Je m’attendais à ce que cette une fasse réagir. J’espérais très fort qu’elle ne soit pas perçue comme obscène, puisque là n’était pas notre intention, mais je m’attendais à ce qu’elle fasse réagir.

Je n’ai donc été surpris qu’à demi en apprenant que dans certains points de distribution, la photo de Francis Ducharme et Clara Furey dansant à moitié nus autour d’un poteau avait suscité des plaintes. Notre projet avait beau être d’illustrer, tout simplement, les questions soulevées par le spectacle Danse à 10, présenté par l’Agora de la danse dans un bar de danseuses, j’ai trouvé recevables les arguments d’un gérant d’épicerie soutenant que cette image, en couverture d’un journal gratuit offert à l’entrée des commerces, à la hauteur du regard des gamins, était inappropriée.

Je continue de trouver très belle cette photo signée Stéphane Najman, tout comme les très nombreux lecteurs qui l’ont applaudie, mais j’accepte les arguments de ceux qui nous ont adressé leur colère.

Ce que je trouve moins recevable, ce sont les arguments de ceux, assez nombreux pour qu’on s’en préoccupe, qui à travers notre une ont remis en question tout le processus de création de La 2e porte à gauche, la petite compagnie derrière Danse à 10. Pour ceux-là, l’art va trop loin en explorant cet endroit de dépravation et de luxure qu’est le bar de danseuses.

Prendre pour décor sa pole, ses rideaux de velours et ses isoloirs, c’est cautionner le vice et la tarification du corps de la femme.

Rien n’est plus faux. Quand cessera-t-on d’encarcaner la création et de lui dicter de ne pas aller dans telle ou telle zone? Les zones troubles sont celles qui ont le plus besoin d’un éclairage artistique, cet éclairage qui va au-delà de la surface des choses, au-delà des idées reçues et du prêt-à-penser.

Notre époque a le nez terriblement collé sur le réel. Ce qui explique en partie le fait que les idées ont tant de mal à y circuler. L’art ne cautionne pas le réel, il l’éclaire et l’interroge. Il l’ensemence.

«Cachez ce sein que je ne saurais voir», passe encore, mais «cachez ce show», on a du mal.

Pour ceux que l’audacieuse démarche de La 2e porte à gauche continue d’intéresser, on trouvera la critique de Fabienne Cabado en section Arts de la scène.

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Une autre plaie de notre époque est certainement le jugement à l’emporte-pièce et la citation sortie de son contexte.

Je reconnais à tout le monde le droit de ne pas être d’accord avec moi. Même que j’espère de chacun qu’il confronte ses idées aux miennes. La réflexion citoyenne se bâtit ainsi. Mais j’ai assez peu de tolérance pour la manipulation des propos.

Comme exemple de découpage approximatif et de lecture biaisée, on fait difficilement mieux que le politicologue et chroniqueur au Journal de Montréal Christian Dufour. Dans une chronique intitulée «Le refus du combat», le 18 septembre, Christian Dufour extrait trois bouts de phrases de ma chronique de la semaine dernière, «Babel, P.Q.», pour faire de moi l’exemple de quelqu’un qui renonce à défendre sa langue, alors que toute ma chronique, et j’ajouterais une bonne partie de ma vie, sont tendues vers ce combat.

Par un agencement d’idées spectaculairement malhonnête, le chroniqueur me fait dire exactement le contraire de ce que j’ai dit! Quand même étonnant de la part d’un professeur aguerri.

Je soulignais dans «Babel, P.Q.», il est vrai, qu’une partie du problème linguistique montréalais résidait dans le fait que même les amoureux du français faisaient parfois preuve de laxisme – je m’incluais dans le lot – en répondant en anglais quand des commerçants les servaient en anglais. Or, là où je préconisais une certaine fermeté, une attitude où l’on ne tombe pas «dans la guimauve intellectuelle et politique où toute indignation et toute colère sont reçues comme un affront à l’autre», il voyait une mollesse, une capitulation.

Je vous invite à relire ma chronique, monsieur Dufour.

S’il y a des notions qui vous échappent, il me fera plaisir de vous accompagner dans votre lecture, voire de faire des dessins dans la marge, au besoin.

Le problème avec la citation hors propos, c’est qu’elle fait des petits. La fine analyse de monsieur Dufour m’a valu la circulation sur le Web de l’élégante formule d’un commentateur de tout et de rien: «Vous parlez anglais au couple taiwanais pour ne pas les froisser? Un lubrifiant avec ça?»

Devant un tel déploiement d’intelligence, une question: mieux vaut en rire ou en pleurer?

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Deux coups de chapeau en terminant. Le premier pour Sébastien Diaz, animateur de Voir télé et récipiendaire la semaine dernière du Gémeaux du meilleur animateur d’une émission culturelle. On a toujours su que tu étais le meilleur, Sébastien, mais ça fait plaisir de voir un trophée le confirmer. Clap clap clap!

Le deuxième pour Steve Proulx, qui au terme d’une 330e et très émouvante chronique, nous dit cette semaine au revoir. Chroniqueur de haut vol, très apprécié des lecteurs de Voir, il va laisser un grand vide en ces pages.

Bon vent à toi dans tes mille et un projets, Steve, et sache qu’à défaut de te remplacer, nous allons essayer de tenir le fort; de nourrir, comme tu nous as toujours encouragés à le faire, ce regard qui va au-delà de la surface des choses, au-delà des idées reçues et du prêt-à-penser.

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  • 30 septembre 2011 · 13h37 Pauline

    Non! Non! Pas toi, Tristan, qui tombe dans la horde des «mal-cités».
    Sois prof, et tais-toi! Disait l’autre; continu à écrire, sans vouloir imposer les idées émises.
    Sinon, çà deviendra un débat, pas une chronique. À moins que la chronique soit le début d’un débat?

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