«Non papa, steplaît, j’aime mieux la 2D.»

La première fois j’ai sursauté, puis rappelé à mon garçon qu’en enfilant des lunettes 3D, on entrait dans un monde merveilleux où des trucs viennent flotter comme par magie jusque sous notre nez, si près qu’on a l’impression de pouvoir les attraper. «Oui mais moi ça m’achale, j’aime mieux la 2D.»

La scène s’est répétée quelques fois, puis j’ai abdiqué. La 2D, c’est mieux, point.

Quand j’avais huit ans, moi, la technologie commençait tout juste à devenir excitante. L’arrivée en magasin d’un nouveau jeu Atari ou Intellivision faisait à coup sûr sensation. On se précipitait en chœur sur tout nouveau gadget faisant «bip-bip» ou «bip-boum». On faisait la file pour aller voir un film révolutionnaire: Jaws 3D.

Mon garçon, lui, est né dans un monde étourdi de technologie. Il traîne au fond de sa poche un bidule plus puissant que le plus puissant des PC d’il y a 25 ans. Il n’est pas en marge de son époque, il adore ses électro-joujoux, mais il prend et il laisse. Et il ne prend pas nécessairement parce que ça brille plus fort ou que ça fait plus de bruit.

On n’arrête pas le progrès, mais on arrête parfois de s’intéresser à lui.

Le progrès n’est pas bête, il s’en rend compte. Alors il se fait tout petit, il se fait presque oublier. Il a compris que son salut en dépendait. Raison pour laquelle, sans doute, les téléphones se mettent à la diète et les écrans rentrent le ventre, s’aplatissent jusqu’à devenir bientôt «papiel» (écran souple).

Pas bête, donc, le progrès réalise aussi qu’il ne remplacera pas tout. Que ce dont nous avons le plus besoin, c’est moins de wi-fi et de hi-fi, c’est moins d’une technologie qui recrée coûte que coûte la réalité que d’une idée qui fait mouche ou d’une histoire bien racontée.

Voilà sans doute pourquoi The Artist, film muet, en noir et blanc, dont l’action se déroule à la fin des années 1920, connaît autant de succès actuellement, envers et contre toutes les prédictions.

Voilà sans doute pourquoi mon garçon ouvre un livre au moins aussi souvent qu’il allume la Wii.

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Je viens de m’offrir mon plaisir coupable annuel: Les Lions de Cannes, ce film qui présente en enfilade les spots récemment primés au plus important festival publicitaire mondial. Quatre-vingt-dix minutes d’images conçues pour éblouir et faire vendre, au confluent de l’art et du marketing.

Ici encore, on retient moins les prouesses techniques que les idées fortes. L’année dernière, dans cette chronique, je soulignais déjà à quel point les Lions 2010 reposaient sur peu d’effets spéciaux. C’est encore plus flagrant cette année. Utilisation ingénieuse des outils d’aujourd’hui, oui, mais surtout recherche du concept qui va déclencher l’émotion.

C’est rarement la technologie elle-même qui est mise en lumière, d’ailleurs. On a plutôt tendance à la camoufler. L’exemple le plus frappant étant cette pub qui vante l’efficacité d’un réseau 3G, durant laquelle on ne voit jamais le moindre téléphone. On verra plutôt un homme et une femme qui se disent adieu à répétition, pour se retrouver chaque fois au coin de rue suivant. («Avec Airtel, vous ne serez plus jamais séparés.»)

Même chose dans la réclame de T-Mobile. On commence par annoncer qu’«aucun instrument n’a été utilisé dans cette pub», puis on propose un spectaculaire lipdub enregistré à l’aéroport Heathrow de Londres. Pas de boutons, pas d’écran. Que des inconnus qui au bout d’une minute ne le sont plus les uns pour les autres.

Selon un autre spot, la vie est mieux au ralenti, Nike affirmera qu’il revient à chacun d’«écrire le futur», Puma lui répondra avec son concept «Puma social».

Mais la palme du human et de l’anti-techno revient à Poste italiane, la poste italienne, qui nous rappelle que les écrits restent et, implicitement, qu’une lettre à un proche sera beaucoup plus émouvante qu’un courriel.

On rit, on fait les yeux ronds et on a le frisson devant la crème de la pub 2011, je vous jure.

Et puis on se pose la question qui tue: faut-il en conclure à la victoire de l’humain sur la machine ou à la présence d’une poignée dans notre dos?

Les Lions de Cannes est présenté jusqu’au 15 décembre au Cinéma du Parc.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 4

  • 8 décembre 2011 · 21h17 Venise Landry

    Le 3D fait trop réel, ça en a l’air moins vrai. C’est mon avis. Et puis, toutes ces secondes où l’on porte une paire de lunettes, si on n’arrive pas à les oublier (comme ton garçon peut-être), eh bien, on garde en tête (et sur la tête !) que nous sommes en train de regarder un film.

    Mais par ailleurs, ça ne m’empêche pas d’être contente de relire que la forme, et ses maintenant complexités techniques, ne remplaceront jamais le fond.

  • 10 décembre 2011 · 09h30 Michel Bradette

    Cette semaine, j’ai vue Hugo de Martin Scorsese en 3D.Au départ,j’étais un peu septique car ma dernière expérience avec cette technique n’avait pas été très concluante (Scroodge avec JimCarey).Je trouvais que cela n’apportait rien au sujet.Mais avec Hugo,le grand réalisateur nous prouve son grand talent pour nous raconter une bonne histoire appuyée par une technique qui se fait presqu’oublier si ce n’est la présence des lunettes.J’imagine qu’il y a de sujets et des histoires qui se pretent mieux que d’autres a certaines techniques.

    • 11 décembre 2011 · 17h23 Tristan Malavoy-Racine

      Vous avez bien raison. L’année dernière, je racontais d’ailleurs dans cette chronique avoir pris mon pied durant une présentation 3D d’un match de la Coupe du monde de soccer. Mon sujet de la semaine est d’ailleurs beaucoup moins la technologie elle-même et sa pertinence que l’essoufflement de notre excitation naïve devant le technologique. Quant à Hugo, je profiterai sûrement des fêtes pour aller le voir, peut-être même en 3D si mon garçon fait preuve d’un peu de souplesse!

  • 10 décembre 2011 · 13h32 LLC

    Pour répondre à votre question « faut-il en conclure à la victoire de l’humain sur la machine ou à la présence d’une poignée dans notre dos? », je conseille d’observer l’espace-temps requis avant que chacun consulte son iphone/ Blackberry à la fin de la présentation… j’en conclu à la poignée, laquelle nous assurons-nous de solidifier les vis nous-même à chaque opportunité! : (

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