Bien qu'il soit malaisé de gagner sa vie comme écrivain, il a toujours été mal vu de se livrer à des activités connexes pour arrondir ses fins de mois – qu'il s'agisse de pondre quelques feuillets pour une revue féminine, d'aller rencontrer les lecteurs d'une bibliothèque ou de simplement sourire pour le photographe.

Les plus misanthropes d'entre nous parlent de prostitution. Plus pragmatique, je préfère dire mercenariat.

Il faut dire que chez les Dickner, le mercenariat relève du mythe fondateur. Notre premier ancêtre en Amérique était l'un de ces Allemands venus défendre la colonie britannique contre les indépendantistes qui s'agitaient au sud de la frontière américaine.

Tout mercenaire qu'il fût, ça ne l'empêcha pas de déserter: à l'heure de retourner en Europe, il sauta par-dessus bord vis-à-vis de Saint-Roch-des-Aulnaies, et alla grossir les rangs de ces centaines d'Allemands qui s'installèrent dans le bas du fleuve.

Mercenaire, déserteur et luthérien: je pourrais facilement prendre ça pour une sorte de programme.

Quoi qu'il en soit, je crois avoir, au sujet des rencontres publiques, une idée totalement opposée à celle de la plupart de mes collègues: je rechigne de plus en plus à parler de mes bouquins. Paradoxal, non?

Plus souvent qu'autrement, parler d'un livre consiste à en faire le résumé ou à donner des explications. Vente et service après-vente, en quelque sorte. Pas ma tasse de thé.

J'aime parler du métier, de l'écriture, de cette plomberie obscure qui préside à la rédaction de tout roman. Je discute volontiers de mes choix littéraires, de la question du style ou de l'inspiration. Je partage mes lectures, je raconte des anecdotes. Je jase d'anguilles, de circuits imprimés, d'urbanisme. Tout m'intéresse, je peux parler de n'importe quoi.

Dévoiler le sens de mes livres m'apparaît, en revanche, la seule chose dont je peux dire avec certitude qu'elle ne fait pas partie de mon métier.

Heureusement, les occasions de parler de n'importe quoi s'avèrent assez nombreuses. Voilà d'ailleurs l'un des principaux bénéfices de cette chronique: il s'agit d'un heureux mercenariat, qui complète et diversifie mon boulot de romancier généraliste. La somme de ce que j'écris ici confirme que je ne suis spécialiste ni en romance vampirique pour adolescentes, ni en steampunk, ni en thriller politique. N'étant pas spécialisé, je ne suis pas cantonné.

Cette réputation me vaut des invitations très indirectement littéraires. Par exemple, j'ai passé un excellent moment à Halifax, sur l'invitation du programme d'études canadiennes, à parler de l'influence de Google Maps sur le travail du romancier moderne.

Je n'accepte pas n'importe quoi – il y a mercenariat et mercenariat -, mais je consens parfois à sortir de ma zone de confort. Il y a du bon à se mettre en danger. Le coup de fouet ultime consiste à parler devant une assistance de spécialistes. À cet égard, rien ne bat un séminaire universitaire. J'ai toujours un peu l'impression de me tenir au garde-à-vous devant un peloton d'exécution.

Mais je crois bien que l'une de mes rencontres les plus étonnantes, toutes catégories confondues, aura lieu la semaine prochaine à Peterborough, Ontario, alors que je prononcerai une conférence au Musée canadien du canot.

Vous ne devinez pas combien j'étais excité d'aller au MCC: il s'agit du musée où est exposé le légendaire Chestnut Prospecteur rouge de Bill Mason! Un peu pantois à l'idée de me retrouver si proche du canot du Maître, j'ai annoncé que je ferais 45 minutes sur le thème du canot, du taoïsme, et de l'écriture au vingt et unième siècle. Rien de moins.

(Je vous prie de noter, au passage, ma propension à me mettre les pieds dans les plats tout seul, comme un grand garçon.)

Passé l'excitation initiale, j'ai réalisé qu'il me faudrait la préparer, cette improbable conférence – et me voilà doublement nerveux à l'idée qu'il y aura sans doute, dans l'assistance, plusieurs disciples de ce que l'on m'a décrit comme la secte masoniste.

On mesure mal la notoriété de Bill Mason au Canada anglais. Je ne crois pas exagérer en disant qu'il était le Terry Fox de l'aviron: une figure emblématique de l'identité canadienne. Son ouvre majeure, Path of the Paddle, a même été préfacée par Pierre Elliott Trudeau – et, à ce titre, je crains que mon mandat ne s'apparente étrangement à celui de mon ancêtre allemand.

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  • 24 janvier 2011 · 19h52 Claude Perrier

    La vie, c’est une suite rocambolesque de situations où l’on a l’occasion de se mettre les pieds dans les plats, ou de se les mettre tous deux dans la même bottine, de mettre la main à la pâte, de jouer du coude, de tendre l’oreille ou la main (une fois la pâte nettoyée, de préférence), de plier l’échine ou encore de se fendre en quatre pour des tas d’ingrats – et j’en oublie certainement…

    Fort heureusement, d’ailleurs.

    Sinon, ne resterait plus qu’à nous bercer en maugréant que rien d’intéressant ne nous arrive jamais, que la bonne fée n’est qu’une détestable pouffiasse n’ayant rien fait pour nous lors de notre naissance et gnan-gnan-gnan.

    Parce que pourquoi tout le monde n’aurait-il pas le droit, la chance même, de pouvoir se mettre les pieds dans les plats, ou de se les mettre tous deux dans la même bottine, de mettre la main à la pâte, de jouer du coude, de tendre l’oreille ou la main (oui, oui, vous savez déjà alors je ne le répéterai pas…), de plier l’échine (ça devient fatigant tout ça…) ou encore de se fendre en quatre pour des tas d’ingrats (de lecteurs ingrats?) – et tout ce qui pourra vous passer par la tête encore, hein?

    Cette longue énumération redoublée, à première vue sans pertinence avec l’art consistant à aligner des mots, à en regrouper une certaine quantité en paragraphes, puis en chapitres et parfois même à pousser l’acharnement jusqu’à des tomes, eh bien ladite longue énumération illustre tout bonnement les formidables possibilités qui s’offrent à l’écrivain.

    Soit, par personnages interposés, pouvoir:

    Se mettre les pieds dans les plats, ou se les mettre tous deux dans la même bottine, mettre la main à la pâte, jouer du coude… d’accord, d’accord, pas la peine de tout redire…

    Donc, être un écrivain, c’est vivre des tas d’expériences par le truchement de son imagination.

    Ce qui ne veut pas pour autant dire qu’il ne soit pas parfois utile d’effectivement vivre personnellement certaines situations de manière à pouvoir mieux les apprécier pour ce qu’elles sont vraiment. Pour arriver à écrire avec davantage de justesse.

    Et se mettre les pieds dans les plats constitue un excellent premier pas.

    Rien de tel pour développer sa débrouillardise, apprendre à élaborer des scénarios et détecter de possibles portes de sorties. À se demander, même, si l’aptitude à pouvoir tout naturellement – et sans aide extérieure – se mettre les pieds dans les plats ne serait pas un trait de personnalité crucial et indispensable pour tout bon écrivain, en quelque sorte un pré-requis professionnel.

    Comme quoi les gaffes ont parfois leur bon côté!

    (Suffit de voir un certain Gaston qui a fait une remarquable carrière dans cette étonnante spécialité…)

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