La tolérance: un humanisme conditionnel?

20 février 2012 11h05 · Catherine Voyer-Léger

Au début des années 2000, je vivais avec mon oncle au moment où le débat sur le mariage gay faisait rage.

Mon oncle est gay. Pour la petite histoire, je n’avais pas 10 ans quand quelqu’un me l’a dit pour la première fois et j’ai senti monter en moi un réflexe pour le « défendre ». En quelques secondes, pourtant, l’idée avait fait son chemin. C’était une illumination: comme quand on apprend quelque chose qu’on sait depuis longtemps sans s’y être arrêté. J’étais même assez satisfaite: je connaissais un gay! Check!

Une fois adulte, j’ai été surprise de constater avec quel froid mon oncle accueillait ce débat, un peu comme si ça ne le concernait pas. Il ne niait pas l’accès aux droits, mais était un peu déçu de voir sa « communauté » courir, bras ouverts, vers ce qu’il assimilait à une institution traditionnelle et bourgeoise. Mon oncle fait sans doute partie de ces gens qui ont senti que leur différence était plus qu’une simple préférence, qu’elle venait avec un choix de vie. Question de personnalité, mais question d’époque aussi.

C’est cette époque que dépeint Aleksi K. Lepage dans un texte paru dans le numéro d’Urbania consacré aux lesbiennes. Cette époque où on assimilait l’orientation sexuelle à une posture politique. Il fait justement le constat que, malgré ce qu’il a pu penser enfant, la fibre de la rébellion ne vient pas avec l’orientation sexuelle. « Toutes ces années de lutte auront ultimement mené aux belles images de couples zomosexuels se tenant par la main chez IKEA. » Quand on y pense, ça va de soi, mais le mouvement des gays et lesbiennes a été tellement associé à la contre-culture, on a pu imaginer qu’il y avait là une filiation naturelle. Un peu comme ceux qui ont vraiment cru, avant Thatcher, que les femmes en politique importeraient de la douceur.

Et puis non, finalement: les femmes peuvent être belliqueuses et les gays et lesbiennes peuvent rêver d’une vie rangée dans une bibliothèque Billy.

***

Quelques années plus tôt, j’avais entendu Pierre Bourgault, alors chroniqueur à l’émission du matin animée par Patrick Huard et Véronique Cloutier, dire qu’il n’en avait rien à faire d’être « toléré dans sa différence ». Pour lui, la tolérance se faisait toujours du bout des lèvres, elle insinuait un état limite quelque part à la frontière du rejet. Pour lui, la tolérance se présentait toujours comme une faveur. Il trouvait ça insultant.

En lisant le texte d’Aleksi K. Lepage, je me suis demandé si nous nous étions contentés de tolérance. Avons-nous tout misé pour faire accepter le fait que les gays et lesbiennes sont des gens « comme les autres »? Tolérons-nous la différence d’orientation à condition qu’elle ne soit pas trop ostentatoire? Comme si nous assimilions l’orientation à un choix privé (et qui doit le rester) et non pas à une question d’identité. La tolérance serait plus facile, finalement, quand on a la chance de ne pas trop y penser.

***

Justement, paraît ce matin dans La Presse une lettre d’opinion qui soutient que la communauté LGBT elle-même n’est pas très tolérante face à ses marginaux. Ce n’est rien de nouveau.

Comme le rappelle Aleksi K. Lepage, les gays et lesbiennes ne sont pas moins humains que les autres, préjugés compris. Mais, alors, « sur qui pourra-t-on compter pour nous changer enfin des lieux désespérément communs? » demande-t-il. Chose certaine, il n’y a pas de raisons que ce soit aux gays et lesbiennes (comme communauté) de porter cette bataille contre l’uniformité. Si nous avons pu croire qu’ils étaient, par nature, marginaux, c’est qu’ils étaient socialement marginalisés. Il est sans doute dans l’ordre des choses que la plupart d’entre eux ait les mêmes aspirations, goûts, valeurs, limites que la masse.

Mais c’est sans compter qu’il reste dans la communauté LGBT des gens qui posent un regard plus radical sur leur identité et sur leur rapport à la société. Pourquoi les entend-t-on si peu? A-t-on peur qu’ils fassent reculer la cause? La société tolérante est-elle une société frileuse mais qui s’est habillée chaudement?

Bourgault avait raison: la tolérance apparaît toujours comme une faveur avec une liste de conditions. Soyez différents, mais pourriez-vous exprimer tout ça en restant dans le rang.

__________________

Jeudi, pour faire suite à une autre lettre ouverte parue dans La Presse ce week-end, je continue la réflexion mais dans le domaine des relations raciales et culturelles.

Partagez cette page

Classé dans :  Société
+ sur le même sujet :  , , , ,

+ Ajouter le vôtre Commentaires 13

  • 20 février 2012 · 16h25 Louis Rodrigue

    Anne Archet a déjà écrit un poème à ce sujet qui mérite d’être lu:

    http://annearchet.wordpress.com/2010/04/27/sirventes-de-la-tolerance/

  • 20 février 2012 · 17h35 Venise Landry

    Chez moi non plus.

  • 21 février 2012 · 09h40 Louis Rodrigue

    On ne doit pas habiter au même endroit, parce que je viens de le relire…

  • 21 février 2012 · 15h09 Alexis Sculpin

    Quelques réflexions, pour ne soulever que celles-là : Est-il possible de parler en termes de tolérance lorsque ce qui doit être objet de tolérance ne nous dérange pas? La tolérance est-elle en quelque sorte la maîtrise de notre intolérance ou seulement un autre mot pour parler d’indifférence? Est-ce que la tolérance n’est l’affaire que du groupe socialement majoritaire ou est-ce aussi l’affaire d’une minorité? Y aurait-il plusieurs formes différentes de tolérance? etc.

    • 21 février 2012 · 15h24 Catherine Voyer-Léger

      Comme j’aime vos questions, d’autant plus que le premier titre de ce billet était « La tolérance et l’indifférence ». L’idée d’indifférence me traversait, mais je n’arrivais pas à m’entendre avec moi-même. Est-ce que l’indifférence est une bonne chose? Je ne suis pas homosexuelle, mais j’entends deux discours: un qui souhaite que l’orientation devienne un détail, un autre qui ne le souhaite pas. Il me semble en tout cas que l’homosexualité devrait être un détail en termes juridiques ou en termes d’accès. L’indifférence peut-elle aller trop loin? Jusqu’à nier la diversité des défis qui se posent à un groupe en particulier?

      Mais c’est votre première question que je préfère. Pour parler de tolérance c’est qu’il y a quelque chose de dérangeant, sans doute. Sinon la question ne se pose pas. « Tolérons-nous les gauchers? », par exemple, est une question qui ne fait plus de sens aujourd’hui. Elle en faisait sans doute à l’époque où les méthodes pédagogiques ont changé et où on a demandé aux enseignants de cesser de punir les gauchers.

      C’est pourquoi je n’aime pas trop ce terme. Si j’avais à faire mon examen de conscience, je ne ressens aucune tolérance quand je pense aux homosexuels. Par contre, j’avoue qu’il me faut parfois faire preuve de tolérance pour laisser la parole à des défenseurs de la droite. Il y a un effort dans la tolérance, un « prends sur toi ». Comme si la tolérance posait le droit en priorité sur le ressenti. Être tolérant, c’est peut-être un peu faire violence à un réflexe, non?

    • 21 février 2012 · 18h01 Alexis Sculpin

      La première question était au coeur de l’intention que j’avais lorsque je suis intervenu. Je ne suis pas non plus homosexuel et je ne suis guère plus homophobe qu’homosexuel. Or, je prend les questions de justice généralement à coeur, à voir peut-être même trop. Je répondrai donc à vos questions par d’autres questions, car après tout à quoi bon savoir ce que je pense.

      La tolérance serait-elle alors une autre manière de parler de cette vertu qui est la maîtrise de notre intolérance? Pourquoi serait-ce vertueux de résister à ce sentiment qu’est l’intolérance? Autrement dit, sur quelle base pourrait-on justifier la tolérance? Y a-t-il des limites? Quelles sont-elles et sur quoi se base-t-on pour les fixer? etc.

  • 21 février 2012 · 18h55 Catherine Voyer-Léger

    Je pense que c’est fondamentalement moral (même si mon utilisation de ce mot l’autre jour sur Twitter n’a pas plu à certains). Mais oui, je crois qu’il y a des limites (ces limites sont-elles absolues ou relatives…?).

    Dans mon texte de jeudi, j’évoquerai la lettre parue dans La Presse ce week-end « Je ne veux pas être tolérée ». La jeune femme souhaite que son voile soit considéré comme un « détail ». Il est évident que plusieurs personnes considéreront qu’on franchit là une limite.

    Je n’ai donc pas de réponses mais je lisais quelqu’un ce week-end dire que l’intolérance a mauvaise presse et que c’est dommage puisque certaines choses ne doivent pas être tolérées. C’est sans doute vrai: mais comment déterminer ce qui est intolérable alors. Toute notre société et notre système de droits repose sur cette question, non?

    Ce sera « Tolérance 0 pour l’alcool au volant », par exemple. Dans ce cas, le comportement nous apparaît intolérable et je dirais que le pacte social accepte.

    Les gens pourront dire qu’il est impossible de comparer ce que sont les gens (leur orientation sexuelle) à des comportements qu’ils peuvent poser ou non (l’alcool au volant). Je pense que justement quand on touche aux identités religieuses, raciales et culturelles, nous sommes en plein sable mouvant (qu’est-ce qui relève de ce que sont les gens vs les comportements qu’ils posent).

    Y aurait-il quelque chose de l’ordre d’un droit naturel qui nous aiderait à déterminer ce qui doit être toléré et ce qui ne doit pas…? Je ne pense pas, je pense que (heureusement ET malheureusement), c’est beaucoup plus compliqué que ça.

  • 21 février 2012 · 19h17 Bruce Gervais

    La tolérance tient à la volonté. Avant tout, de la volonté de ne pas être victime du choc de la différence sans ambitions vers l’acceptation. Quand la tolérance vient avec des conditions, c’est qu’elle n’est pas tolérance mais compromis sociétal obligé. Une sorte de mensonge social, il me semble.

  • 21 février 2012 · 19h57 Alexis Sculpin

    En effet, c’est compliqué. C’est ce qu’il y a d’intéressant dans cette question et, en même temps, ce qui est trop peu mis en valeur habituellement. N’y a-t-il pas quelque chose de plus noble que d’accepter que l’on puisse ne pas détenir la vérité à propos de ce qui est moralement bien ou mal et, par conséquent, de tolérer dans une certaine mesure ce qui est contraire à notre opinion?

    Votre commentaire est intéressant M. Bruce Gervais, car l’idée même de la tolérance est née en grande partie pour maintenir la paix civile après la ‘Glorious Revolution’ et l’avènement du protestantisme. Ce n’est qu’avec les critiques libérales contemporaines et l’avènement de la démocratie libérale, condition nécessaire à la reconnaissance des droits individuels, qu’on en viendra à une autre forme de tolérance, mieux connue sous le nom de reconnaissance, ou tolérance respect, par opposition à la tolérance qu’on pourrait qualifier de permissive, c’est-à-dire la forme de tolérance qui ressemble beaucoup à un « oui, mais… » et que vous évoquer dans la seconde partie de votre commentaire. (La première partie reste obscure et difficilement compréhensible. Elle aurait besoin d’éclaircissement pour que l’on puisse saisir ce que vous voulez dire.)

    Aujourd’hui, certains prétendent que ces deux formes de tolérance cohabitent, alors que d’autres croient que seule la tolérance permissive existe et que la tolérance respect n’est qu’une manière hypocrite de pratiquer la première. Qu’en est-il réellement?

    • 23 février 2012 · 19h57 Bruce Gervais

      Vague, j’en conviens après relecture. Alors je reprends. La Tolérance est affaire de volonté. Je tolère parce que… Je pourrais tout aussi bien ne pas tolérer… Vu? Donc,et par définition, il s’agit d’un geste impliquant le compromis. Compromis défensif je dirais, mais compromis quand même. En ce sens il (ce geste) parle. Il dit: OK, je vais faire avec. Mais ne me demandez pas d’aller jusqu’à l’ouverture… (d’où le geste qui évite ou amoindrie le choc de la différence dans ma formulation précédente)

      Je fais avec, mais ne vais pas jusqu’à comprendre.

      Le message, s’il doit être clair pour les autres, oblige son porteur à être conséquent. En ce sens, le drapeau de sa tolérance devrait être baissé, replié et mis aux grenier lorsqu’il (le porteur) se met à vouloir en abuser. Par exemple en usant de chantage (poser des conditions) au nom de l’humanisme dont il est si vertueusement drapé.

      Bref: On tolère ou on tolère pas. Avec toutes les nuances que ça implique!

  • 23 février 2012 · 20h22 Bruce Gervais

    Je crois que les deux formes que vous évoquez, Alexis Sculpin, cohabitent bel et bien. La mimétisme social tend à passablement affaiblir, je le crains, la stricte morale de la tolérance-respect qui, en des jours où la conviction a du plomb dans l’aile, a besoin d’être valorisée pour continuer d’être.

    L’adulte occidental le fait un peu quand il devient parent et qu’il marchande ses offrandes de Noël contre de la bonne conduite. En plus, il cache cette vilaine forme d’extorsion derrière l’icône préférée de sa bêtise… Vous connaissez?

Ajouter un commentaire

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

  • Catherine Voyer-Léger
    Directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français en poste à Ottawa. Passionnée d'arts, de culture, de littérature et de journalisme. Intéressée par l'espace public, j'interroge souvent les sens communs sur lesquels nous nous reposons et les raccourcis qui nous arrangent. (La première mouture de ce blogue peut toujours être visitée au cvoyerleger.com)

S’abonner au blogue

@cvoyerleger

+ @cvoyerleger →

Catégories

Archives