Je ne suis pas doué avec les enfants.

J’ai 17 ans, et pour une raison qui m’échappe, je travaille dans un camp de jour de Sherbrooke. La marmaille autour de moi doit avoir plus ou moins 10 ans. Avec les autres moniteurs, j’occupe les petits du mieux que je peux, mais les jours de pluie, ça craint. Alors que nous sommes coincés dans une école primaire de la rue Ontario, les options sont rares. Puisqu’il est sûrement prouvé qu’une journée complète de ballon-chasseur dans un gymnase écho peut rendre patraque, il arrive qu’on plante les jeunes devant un film. Ne nous jugez pas.

Un matin de flotte, je ramasse la cassette VHS d’un film qui vient de remporter plusieurs oscars. Je ne sais pas trop pourquoi, mais dans ma tête d’adolescent, je me dis que les enfants vont sûrement apprécier Braveheart. Tout le monde aime Mel Gibson.

«Matthieu! Ils coupent des gorges!» me dit une petite fille aux yeux exorbités après seulement 10 minutes de projection. Je pèse sur STOP.

Fait divers: mes patrons de ce tout premier boulot, des gens immensément adorables, attendent à la fin de l’été pour me faire part des appels de parents à la suite de ma séance cinéma. Véritable source de fierté: c’est moi qui ai le record de plaintes!

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Je ne suis pas doué avec les adolescents.

Si j’avais à conseiller un roman à de jeunes lecteurs qui en ont soupé d’Harry Potter et des autres séries fourrées aux trop bons sentiments, je proposerais sûrement Le grand cahier d’Agota Kristof [brillamment adapté au théâtre; lisez ma critique ci-dessous]. Parce qu’elle est rédigée d’une manière limpide et structurée, l’histoire de ces jumeaux qui s’endurcissent afin de survivre aux atrocités de la guerre m’apparaît comme une excellente porte d’entrée vers la «grande littérature».

Mais Le grand cahier, entre le noir et le blanc, se situerait dans le gris foncé; le récit comporte indiscipline, violence, viols, zoophilie, pédophilie… En raison du contexte historique, ces thèmes ne sont aucunement gratuits, mais la dureté demeure.

D’où l’aura de polémique qui entoure l’œuvre phare d’Agota Kristof. Lorsqu’un enseignant (au secondaire ou au collégial) inclut Le grand cahier à son programme de lectures, il peut s’attendre à des plaintes de parents. En France, un enseignant fut même menotté et amené au poste de police pour avoir fait lire «de la pornographie» en classe, alors qu’il s’agissait du Grand cahier. Maudit sois-tu Mel Gibson! (Je n’arrive pas à maudire Agota Kristof.)

Le grand cahier sert souvent d’amorce au débat sur la censure dans la littérature jeunesse. À l’ère du Web qui ouvre toutes les fenêtres du possible (du blanc jusqu’au noir foncé), faut-il vraiment craindre la littérature?

Habitant une ville où le casque de vélo est obligatoire, et une région où on se scandalise quand les ados d’une école se blessent en ski, malheureusement, je crois qu’on a parfois peur de son ombre.

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