Dans son Livre des êtres imaginaires, Borges se livre à l'inventaire des basilics, dragons, golems et salamandres qu'inventèrent différentes civilisations au cours des âges.

Ce bestiaire prend des proportions impressionnantes – et, pourtant, l'auteur nous met en garde: "[...] un monstre n'est pas autre chose qu'une combinaison d'éléments d'êtres réels, [et] les possibilités de l'art combinatoire frisent l'infini."

Ah, l'humilité de Borges devant la complexité de l'esprit humain.

En lisant ce livre, on croirait volontiers que les bêtes imaginaires sont forcément archaïques, le produit d'un folklore ancestral. Or le monde moderne n'est pas en reste, et sait fournir, à ses heures, ses propres animaux imaginaires.

Je rêve d'une réédition du livre de Borges où figurerait le brontosaure.

Lorsque j'étais enfant, tous les livres sur les dinosaures décrivaient cet imposant sauropode. Il appartenait au cheptel des incontournables, en compagnie des tyrannosaure, stégosaure, diplodocus et autres tricératops.

Or voilà que, au milieu des années 70, deux paléontologues mirent fin à un long débat en prouvant que le brontosaure était, de toute évidence, un apatosaure malencontreusement coiffé d'un crâne de camarasaure.

Objet de suspicion depuis des décennies, le brontosaure devint soudain une bête imaginaire, chassée des musées et des livres de science – comme quoi la science n'est pas à l'abri de la mythologie, puisqu'elle parvient à produire ses propres Minotaures.

Cette histoire plaira forcément à un lecteur de Borges, qui verra volontiers, dans Le Livre des êtres imaginaires, une ouvre épistémologique.

/

Se tromper de crâne, il faut le faire. Comment une telle méprise a-t-elle pu se produire?

Assez naturellement, à vrai dire.

Sur le terrain, les fossiles sont beaucoup moins ordonnés que dans les musées. Ils s'entassent sur eux-mêmes, voire les uns sur les autres, et s'avèrent souvent incomplets – si bien qu'il faut généralement exhumer plusieurs spécimens partiels afin de pouvoir reconstituer un squelette complet.

Pas étonnant que, dans ce grand puzzle osseux, les paléontologues se soient maintes fois emmêlé les tibias.

Mais il y a plus: il semblerait que la fréquence de ces erreurs soit directement proportionnelle au pouvoir, à la notoriété et à l'argent qui reposent dans la balance.

C'est le cas du brontosaure, découvert dans la seconde moitié du 19e siècle, au cours d'une grande effervescence paléontologique que l'on nommera la Guerre des os.

Deux hommes en particulier se menèrent une lutte sans pitié: Edward Drinker Cope et Othniel Charles Marsh. Afin de se discréditer l'un l'autre, ces deux paléontologues recoururent aux procédés les plus spectaculaires: pots-de-vin, mercenaires, attaques à la une des journaux, magouilles politiques, espionnage, sabotage et dynamitage.

C'est dans l'urgence perpétuelle de devancer son adversaire que Marsh, en 1879, commit l'erreur du brontosaure. La rivalité l'avait emporté sur la prudence, au détriment du savoir scientifique.

Au terme de cette guerre, les deux hommes moururent ruinés – mais durant un siècle encore, on vit le brontosaure paître paisiblement dans les livres pour enfants.

/

Cette histoire n'est pas seulement borgésienne: elle vient débouter cette vision romantique de la science où des docteurs en sarraus immaculés cherchent le bien commun, de manière désintéressée.

Un mien ami, docteur en neurobiologie, a pris un malin plaisir à m'expliquer combien l'écriture d'un papier scientifique ressemblait étrangement à l'écriture littéraire.

Certes, les scientifiques travaillent avec des données objectives, des résultats, des expériences reproduisibles. Pourtant, la structure d'un article repose essentiellement sur le biais que l'on donnera à ces résultats, sur la suggestion d'une histoire – en un mot: sur la narration.

La capacité de créer une narration sert non seulement à capter l'attention des pairs, elle permet également de se faire publier, de susciter la curiosité des médias – et, surtout, d'obtenir du financement.

Le financement n'est pas une mince affaire dans une discipline où le développement d'une simple souris transgénique peut coûter des dizaines de milliers de dollars.

Précisons qu'en recherche universitaire, les demandes de bourses doivent souvent être présentées trois ou quatre fois avant de se voir acceptées, et qu'en l'absence de subventions de fonctionnement, de nombreux labos souffrent de sous-financement chronique.

Pas surprenant qu'il règne une pression constante pour publier des résultats.

Correction: une pression constante pour publier des résultats – et pour raconter une histoire à partir de ces résultats.

Faut-il s'étonner qu'il y ait des brontosaures?

Partagez cette page

+ SUR LE MÊME SUJET : , , , , , ,

+ Ajouter le vôtre Commentaires 1

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel