Le débat sur l’unité canadienne est comme une ruelle sale que hantent des hordes rivales de chiens enragés. La semaine dernière, un morceau de viande fraîche a été jeté sur le pavé de cette ruelle. En quelques secondes, il fut déchiqueté par des animaux qui n’ont qu’un seul instinct: assurer la survie de leur clan. C’était du darwinisme politique, version canadienne.
Ce morceau de viande, c’était David Levine.
Levine a été engagé pour diriger un gros hôpital à Ottawa. Un geste innocent – sauf qu’il a déjà été candidat péquiste, il y a vingt ans, et qu’il a maintenu des liens amicaux avec le parti. Ses affiliations politiques l’ont aidé à décrocher des postes de direction importants dans deux hôpitaux de Montréal, et à hériter du poste très convoité de délégué général du Québec à New York, l’an dernier.
Après avoir déménagé à New York avec sa petite famille (aux frais des contribuables), Levine a démissionné quelques mois plus tard pour devenir directeur du nouvel hôpital à Ottawa.

David Levine est une création du gouvernement. S’il a pu mener une carrière aussi prestigieuse, c’est parce qu’il était affilié à un parti qui prône l’indépendance du Québec – ou la destruction du Canada, selon votre point de vue.
Quel détail juteux!
Des fédéralistes enragés, salivant à l’idée de pouvoir venger la quasi-perte de leur pays, en octobre 1995, ont sauté sur Levine et ont planté leurs griffes dans son passé. Lors d’une manif, diffusée à la grandeur du pays, ils ont exigé la démission de Levine, crié des obscénités et hurlé l’hyme national dès qu’un de ses supporteurs s’approchait du micro.
Dehors, les chiens rôdaient.
Le premier ministre de l’Ontario, Mike Harris, et le ministre des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion, voulaient tous les deux bouffer du Levine.
Les journaux d’Ottawa, qui flairaient le scandale, agitaient leur queue avec joie, pendant que les animateurs de lignes ouvertes se léchaient le scrotum.
Pendant ce temps-là, au Québec, Pierre Bourgault écrivait avec mépris dans Le Journal de Montréal: «Les chiens enragés du Canada anglais nous mènent droit à la catastrophe. J’ose le dire: ils nous mènent tout simplement à la guerre civile.»
La guerre civile, c’est ça…
Couché, Bourgault! Dans ta niche!

Heureusement, la raison a fini par prévaloir. Au Canada, les affiliations politiques d’un citoyen ne peuvent être retenues contre lui. The Gazette a supporté la nomination de Levine, de même que le Globe and Mail. Idem pour les directeurs de l’hôpital, qui ont défié avec courage les chiens qui jappaient sous leur fenêtre.
David Levine peut donc garder son emploi. Mais les chiens ont pu s’amuser. Encore une fois, ils ont pissé aux quatre coins du pays, laissant derrière eux une vague odeur d’hypocrisie.
Cette odeur est partout, même sur les vêtements de Levine. Il ne veut pas que ses affiliations politiques lui nuisent, mais il ne se plaint pas lorsqu’elles lui sont utiles. Entre vous et moi, est-ce que le gouvernement Bouchard l’aurait nommé délégué général à New York s’il n’avait pas été un supporteur du PQ?
Il y a deux ans, The Gazette (qui a pris la bonne décision en supportant Levine) publiait un éditorial affirmant que les artistes qui faisaient la promotion de l’indépendance du Québec ne devraient pas recevoir de bourses fédérales pour effectuer des tournées à l’étranger.
Bonjour les deux faces!
Au Québec, des commentateurs francophones sont montés sur leurs grands chevaux et ont dit que les libertés fondamentales de David Levine avaient été violées. Où étaient ces commentateurs lorsque Robert Bourassa a décidé d’ignorer la Charte des droits et d’utiliser la clause nonobstant afin d’interdire l’anglais sur les affiches? Se sont-ils indignés?
Il faudrait se brancher. Ou les droits sont des droits et doivent être défendus également; ou alors ils n’en sont pas.

Qui serait assez naïf pour croire que les affiliations politiques ne comptent pas au Québec? Des entrepreneurs, des musiciens et des écrivains francophones sont constamment critiqués et ostracisés pour leurs positions. Je pense à Claude Garcia, à Céline Dion, à Pierre Falardeau.
C’est la plus grosse hypocrisie de toute cette histoire. Les affiliations politiques sont hyper-importantes dans ce pays, quoi qu’on en dise. Les politiciens et leurs copains vivent et meurent par le patronage.
Jusqu’à maintenant, les simples citoyens ont été épargnés. Ils peuvent travailler, indépendamment de leurs affiliations politiques.
Mais les chiens rôdent en silence. Et ça ne prendra pas de temps avant qu’ils ne se remettent à hurler.

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