«La poésie vient de la rue et doit retourner à la rue», me disait récemment Richard Séguin (notre une) en entrevue, au détour d’une conversation sur les poètes ayant jalonné son parcours, dont Louky Bersianik, Michel Garneau et Gaston Miron, qui occupe enfin dans l’inconscient collectif québécois, depuis que Gilles Bélanger et Louis-Jean Cormier ont extirpé à son œuvre l’incomparable et insoupçonnée matière folk-rock qu’elle portait en germe, la place qu’il aurait toujours dû occuper.

La poésie vient aussi parfois du fond d’une ruelle crade, ruelle qu’elle ne quittera jamais, ai-je envie d’ajouter à la lecture du numéro (bellement mis en page par la graphiste Vanessa Duval) que la revue de création littéraire de l’Université de Sherbrooke Jet d’encre consacre à Josée Yvon. Poète maudite, ennemie jurée des conventions, infréquentable folle, éternelle compagnonne d’infortune du tout aussi infréquentable Denis Vanier, Josée Yvon demeura jusqu’à sa mort en 1994 la grande sœur des filles poquées et des révoltés de la société de l’ascension sociale à tout prix. Si ses poèmes-grenades devaient être mis en musique, ce sont les terroristes punk russes de Pussy Riot qu’il faudrait mobiliser (c’est ce que laisse entendre Jonathan Lamy dans son texte Les couilles de la colère). Ou Le Tigre, tiens. Chose sûre, ça fesserait dans le dash.

Ne serait-ce que pour donner la mesure du foudroyant désir de transgression qu’ils contenaient (ainsi que pour le plaisir d’écrire tous ces beaux mots dans Voir Estrie), laissez-moi retranscrire, comme le fait France Théoret au début de son essai, quelques-uns des titres au vitriol des livres d’Yvon: Filles-commandos bandées, La chienne de l’hôtel Tropicana, Travesties-kamikaze, Maîtresses-Cherokees, Filles-missiles, Les laides otages, La cobaye (reprendre son souffle). Un vrai cauchemar de couventine. Je ne sais pas comment serait reçue aujourd’hui une écrivaine qui ferait paraître un recueil intitulé Filles-commandos bandées, mais je me doute bien qu’on n’a pas dû gratifier Yvon d’un «You go girl!» quand elle a dégoupillé cette bombe en 1976, une tentative d’attentat en règle sur le robuste édifice des stéréotypes sexuels.

Ce numéro de Jet d’encre, grâce à des textes de Fernand Durepos, de Mathieu Arsenault (qui se déleste d’une autre de ses fiévreuses logorrhées), de Martine Delvaux et de la Sherbrookoise Amélie Aubé Lanctôt, ouvre une vieille porte western sur l’insupportable monde de violence ordinaire, de pourriture et de tendresse en souffrance que la «Joconde du Centre-Sud» (pour reprendre la jolie formule de Bertrand Laverdure) fut parmi les premières à arracher à la ruelle du réel et à parquer dans un livre.

«On passe sa vie à s’évanouir», écrit Josée Yvon dans Danseuses-mamelouk. Alors accrochons-nous, pour ne pas complètement s’écraser par terre, à cette poésie férocement solidaire de toutes les marginalités, qui a la décence de nous cracher au visage.

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Les poètes-performeurs Amélie Aubé Lanctôt et Jonathan Lamy lancent le 21e numéro de Jet d’encre le 30 novembre dès 20h à la Maison des arts de la parole dans le cadre de la série de soirées de lecture «Les poèmes du deuxième».

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