"Monsieur le Premier ministre, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être, si vous avez le temps…" J’ose espérer que Boris Vian me pardonnerait cet emprunt. Quant à vous, Monsieur le Premier ministre, je crois que vous n’en ferez pas de cas si j’en juge par l’intérêt que vous portez à la culture et particulièrement à l’univers du livre. Les seuls livres qui semblent vous tenir à coeur depuis votre élection, ce sont des livres comptables. Mais dans ces derniers, hélas, la fin de l’histoire n’est jamais heureuse.

Vos récentes prises de position quant aux coupures effectuées dans les budgets des Salons du livre et la réponse donnée à la Coalition en faveur des bibliothèques scolaires prennent l’allure d’un film d’horreur bien connu: Massacre à la tronçonneuse. J’enrage en tant que citoyen de constater le peu de cas que vous faites de l’importance de l’accès à la culture dans nos écoles. J’enrage en tant qu’écrivain oeuvrant depuis plus d’une décennie à la promotion du livre et de la lecture de constater avec quelle indifférence vous rejetez du revers de la main, avec un mépris qui ne vous honore pas, le nécessaire travail des gens qui tissent autour des Salons du livre la trame des lecteurs et lectrices de demain. J’enrage quand, dans le même temps, vous accordez des aides sans précédent à des entreprises qui sont loin d’être au bord de la faillite. Mais il est vrai que les dirigeants et actionnaires de ces entreprises sont ceux qui vous ont porté au pouvoir. Tandis que des élèves, ça ne rapporte rien d’intéressant. Le jour où ces jeunes que vous privez d’accès au livre seront en âge de voter, vous serez confortablement assis sur les lauriers de votre généreuse retraite. J’enrage d’entendre votre discours à propos de la réingénierie de l’État quand vos décisions atteignent les plus faibles et les plus démunis, laissant aux nantis le privilège de continuer à faire des profits et à se cacher derrière des abris fiscaux jamais remis en cause.

Le délabrement actuel de nombre de bibliothèques scolaires à travers la province est une honte! Livres désuets datant d’une autre époque. Locaux inexistants ou réduits à leur plus simple expression, quand ils ne sont pas tout simplement utilisés pour installer le matériel d’informatique. Fonctionnement réduit à sa plus simple expression par manque de personnel professionnel. Il ne suffit pas de s’appuyer sur la bonne volonté de ces parents bénévoles qui oeuvrent du mieux qu’ils le peuvent pour tenter de combler un vide révoltant. Votre générosité quant aux budgets attribués pour le fonctionnement des bibliothèques scolaires ne déplairait pas à l’avare de Molière. J’ai une suggestion à vous faire et qui va tout à fait dans le sens de vos décisions actuelles: la première année, n’acheter que les couvertures des livres. Pédagogiquement, on pourrait développer le sens de l’anticipation à partir du titre. Les années suivantes: on achète un chapitre par année! Économies garanties.

Par vos décisions, vous hypothéquez une partie de l’avenir de tous ces jeunes de milieux défavorisés pour qui l’accès à la culture ne devrait pas être un mirage. Et qu’on ne vienne pas me dire que le livre est dépassé, que seul l’accès aux nouvelles technologies permet de s’inscrire dans un monde en devenir. Par vos décisions, vous plongez une génération de jeunes dans une dynamique bien connue: du pain et des jeux! Nul n’ignore combien Loto-Québec est rentable pour l’État. C’est tellement plus facile de manipuler le peuple et de régner comme on le souhaite lorsqu’on l’endort et l’abêtit en ne lui donnant pas les outils de l’analyse et de la critique; en lui offrant sur écran géant le désolant spectacle du grand cirque de l’hyper-consommation, moteur d’une économie dont on sait fort bien à qui elle profite.

J’enrage et j’ai honte pour les générations à venir de ce que vous êtes en train de créer. Du haut de votre pouvoir et de votre situation de bien nanti, il est aisé de balayer du revers de la main et de ne pas entendre ce qui vient d’en bas. J’enrage et j’en appelle à ceux et celles qui ne prennent jamais la parole pour se dresser, réagir et vous faire savoir que vous n’êtes pas au pouvoir pour satisfaire uniquement ceux qui se soucient du profit au nom de la rentabilité. J’en appelle à ceux et celles pour qui le respect de nos enfants et le souci de leur bien-être ont encore un sens afin de vous le rappeler. J’en appelle enfin à l’humain que vous êtes avec l’espoir que le poison du pouvoir n’a pas encore tué chez le politicien le sens de l’humanité et le devoir moral de représenter une population dans son ensemble.

Partagez cette page

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel