me poursuit de façon constante. Elle est au coeur de ma réflexion, sans doute parce qu’elle n’est pas le moindre de mes paradoxes.

La semaine dernière, comme je terminais l’essai de Michel Dorais sur La sexualité spectacle, je mettais la touche finale à un texte d’une radicale impudeur. Un texte qui tuerait ce qui est sans doute le plus grand omertà de ma vie. Une charge émotive lourde et un dénuement. Un texte avec certaines images irrationnelles, loin de l’argumentaire. Des images douloureuses. Pourquoi faire cela? Ne suis-je pas en train de nourrir le monstre que je dénonce?

Que l’écriture (et la création) puisse soulager des douleurs, personne n’en doute. Mais l’écriture et la publication sont deux actes très différents. Entre les deux s’insère le travail d’écriture. Longtemps, j’ai écrit comme on vomit. Le travail d’écriture est plus complexe: je tente de garder la même charge que lors de ce trop-plein tout en lui donnant plus de consistance. Je tente de porter la parole hors de moi. De transformer l’anecdote (ce que Nicolas Dickner appelait la semaine dernière la facebookisation du roman) en une parole plus englobante.

Une fois le travail d’écriture accompli, pourquoi ne pas publier? Pourquoi investir tous ces efforts à peaufiner un texte, à s’assurer que le ton, l’émotion, le propos sont justes, si c’est pour le garder pour soi? Pour être honnête, je n’écris jamais en silence. Je n’écris jamais juste pour moi. J’écris toujours dans l’idée d’être éventuellement entendue. Chaque fois que je retombe sur mon journal d’adolescente je suis frappée de constater qu’il s’adresse déjà à un lecteur potentiel.

Un des passages les plus intéressants de l’essai de Michel Dorais porte sur la censure. L’auteur y démontre que les censeurs contribuent directement à la sexualité spectacle en la soulignant et en la mettant en lumière. Souvent, il me semble que la nudité, l’intimité, l’impudeur dans l’espace public relèvent d’une réponse aux censeurs ou, plus largement, aux tabous. Une société ne doit pas détruire tous ses interdits, mais savoir les nommer n’est jamais vain. C’est là qu’il est difficile de comparer toutes les formes de sexualité/intimité spectacle: la porno dévoile mais ne porte pas le même message que Janette Bertrand.

Si j’ai finalement décidé de travailler sur ce texte que je ne publierai pas maintenant, mais un jour, c’est aussi pour combattre l’hypocrisie qui est une forme de censure. L’hypocrisie générale d’une société qui se targue de beauté intérieure tout en étant profondément obsédée par la beauté extérieure. Pour répondre aussi à l’hypocrisie de ceux qui m’ont dit: « Pourquoi tu ne gardes pas ça pour toi? » Parce qu’on a dû dire ça à ceux qui furent les premiers à écrire sur la violence sexuelle, sur l’infidélité, sur l’homosexualité, etc. Parce qu’on a dû dire ça à Nelly Arcan si elle a partagé son envie d’écrire Putain. Quand seul un fond ranci de honte te retient, c’est une mauvaise raison. La honte est le premier vecteur de la censure.

Or, si ceux qui décident de mettre en scène l’impudeur doivent s’interroger sur leur démarche, le public aussi devrait réfléchir à l’excitation pré-adolescente avec laquelle il accueille souvent confidences et dévoilement. C’est Vanessa Massera (@_vm) sur Twitter qui m’écrivait qu’on ne s’est pas encore remis de l’impudeur. Et les médias ont leur part de responsabilité dans cette fascination sans cesse renouvelée.

J’écrivais plus tôt cette semaine qu’on ne lit pas Annie Ernaux parce qu’on s’intéresse à sa vie. C’est un peu court: après l’avoir lue, certaines personnes (dont sans doute certains journalises et communicateurs) s’intéressent peut-être un peu trop à sa vie. Après tout, la tournée promotionnelle de Sophie Fontanel suite au grand succès de L’envie a autant porté sur son livre que sur sa vie sexuelle.

Je crois à l’art qui s’appuie sur l’intime. Mais si je pars de moi pour vous parler de vous, comment se fait-il que vous vous arrêtiez à moi? Se regarder, ça fait si mal que ça?

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Merci à Catherine Lavoie pour la citation.

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  • Catherine Voyer-Léger
    Directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français en poste à Ottawa. Passionnée d'arts, de culture, de littérature et de journalisme. Intéressée par l'espace public, j'interroge souvent les sens communs sur lesquels nous nous reposons et les raccourcis qui nous arrangent. (La première mouture de ce blogue peut toujours être visitée au cvoyerleger.com)

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