Nous avons, ma sociologue préférée et moi, exhumé plusieurs livres pour enfants de nos archives familiales. À moitié par nostalgie, à moitié parce que certains de ces livres demeurent amusants, pertinents, bien foutus. Ils rivalisent encore avec la production actuelle.

Depuis, je ne cesse de faire de fascinantes découvertes. Par exemple, ces récits mortellement datés, embourbés dans les années 50 – et pas seulement en matière de papier peint ou d'automobiles, mais dans les valeurs véhiculées, dans la sphère culturelle. Des papas absents qui filent au boulot dès le déjeuner avalé, laissant à leur femme le soin de la maisonnée, et ne reviennent qu'à la nuit tombée afin de border les enfants en vitesse. Ça donne froid dans le dos.

Certains livres apparaissent aujourd'hui d'une drôlerie infinie, notamment ce livret intitulé Pim Pam Poum, que ma sociologue préférée a mille fois lu dans son enfance, et qui me vaudra de passer une nuit ou deux sur le divan si d'aventure j'osais en dire du mal.

(Vous ne soupçonnez pas les sournoises censures qui affligent vos chroniqueurs culturels.)

Pim Pam Poum – sans virgule, et à ne pas confondre avec ces autres Pim, Pam et Poum qui sont la version française des Katzenjammer Kids (je le précise au cas où vous désireriez aller consulter tout ça à la Bibliothèque nationale) – raconte la vie quotidienne de trois agnelets.

J'allais écrire mésaventures, mais ce serait une erreur. L'auteure (une certaine Jeannine Marie) accomplit ici un authentique tour de force: elle parvient, au sein même d'un art qui repose sur le conflit – la fiction narrative -, à écrire un texte rigoureusement dépourvu de conflit. Le degré zéro de l'intrigue.

En fait, il y a plus de rebondissements dans une page de l'annuaire téléphonique que dans tout Pim Pam Poum, ce qui constitue… comment dire? Une sorte d'exploit. Un méandre minuscule et exemplaire dans le grabuge de l'histoire littéraire.

(Attendez-moi un instant. Je vais aller dérouler tout de suite mon sac de couchage sur le divan.)

Pour ma part, j'ai sorti des placards ma collection Trésor des petits livres d'or, ces recueils publiés par les éditions des Deux coqs d'or en 1971, et où l'on trouve un peu de tout: des fictions de la vie quotidienne, des récits éducatifs ou surréalistes. Des contes (condensés) des frères Grimm, de Perrault ou d'Andersen. Des historiettes qui recensent toutes les saveurs de canidés: chiens, renards et loups.

Ces recueils contiennent le meilleur et le pire – et si le meilleur transcende toutes les époques, le pire évoque parfois la méduse échouée, animal informe et nauséabond. J'aimerais que ces vieux recueils soient numériques, afin de pouvoir faire le tri d'un simple clic. Voulez-vous vraiment placer cette histoire dans la corbeille?

Les livres pour enfants posent plusieurs problèmes philosophiques. Quelle latitude veut-on laisser à ses enfants dans le choix de leurs lectures? Comment distinguer le bon du mauvais ? D'ailleurs, vos enfants doivent-ils forcément partager vos goûts? (Non, bien sûr.)

Jusqu'à présent, je n'ai exercé mon veto parental que dans un seul cas: Pinocchio. Pas de ça chez nous.

Si un conte doit être didactique, alors je préfère les contes qui n'illustrent pas une morale abstraite, mais donnent plutôt une leçon de vie bien tangible. Une tranche d'existence, teintée de pragmatisme médiéval, souvent ludique et parfois absurde – absurde jusqu'à la cruauté, d'ailleurs.

Mais aussi amorales ou cruelles ces histoires soient-elles, je les lis sans crainte à ma fille. Bien pire que d'invoquer ogres et sorcières à son chevet, ce serait de lui marteler le cerveau avec des dogmes moraux à cette heure grise où la fatigue rend vulnérable.

Je préfère lui lire Hansel et Gretel, pourtant abominable, que l'histoire de ces deux poupons impossibles, aux abajoues parfaites, qui aident sagement leur maman à faire la vaisselle et ranger les jouets. La morale domestique reste de la morale.

Le problème n'est pas la morale, ni même ceux qui s'en soucient, mais bien ces individus qui font de la morale leur activité principale: les moralistes – professionnels de la morale comme d'autres sont professionnels de l'opinion, du vin ou du hockey.

Au fond, les moralistes ont quelque chose de l'ogre, ou du cyclope, dans leur monstruosité tranquille: ils partagent une tendance à vous tenir en captivité.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 5

  • 2 décembre 2009 · 18h52 Mélanie Robert

    Dans mon cas, mon auteur préféré de littérature pour enfants est Roald Dahl. C’est vraiment un génie. Je l’adore. J’ai 38 ans mais il est vraiment incroyable comme écrivain. Je les lis en anglais et ça m’amuse beaucoup.

  • 2 décembre 2009 · 19h13 german gutierrez escudero

    « Les moralistes ont l’orgueil nauséabond de ceux qui se croient les meilleurs, de ceux qui sont convaincus qu’ils sont les uniques justes « 

  • 2 décembre 2009 · 19h36 german gutierrez escudero

    Les moralistes ont l’orgueil nauséabond de ceux qui se croient les meilleurs, de ceux qui sont convaincus qu’ils sont les uniques justes.

  • 3 décembre 2009 · 14h03 Renaud Seguin

    J’aimerais bien savoir pourquoi Pinocchio mérite plus votre censure que d’autres contes moraux du même accabi. Pas que je suis fan de Pinocchio, mais ça m’intrigue.

  • 4 décembre 2009 · 11h50 Nicolas Dickner

    Pinocchio doit se plier au chantage d’une espèce de surmoi ailée, représentée par un petit kapo à élytres, et lorsqu’il s’écarte du droit chemin il se retrouve dans un camp de concentration pour enfants désobéissants. Je peux prendre une certaine dose de moralisme, mais Pinocchio bat tous les records.

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