Chaque romancier s'est vu demander au moins cent fois: quelles sont vos influences? Question classique, increvable, universelle, je l'ai entendu poser aussi bien par des adolescents que par des vieillards.

De toute évidence, l'origine de l'écrivain obsède le lecteur. Ou peut-être s'agit-il seulement d'une question passe-partout?

À cette interrogation convenue l'écrivain fournit généralement une réponse convenue. Il évoque Yourcenar et Melville, Conan Doyle et Jules Verne. Plus audacieux, il osera peut-être parler de Greg, dont l'Achille Talon aura enrichi le vocabulaire du futur romancier avec des mots tels cuistre, véhémence ou hilarité.

Ce portrait idéal de l'enfance littéraire est un tapis aux motifs subtils, en dessous duquel on balaye les miettes: lectures honteuses, insignifiantes, et autres Petzi.

Comment décide-t-on de ce qui constitue une lecture honteuse? Réponse simple: on ne le décide pas. La honte nous est imposée, et rarement de manière explicite, aussi notre subconscient se charge-t-il du sale boulot d'écrémage.

Autrement dit: les lectures honteuses sont celles que l'on oublie.

Amnésie partielle, donc, aussi insidieuse qu'involontaire, et que les questions des lecteurs aggravent toujours un peu plus. Chaque fois que le romancier explique combien Moby Dick a été important pour lui, Archie et Véronica s'enfoncent un peu davantage dans les profondeurs de l'esprit.

Le problème, c'est que tous ces livres dûment oubliés nous ont tout de même construit, et peuvent encore exercer une influence sur nous.

Heureusement, la mémoire est comme la mer: elle n'avale pas tout, et il lui arrive de recracher, de temps en temps, d'intéressantes carcasses. Poupée décapitées, espadrille orpheline, serpent de mer.

L'autre jour, en parlant avec ma sociologue préférée, une série de souvenirs m'a brusquement picoté la mémoire, comme un nuage de maringouins dans un pare-brise: en une brève (mais intense) seconde, j'ai revu les Sélection du Reader's Digest.

Sélection du Reader's Digest: ce grand dinosaure qui régnait en maître sur le Jurassique de mon enfance.

Dans les années 80, on trouvait des piles de la légendaire revue dans (presque) tous les bungalows du continent. Sur chaque réservoir de chaque toilette sommeillaient quelques numéros gondolés. On en trouvait des copies javellisées dans les chalets, les salles d'attente, les coffres à gants, les ventes de garage.

Des centaines de millions de copies circulaient autour de nous en permanence, si bien qu'il aurait fallu se livrer à une véritable objection de conscience pour ne pas lire le Sélection.

Ça n'a pas été mon cas.

J'y ai lu de tout, tel un docile garçon nord-américain. Le meilleur et le pire – et le pire ne manquait pas, il faut bien le dire. Celui qui n'a pas lu "Humour en uniforme" par un après-midi pluvieux n'est pas autorisé à parler de l'ennui.

Effet secondaire de l'anthologie: tout ce que j'ai lu dans Sélection, même le meilleur, flotte aujourd'hui dans un flou artistique.

Je me souviens vaguement de l'histoire d'un scaphandrier coincé à marée basse sous la coque d'un pétrolier, des mémoires d'un avaleur de sabres, ou de ce récit très ballardien (et néanmoins vécu) d'un type qui, ayant plongé dans un ravin, passa trois semaines coincé dans la carcasse de sa voiture, à extraire les vers à viande de son mollet avec une pince à sourcils.

Je garde un souvenir précis, en revanche, de cet article sur l'homme de Tollund, une momie millénaire retrouvée en 1950 au fond d'une tourbière danoise, dans un état de conservation tel que l'on pouvait compter les poils de sa barbe.

Je dois aussi à Sélection ma première lecture de "La patte de singe", cette nouvelle d'horreur classique de W. W. Jacobs, et dont la scène finale me tourmente encore, parfois, au beau milieu de la nuit.

On pourrait donner cent raisons pour lesquelles Sélection constitue une lecture honteuse – à commencer par ce que l'on pourrait nommer la culture du condensé.

Et pourtant, c'est grâce à ces versions condensées que j'ai pu découvrir le Motel des mystères, un livre publié en 1979 par David Macaulay, et dont la lecture a irrémédiablement changé ma vision du monde dans lequel nous vivons.

Des années après, je repense à ces vieux numéros du Sélection et j'y trouve les fondements de plusieurs de mes obsessions, l'une des sources lointaines de mes romans.

Aurai-je seulement le courage de l'avouer, lors de ma prochaine entrevue?

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 4

  • 14 avril 2010 · 23h28 BON Francois

    on avait aussi des Reader’s Digest dans tous les gîtes ruraux et salles d’attente médicales françaises : pas besoin d’être nord-américain pour ça! – à lire ce billet, me sont remontés plein et plein de souvenirs extrêmement précis de ces lectures…

  • 15 avril 2010 · 11h23 Claude R. Giroux

    J’ai sûrement lu quelques « Lecture inDigeste » puisque ma mère était abonnée… mais j’ai une sacré mémoire sélective qui ne se souvient d’absolument rien… et j’arrête d’y penser totalement dès à présent! :))

    Par contre, je trouve naturel la première question posée aux écrivains. On écrit toujours, un peu, la suite de tout ce qu’on a lu. ;-)

  • 15 avril 2010 · 17h35 Martin Lemieux

    Je me souviens des romans condensés du Reader’s Digest. Quatre romans dans un seul livre!

  • 16 avril 2010 · 11h14 Philippe Bussiere

    Coïncidence? Je lis actuellement Salut Galarneau! de Jacques Godbout et à la page 136 François et son grand-père échangent sur leur lecture dans le Readers Digest…. Probablement une influence dudit périodique sur l’écriture de Godbout!!!

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