Il existe plusieurs manières de dialoguer avec le passé. Alors que le TNM présente Les femmes savantes de Molière, transposées dans les années 1950 par Denis Marleau qui rapatrie ce texte jusqu’à nous en une brillante et limpide interprétation, sans en faire une véritable relecture, une autre pièce fait réfléchir à l’accessibilité des classiques de manière fort originale cette semaine. Frappé par l’actualité de Flaubert à la lecture de Madame Bovary, l’auteur et metteur en scène belge Dominique Bréda a décidé de raconter la relation ambiguë d’une femme avec ce livre depuis son plus jeune âge jusqu’à son lit de mort dans Emma, un solo exposant le pouvoir d’une œuvre ancienne sur le destin d’une femme d’aujourd’hui.

Plutôt que de choisir la voie facile d’une adaptation plaquée de l’œuvre dans la société actuelle, l’auteur s’est imaginé la rencontre d’une adolescente du 21e siècle avec le livre, cette dernière trouvant «indécent qu’on lui fasse lire un tel ouvrage, même pas écrit dans sa langue maternelle»! L’écriture complexe et raffinée de Flaubert peut effectivement être rébarbative pour les jeunes lecteurs et c’est à cet écueil que s’attaque Bréda dans cette pièce où la fameuse Emma Bovary s’avère plus proche de la femme moderne qu’elle ne l’annonçait, et où tout le monde devient Madame Bovary.

C’est la quête du bonheur de l’héroïne que l’auteur a voulu mettre en perspective avec notre temps. «Emma Bovary recherche le bonheur dans des romans à l’eau de rose, explique l’actrice Julie Duroisin, jointe au téléphone, alors que nous le cherchons dans le matériel. L’achat d’une nouvelle voiture ou d’une télévision doit soi-disant nous rendre heureux. On est dans une quête de bonheur illusoire, tout comme Emma.»

La pièce raconte le rejet premier de l’œuvre par une adolescente dégoûtée qu’on lui impose une lecture si loin de son monde, croit-elle, puis sa découverte du livre à l’âge adulte, une révélation pour la femme qui décide alors de se rebeller contre la société de consommation et le mirage de bonheur qu’elle nous fait miroiter, coupant dès lors tous les ponts avec le monde extérieur, s’isolant par sa résistance radicale. Elle choisit en fait le chemin inverse de celui de Madame Bovary, prisonnière d’un idéal romanesque, un mensonge trompeur qui la perd et la mène au suicide. Par cet intéressant parallèle, la pièce de Bréda interroge donc le choix qu’on peut faire devant une société où tout invite à consommer, dominée par des valeurs marchandes, mais dont on ne peut complètement s’extraire sans rompre carrément avec le monde et s’isoler ainsi de l’humanité. «Le spectacle laisse la question ouverte, poursuit l’actrice. Quelle est la bonne décision face au système dans lequel on vit? Faut-il s’en séparer et perdre toute emprise sur lui ou rester lucide et vivre avec lui?»

Présentée à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier qui, comme je vous l’expliquais la semaine dernière, souffre cet automne de la désertion des cégépiens causée par le chamboulement des sessions suivant la grève, Emma est une belle histoire de réconciliation entre la littérature classique et le monde d’aujourd’hui, un sujet en or pour les jeunes qui n’ont souvent rien à cirer des livres poussiéreux que leur imposent leurs professeurs. Et pourtant, quand elles sont amenées avec l’intelligence d’un esprit qui a lu, compris et médité un classique jusqu’à aujourd’hui, ces œuvres ne peuvent qu’éclairer le présent et l’enrichir de leurs lumières. À l’instar de ce Molière délicieux que nous offre Marleau, cette pièce piquera, je l’espère, la curiosité de quelques jeunes lecteurs qui auront l’immense plaisir de découvrir un des plus grands prosateurs français, dont le personnage immortel souffrait d’un mal dont personne n’est à l’abri.

À la Salle Fred-Barry, jusqu’au 20 octobre

The Tempest Replica

Autre exemple de dialogue fertile avec un classique, la dernière création de la chorégraphe vancouvéroise Crystal Pite, The Tempest Replica, est inspirée de La tempête de Shakespeare. Mariant l’aspect théâtral et cinématographique au mouvement, l’œuvre aborde la revanche et le pardon dans une valse mystérieuse entre la réalité et l’imagination, à travers une maquette de l’île de Shakespeare, où se réfugiait le magicien Prospero, comme métaphore de l’isolement, de la captivité et du désir, et un espace urbain nostalgique qui évoque le regret. Entre des personnages de chair et leurs «doubles», tracés à la craie blanche, la pièce mêle la narration et la danse dans un univers de science-fiction intrigant qui aborde la tension entre les créateurs et la création. Crystal Pite, qui a créé avec sa compagnie Kidd Pivot des œuvres remarquables comme The You Show, qui a séduit les Montréalais en 2011, fait partie de ces artistes qui conversent librement avec les langages et les œuvres qui les interpellent. Shakespeare est bel et bien vivant s’il fait encore rêver des créateurs originaux comme Crystal Pite, qui a d’ailleurs signé les chorégraphies de l’adaptation en opéra de Robert Lepage.

À l’Agora de la danse, jusqu’au 13 octobre

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