Les médicaments ne sont-ils pas des produits essentiels?

Leur prix ne devrait-il pas être réglementé d’une quelconque façon, comme pour d’autres produits du genre (le lait, par exemple)?

La comparaison est charriée? Peut-être. Un fait demeure pourtant: si les coûts des services de santé au Québec augmentent autant, c’est en partie en raison des compagnies pharmaceutiques et leur recherche de profits toujours plus faramineux. Du moins, c’est ce qu’a révélé une étude intitulée Analyse socio-économique de l’industrie pharmaceutique brevetée et réalisée par deux chercheurs de l’UQAM, le fougueux Léo-Paul Lauzon et Marc Hasbani.

Selon les chercheurs, les neuf plus importantes compagnies pharmaceutiques au monde (Merck, Pfizer, Bristol-Myers Squibb) ont connu des taux de rendement, après impôts sur les investissements, de 45,5 % en 2000 (41 % entre 1991 et 2000), comparativement à seulement (sic) 16,7 % pour les banques.

Il est où, le problème? Leur performance serait louangée par tous si ce n’était des conséquences sur la santé de notre système public… En effet, le prix des médicaments brevetés a augmenté de 1267 % en 25 ans, si bien qu’ils représentent maintenant 15 % des dépenses en santé. Ainsi, les coûts du régime d’assurance-médicaments du Québec augmentent grosso modo de 15 % par année. Aucune autre composante des dépenses en matière de santé n’a connu une aussi forte augmentation. Aucune.

Oui, le vieillissement de la population entraîne une hausse des dépenses en médicaments. Oui, les Québécois consomment des médicaments comme jamais. Et non, on ne calcule pas combien le gouvernement a épargné avec l’arrivée de médicaments pour des maladies qui, avant, nécessitaient des interventions chirurgicales et des soins hospitaliers dispendieux.

Est-ce que ce sont des raisons pour ne pas s’en faire? Pendant que les compagnies pharmaceutiques engrangent des profits records en vendant leurs pilules à prix d’or, le gouvernement annonce un déficit prévu de 400 millions $ du régime québécois d’assurance-médicaments… Cause à effet, non? Le régime public vit en fait une situation de dépendance face aux compagnies productrices de médicaments, une situation que ces dernières ne manquent pas d’exploiter d’ailleurs.

Pour endiguer le problème, les chercheurs proposent que les gouvernements exercent un contrôle sur les prix des médicaments brevetés au pays, afin de limiter la hausse des coûts en médicaments. Mauvaise idée, paraît-il, car si le gouvernement fixe un prix plancher, les compagnies ne voudront plus investir dans la recherche.

Depuis 10 ans, oui, les multinationales pharmaceutiques ont dépensé 113 milliards en recherche et développement. Ce chiffre fait cependant oublier deux petites choses.

De un, ce sont les Québécois qui payent en bonne partie la recherche! Un peu plus de 50 % de la recherche pharmaceutique est financée par Québec, par l’intermédiaire de subventions. Et c’est sans compter les divers crédits d’impôt accordés aux compagnies pharmaceutiques. Alors, le jeu du violon, hein…

De deux, ces entreprises ont investi presque trois fois plus en marketing au cours des 10 dernières années, c’est-à-dire 316 milliards. Trois fois plus! C’est ainsi que de récentes publicités télévisées nous chantent le bonheur de bander bien dur le matin et la joie de toute la petite famille grâce aux bons soins de Pfizer. Ces publicités se situent à la limite de la légalité car, au Canada, on peut annoncer un produit tant que l’on ne mentionne pas la maladie qu’il traite, ou informer le public sur une maladie tant que l’on n’y associe pas un produit. L’industrie pharmaceutique fait toutefois du lobbying pour rendre légales les publicités directes! Ainsi, un patient réclamera ce que la publicité annonce, et non pas ce que le médecin lui suggère, peu importe le prix qu’il en coûte. Il ne faudrait pas oublier non plus la pression exercée sur les médecins et les pharmaciens, les personnes qui déterminent le succès commercial ou non d’un médicament. En termes simples, les compagnies investissent davantage pour vendre leurs produits, et non pour en développer d’autres… qui pourraient justement être moins dispendieux.

Une autre solution pour résoudre les difficultés qu’éprouve le régime public serait d’utiliser davantage de médicaments génériques (copies bon marché de médicaments brevetés). Or, au Québec, la protection des brevets est fixée à 20 ans, et nous sommes même la seule province à autoriser une prolongation jusqu’à 25 ans. Toute discussion pour faire passer la limite à 10 ans est pratiquement vaine: il paraît que les investisseurs partiraient, que les compagnies iraient s’installer ailleurs, que le Québec perdrait sa cote de popularité…

Ainsi, pourquoi commencerait-on à réglementer les compagnies pharmaceutiques? Après tout, d’autres secteurs ne subissent pas cette pression… Eh bien, il est là, le problème. À considérer la vente de médicaments comme équivalente à celle de boulons, on fait fausse route. À ne jamais fixer de limites en cette matière, on finit par perdre le contrôle. Et quand on perd le contrôle de notre propre régime public, car les entreprises pharmaceutiques décident elles-mêmes quel sera le montant de la facture refilée aux contribuables, il y a de quoi s’inquiéter. Ce n’est pas parce que les compagnies pharmaceutiques sont des partenaires indispensables qu’elles doivent prendre la place du ministre de la Santé… Et ce dernier doit réagir.

Le coût des médicaments devient un enjeu majeur à travers le monde. Il suffit de penser à ce qui se passe dans les pays du tiers-monde. Les compagnies ne font rien (ou presque, merci aux quelques exceptions) pour baisser le prix de certains médicaments dans les pays pauvres. Pire encore, elles mettent des bâtons dans les roues à ceux qui veulent développer des produits génériques moins dispendieux. Ce jeu purement commercial sur des produits essentiels empêche précisément des patients de se procurer une médication efficace et nécessaire. Et vous savez quoi: leur gouvernement n’a pas les moyens de se les payer. Là-bas et ici, même combat.

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