Je me suis lancé, cet hiver, dans l'enseignement de la création littéraire. Il s'agit d'une expérience que j'ai (secrètement) acceptée afin de répondre à certaines questions qui me travaillaient depuis un moment. Notamment celle-ci: l'écriture littéraire s'enseigne-t-elle?

À la semaine 10 de cette expérience, mon verdict demeure équivoque. Ni vraiment oui, ni vraiment non, mais plutôt mu – cette réponse zen signifiant que la question est fondamentalement dépourvue de sens.

J'ai longtemps cru que l'on pouvait enseigner la technique de l'écriture mais pas son essence – et que, même en l'absence d'essence, posséder la technique était déjà mieux que rien. Je n'en suis plus si certain.

Le problème vient, je crois, de cette idée selon laquelle il suffit d'appliquer certaines méthodes de base pour obtenir un texte potable. Une recette, en somme – bien que personne n'osera utiliser ce mot. Et voilà bien ce que promettent ces innombrables manuels sur l'art d'écrire que l'on vend sur Amazon.

Oyez le grand paradoxe de la méthode: elle s'avère à la fois fondamentale et futile. Un mauvais texte peut fort bien obéir à toutes les règles, cependant qu'un excellent texte contredira tous les préceptes.

Dans l'esprit de bien des gens, la recette incarne l'infaillibilité – or, en matière d'écriture, aucune pratique n'est infaillible. La recette est le concept antilittéraire par excellence.

Non, attendez: cela nécessite quelques précisions.

Sachez que j'ai été formé par des sémioticiens fous, pour qui la recette culinaire constituait ni plus ni moins qu'un genre littéraire.

L'idée se défend bien. Dans le registre structuraliste, il suffit de brandir les "81 fiches-cuisine à l'usage des débutants" de Georges Perec, qui sont un bijou d'humour combinatoire – mais vous pouvez tout aussi bien évoquer le légendaire Pudding à l'arsenic, cette recette rimée en heptasyllabes qui rythma nos Noëls d'antan. Du grand art.

Nul besoin d'envisager la question au second degré, cela dit: la recette culinaire est presque toujours littéraire. Versons au dossier des preuves accablantes ces nombreux livres de recettes modernes que l'on consulte moins afin de cuisiner qu'afin de rêver à ce que l'on pourrait cuisiner. Du bovarysme culinaire, rien de moins.

Même l'austérité fonctionnelle de la prose de Fannie Farmer ou de Jehane Benoît a un je ne sais quoi de poétique, quand on s'y arrête.

Prenez les Pinardises. Il s'agit de l'un des livres de recettes les plus littéraires que je connaisse – et je ne parle pas seulement de l'enrobage verbal, mais de l'approche, de la démarche. J'entends par là qu'on ne sait pas toujours comment prendre les recettes de Pinard. Il subsiste toujours un petit flou, une approximation joyeuse – et ce sont précisément ce flou et cette approximation qui sont littéraires.

La fin de semaine dernière, Pinardises en main, j'ai entrepris le lapin braisé à la mode toscane. Ma sociologue préférée n'aime pas le lapin, alors je me suis rabattu sur le poulet. Pinard affirme que c'est possible, mais il ne précise pas comment adapter la recette. Il m'a fallu improviser. J'ai changé le bouillon et le vin, remplacé le persil plat par du romarin. Je n'avais pas de foies de volaille, tant pis.

Ah, j'en ai ramé un coup. La recette n'était pas si compliquée, mais on ne peut jamais cligner des yeux avec Pinard. Il ne prend pas le lecteur par la main: vous devez être débrouillard, comprendre à demi-mot, saisir une allusion, ignorer les détours et parenthèses – qui ne semblent placées là qu'afin de vous égarer – et, surtout, interpréter ses recettes à la lueur de vos expériences culinaires.

Les Pinardises ne s'adressent pas au cégépien fraîchement tombé du nid familial.

Et voilà ce qui me passait par la tête, cependant que le poulet mijotait (enfin) dans ses arômes. Les recettes de Pinard illustrent à merveille l'enseignement de la création littéraire: un parcours d'obstacles, souvent méthodique mais parfois imprévisible, qui demande une attention sans faille et un certain degré de tolérance à l'ambiguïté.

Il faut fréquenter les livres de recettes – ceux de Pinard et bien d'autres – pour comprendre que la réussite d'un plat ne dépend que partiellement de la recette.

Et pour comprendre, surtout, qu'une recette culinaire peut s'avérer cent fois plus littéraire qu'un roman écrit à partir d'une recette de best-seller.

Le poulet braisé était très bon, merci monsieur Pinard.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 2

  • 24 mars 2011 · 19h50 Danielle Turcotte

    Si je comprends bien, même en montrant les techniques de l’écriture littéraire, les résultats ne sont pas fabuleux. Qu’est-ce qu’on peut apprendre en quelques cours ? Ne faut-il pas que les nouvelles connaissances mijotent pendant un certain temps pour qu’émergent des résultats satisfaisants ?

    Je me souviens avec plaisir des cours d’écriture que j’ai suivis il y a plusieurs années. Un roman en particulier m’a marquée, « Du sommet d’un arbre » du même auteur que « Le matou ». Je n’avais jamais lu d’aussi longues phrases si bien construites. Je ne pense pas avoir impressionné mes profs par mes textes, mais je suis certaine d’avoir amélioré la qualité de mon français écrit sous toutes ses coutures.

    Bref, je suis certaine que vos étudiants ont de la chance de recevoir vos conseils. Je dirais même que je les aurais appréciés également.

  • 25 mars 2011 · 07h30 Guy Mercier

    dans la bio de David Sedaris, on apprend qu il a enseigné la création littéraire et que ses élèves, trouvaient :
    1 qu,il fumait trop en classe
    2 contestaient son autorité
    3 et lui demandaient pourquoi c’était lui qui se permettait de commenter et de corriger leur textes.
    réponse de Sédaris:
    « parce que c,est moi qui suis payé ! » (sic )

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