15 février 2012 10h20 · Catherine Voyer-Léger
Formation: École nationale de théâtre et maîtrise en Études allemandes
Fait de la critique depuis… 1992
Titre: Chroniqueur littéraire, principalement à la radio de Radio-Canada
Citation: « Un chroniqueur, c’est une courroie de transmission. Une courroie de transmission qui peut être plus ou moins neutre, ou plus ou moins vibrante. Mais c’est juste ça. Ce n’est pas plus que ça. »

Voix bien connue du public radio-canadien, Jean Fugère donne dans les communications depuis plusieurs années. C’est en 1992, au micro de Christiane Charette, que commence son aventure de chroniqueur littéraire.
Au commencement…
… le jeune Jean Fugère, pensionnaire au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, s’éveille aux lettres dans un climat protégé, loin de la ville, loin de l’agitation. Il évoque le souvenir de M. Toussaint, un enseignant dont la « passion calme mais très vibrante » l’a marqué et de l’abbé Thériault qui leur faisait chanter Léo Ferré.
Il commence des études universitaire en Lettres, mais s’en désintéresse rapidement et rentre à l’École nationale de théâtre. Même s’il travaille quelques années dans ce domaine, il n’en tire pas la satisfaction escomptée. « Je ne croyais pas plus que ça en mon talent, alors je me suis dit qu’il fallait que je fasse autre chose. » Il commence alors des Études allemandes qui l’entraînent en Allemagne où il vit sept ans et fait ses premières expériences radiophoniques au micro des Forces armées canadiennes. De retour au Canada, il travaille à Sudbury comme animateur avant d’emménager à Toronto où pendant sept autres années il oeuvre surtout à la télévision.
Après avoir animé une émission culturelle baptisée A comme artiste, c’est lui qui demande l’opportunité d’imaginer une émission littéraire. Le projet s’avérant impossible à Toronto, il revient à Montréal sans trop savoir ce qui l’attend. « Un jour, je suis entré dans le bureau de Christiane Charette que je ne connaissais pas. C’était en 1992. » Voyant, sur son bureau, un livre qu’il a beaucoup aimé, il entreprend d’en résumer le propos à l’animatrice qui lui répond: « Venez m’en parler demain à la radio. » C’est le début d’une nouvelle étape dans sa carrière.
Chroniqueur ou critique
Jean Fugère se présente comme un chroniqueur, pas comme un critique. Y a-t-il vraiment une différence? « Oui, il y en a une. Quand j’ai commencé dans le milieu les références étaient des gens comme Jean Éthier-Blais et Réginald Martel. J’avais une passion pour Angelo Rinaldi, en France, que je lisais religieusement et qui était un critique très pointu. » Selon lui, ces critiques donnaient des cours de littérature en même temps qu’ils parlaient de livres. L’approche aujourd’hui est moins intellectuelle et plus sensible. Il considère qu’il s’adresse d’abord au public, tandis que la critique traditionnelle s’adressait davantage au milieu.
De son point de vue, ce mouvement s’est fait progressivement et n’est pas étranger au fait que le Québec s’est mis à produire de plus en plus de culture et à publier de plus en plus de livres. Les médias aussi ont changé, l’espace pour la littérature ne cessant de diminuer. Le livre étant maintenant un produit culturel, il est de plus en plus abordé selon les lois du marché. « Quand les salons du livre arrivent, tout le monde veut une entrevue avec un auteur… et avec un auteur qui vend. » Le chroniqueur est bien conscient de cette dynamique, mais n’estime pas que c’est son rôle de la remettre en question. « Peut-être que je suis trop passif. Peut-être…Mais that’s the name of the game! »
Posture positive
Trop passif, Jean Fugère? Chose certaine, c’est un chroniqueur gentil, c’est lui qui le dit. « Je ne suis pas un chroniqueur qui déteste, je suis un chroniqueur qui aime. » Il estime que s’il a de la place pour parler de deux livres par semaine, comme il l’a fait pendant seize ans à l’émission de Joël Le Bigot, à quoi bon attirer l’attention sur ce qui ne lui plaît pas. Ça ne signifie évidemment pas que la critique est impossible, mais elle ne se résume jamais à descendre une oeuvre, plutôt à exprimer des bémols ou des réserves.
Positif et foncièrement optimiste, il souhaite tirer le meilleur de la situation médiatique actuelle et il considère qu’il se passe de belles choses qui méritent l’attention. Il se montre enthousiaste devant la génération des quarantenaires qui s’installent présentement dans les médias, même si leur conception de la communication est différente. « Leur façon de faire n’est pas des longues entrevues d’une heure avec un auteur… et ils ont peut-être raison. »
Jean Fugère a la certitude qu’il faut faire les choses autrement et il concède qu’il ne croit plus à une émission de télévision telle que la faisait Bernard Pivot. Il va jusqu’à dire qu’un modèle réinventé pour une émission littéraire télévisuelle coûterait si cher (avec des tournages extérieurs, par exemple), qu’il est peut-être préférable de chercher ailleurs. Il suit avec beaucoup d’intérêt et de curiosité ce qui se brasse sur les nouveaux médias: « Je crois beaucoup à Zone d’écriture, je crois que ça peut générer beaucoup si c’est entretenu. » Voilà un projet qui sans être soumis à l’énergie du marché est bien de son temps. « Ça, c’est l’énergie de l’époque. »
De rêves et de projets
N’empêche, Jean Fugère est un homme de radio et quand on lui demande ce que serait son fantasme de chroniqueur, c’est vers ce médium qu’il se tourne. Il parle avec affection de sa relation avec Marie-Louise Arsenault et du projet Carnets d’Amérique diffusé à l’été 2011. Cette émission qui présentait la culture à travers les villes et les régions où elle se déploie correspond au rythme auquel il aurait envie de travailler. Il rêve d’une émission semblable, montée et non pas en studio, et qui s’intéresserait à la démarche des écrivains. Son projet serait de découvrir un auteur, mais par le regard de ceux qui le lisent attentivement: analystes, correspondants, collègues artistes, etc. « Comme chroniqueur, j’ai beaucoup parlé seul, mais je ressens davantage le besoin de partager avec d’autres, d’échanger plusieurs visions autour d’un même sujet. »
Peut-on imaginer une place pour un tel projet dans les médias actuels? Le chroniqueur hausse les épaules: si ce n’est pas maintenant, le moment opportun reviendra. Chose certaine, il se sent loin de l’agitation et n’a plus envie de faire la chronique de plusieurs livres par semaine comme il l’a déjà fait. « Soixante-ans, je trouve que c’est l’âge où, comme jamais, on peut approfondir. »
Vingt ans après sa rencontre avec Christiane Charette, on se prend à souhaiter que son rêve soit entendu et qu’on lui donne les moyens d’aller au fond des choses.
____________________________________
Crédits photo: La Presse
Pour suivre Jean Fugère:
À Plus on est de fous, plus on lit, généralement les lundis tous les quinze jours (Première chaîne de Radio-Canada, 20h)
On peut encore entendre Carnets d’Amérique sur le site de Radio-Canada
Jean Fugère participe aussi à des conférences et il anime des voyages culturels et littéraires à Cuba. Il nous reste à le convaincre de s’inscrire sur Twitter pour que nous puissions mieux suivre ses activités!
Le mois prochain: Matthieu Petit, rédacteur en chef, Voir Estrie
Métier = Critique est un rendez-vous mensuel avec des artisans de la critique culturelle. Chaque 15 du mois, nous abordons avec un journaliste différents aspects du métier pour mieux en cerner les contours et les défis.
Archives: No1 – Manon Dumais | No2 – Philippe Couture | No3 – Philippe Papineau | No4 – Brendan Kelly | No5 – Jérôme Delgado



