Franchement, je ne vois pas de quoi nous pourrions parler hormis de cette damnée campagne électorale, qui a débuté sous l'augure des ouragans, dans la lignée des Gustav, Hanna, Ike et autres Josephine.

Ça ne vous frappe pas, vous, cette prédominance du langage météorologique dans les médias, dès lors que nous tombons en élection? Harper n'était pas encore allé crier "Sésame, ouvre toi!" chez la Gouverneure générale que déjà les médias annonçaient une vague conservatrice, sondages à l'appui.

Annoncez une élection, et voici que les analystes politiques sortent les cartes géographiques, les graphiques, les tables statistiques et les comtés baromètres.

Pour peu, on croirait une conspiration des climatologues pour nous faire croire qu'au fond, l'analyse politique est une discipline scientifique, rationnelle, factuelle, et que les grandes masses d'air qui roulent sur notre horizon parlementaire possèdent un mouvement propre, pour ainsi dire inéluctable.

Au fond, avons-nous beaucoup progressé depuis les néphomanciens, ces devins de l'Antiquité qui lisaient le futur dans les stratocumulus et les crottes d'hirondelles?

DANS UN PROFOND FAUTEUIL

Mais parlons plutôt de choses sérieuses – car lorsqu'on annonce un coup de tabac, il convient de sortir le parapluie, les bottes de caoutchouc, le vieux ciré et le chapeau de morutier.

Voici donc ce que votre humble (et anxieux) chroniqueur a décidé de lire d'ici le 14 octobre afin de se protéger contre l'environnement hostile et les chutes de grêlons.

Commençons par l'histoire des Hell's Angels durant les années 60 telle que narrée par l'inénarrable Hunter S. Thompson – un parfait exemple de journalisme gonzo. Le gonzo, inventé par Hunter lui-même, est une technique d'enquête et d'écriture où le journaliste trempe dans les événements plutôt que de les observer d'une tour d'ivoire.

Chez Thompson, cette approche est compliquée par une abondante consommation d'alcool et de substances illégales.

Dans Hell's Angels, il n'hésite pas à frayer avec les motards. Il participe à leurs raids, fréquente leurs bars et leurs repaires, va jusqu'à les recevoir chez lui – au grand désespoir de ses voisins. Il trace de ces barbus motorisés un portrait ambigu, parfois critique, mais souvent teinté d'un amusement évident pour cette variété rugueuse de contre-culture.

La prose de Thompson amalgame fluidité, rigueur, horreur tranquille et humour satyrique. Le bonhomme est une source inépuisable d'anecdotes, et pourtant son texte transcende l'anecdotisme – sans doute parce que, à l'instar de nombreux écrivains-journalistes du vingtième siècle, Thompson est avant tout un habile constructeur d'histoire.

À des lieues de la couverture médiatique du procès de Mom Boucher.

Entre deux rasades de gonzo, je relis également les aventures de Corto Maltese, le formidable personnage inventé par Hugo Pratt, qui apparaissait originalement – ô stupeur – dans Pif Gadget, puis dans Tintin.

Puissante est l'ouvre d'Hugo Pratt: saisissez n'importe quel ouvrage de Corto Maltese, enfouissez-vous dans quelque profond fauteuil (préférablement centenaire), et oubliez tout. Vous vous promènerez de l'Amazonie jusqu'en Irlande, de la Sibérie jusqu'en Chine, avec quelques détours dans le sud du Pacifique, en Argentine, à Venise et, bien entendu, dans les Caraïbes.

Maltese, c'est le mélange parfait d'érudition obscure, de magie, de roman d'aventure et de romantisme crasseux. Fils d'une bohémienne de Gibraltar et d'un marin de Cornouailles, il peut s'avérer tour à tour vénal, pirate sur les bords ou complètement désintéressé. En fait, Corto est si complexe qu'il en devient insaisissable.

À des lieues des aventures de Tintin et Milou.

Au-delà de l'histoire et du propos, ce sont les personnages qui fascinent, dans les ouvres de Pratt et Thompson.

D'un côté, Thompson détaille toute une génération de motards californiens déjantés, grands consommateurs de bière et de pilules, mécaniciens de génie et têtes brûlées, dont le très particulier sens de l'humour échappe à leur entourage. Hell's Angels est avant tout une galerie de portraits surréalistes, qui oscillent entre le comique et le grandiose.

Hugo Pratt, pour sa part, est sans doute le plus grand créateur de personnages de la bande dessinée classique. À part Corto en tant que tel, on pourrait parler du psychotique Raspoutine, parfois attendrissant, drôle à l'occasion, mais le plus souvent fêlé du couvercle; de Cush, guerrier islamiste obsédé par le thé; de Jeremiah Steiner, alcoolique érudit à la moustache spectaculaire – sans oublier une vaste cohorte de personnages mystérieux et surnaturels.

À des lieues et des lieues de ces personnages plates qui peuplent notre galaxie politique.

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  • 18 septembre 2008 · 12h53 Guy Mercier

    Ils avaient 21 ans..en 1962….( autant dire le néolothique supérieur ) et c’était leur nuit de noces, leur nuit de la toute première fois; ils prennent le repas dans leur chambre d’hôtel et les serveurs se retirent :« then came a tinkling of the trolley retreating down the corridor »….lui, la désire depuis le début de leur fiancailles c’est à dire depuis un an et demie; pour empêcher une éjaculation,il pense à l’image télévisée du P.M. britannique d’alors Harold MacMilan: réussite à tout coup.; elle, est gosse de riches, violonniste et la perspective de voir « le membre turgescent » la rend « a helpless disgust as palpable as seasickness »..

    « their pretense of eating trapped in the moment of their anxieties »…un moment remarquable de littérature érotique avant que rien d’érotique n’advienne…à la page 140….. « a reptilian jerkiness along his spine »;
    bref je ne vous dis pas la suite…
    à lire dans la langue d’origine, pour la finesse, l’humour et le sens de l’observation…un grand moment d’humanité d’avant mai ’68

    ON CHESIL BEACH
    Ian McEwan
    2007 Alfred A Knodf

  • 21 septembre 2008 · 09h18 Claude Perrier

    Vous avez évidemment raison, cher Monsieur Dickner. Élections, politiciens, mauvais temps, tout ça n’annonce rien de bien rigolo pour faire suite à un été ayant été, quant à lui, aussi nul que le navrant programme électoraliste, réchauffé, qu’on nous resservira comme « spécial du jour » pour quelques semaines encore.

    Je vous ressors donc deux citations, trouvées dans Le Petit Philosophe de Poche (dont je vous parlais la semaine passée), sous le mot « Politique »:

    « En politique, les insensés peuvent faire en sorte que ce soient les sages qui aient tort. »

    Jean Rostand (1894-1977)

    « En politique, la sagesse est de ne point répondre aux questions. L’art, de ne pas se les laisser poser. »

    André Suarès (1868-1948)

    Si la politique peut si souvent causer l’ennui, ce pourrait bien être en raison de son air de déjà-vu.

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