En filmant Woody Allen pendant sa tournée de jazz en Europe, la documentariste BARBARA KOPPLE a croqué sur le vif un cinéaste qui est aussi tout un personnage. Le fascinantWild Man Blues confirme tous les mythes. Aussi drôle qu1un film de Woody.

Il faut le voir, la mine inquiète, écartant les rideaux d’un palace italien comme un espion, pour regarder les milliers d’admirateurs qui l’attendent. Éberlué, il se demande si les fans sont bien venus pour lui, ou pour Mick Jagger ou Berlusconi… Même pris au vif, Woody Allen est un monstre d’humour et de folie. Et cela dure pendant une heure et demie. C’est Wild Man Blues, un documentaire fascinant sur l’homme, l’artiste, et tout ce qui navigue entre les deux.

Paris, Londres, Milan, Bologne, Venise, Genève… Woody est en tournée de jazz dans les grandes villes d’Europe. Woody, avec sa clarinette et ses copains musiciens du Michael’s Pub de Manhattan, a décidé de soulever les foules avec du jazz primitif de La Nouvelle-Orléans: l’événement est unique, et il a été filmé par une des grandes réalisatrices américaines, reine du documentaire, Barbara Kopple (Harlan County USA, American Dream, Fallen Champ, sur Mike Tyson). Une dame qui collectionne les honneurs et les oscars.

Qu’est-ce qui lui a pris d’aller embêter Woody? «Une amie m1a demandé si cela m1intéresserait de suivre Woody Allen en tournée; j1ai sauté sur l1occasion, raconte Barbara Kopple, jointe à New York au téléphone. On s’est rencontrés, pour se connaître. On n1a pas parlé du film. Et puis, à la fin de la discussion, je lui ai demandé la permission de le filmer. Il a dit oui, mais il a tout de suite ajouté que ce voyage l’angoissait, qu’il allait rencontrer des gens étranges dans un univers qu’il ne connaissait pas. J’ai tout de suite compris que ce serait une expérience fascinante!» Cela a surtout été beaucoup de travail: Kopple a filmé tout le temps, sans interruption, sans se limiter et s’inventer un pré-montage. Non sans humour, elle regrette de ne pas avoir pu profiter du paysage…

Woody à pic
Dès le début, Woody Allen est une boule de nerfs, dans l’avion privé le menant vers les vieux pays. Perdu dans son pardessus trop grand, une casquette vissée sur le crâne, coincé entre une Soon Yi paisible et une s¦ur aussi costaude que lui est malingre, Woody Allen avance sur des ¦ufs, à pas comptés en territoire commanche. Voici Woody chez les Européens. Les foules se déplacent et trépignent: on veut voir comment l’un des plus grands réalisateurs au monde souffle dans son instrument. On veut voir Woody. Et Woody ne veut voir personne. On le découvre sur scène, tapant du pied comme un bienheureux, mais concentré à l’arrière-scène, habile à la clarinette, cynique dans les banquets, ridicule dans un maillot de bain bleu ciel, perdu dans une robe de chambre, à l’agonie à cause d’un rhume, effaré dans les suites des palaces, grandiose devant les paparazzis, hilarant devant les notables… Pas une seconde, le film n’est ennuyeux. C’est drôle et vif, du potin de haut vol, du Paris Match animé. Plus que cela, Wild Man Blues est surtout un documentaire étonnant sur ce qu’est un grand artiste au quotidien et quels rapports il entretient avec la notoriété et avec la caméra.

«Au départ, j’avais une idée préconçue de Woody Allen. J’avais mon canevas et il a juste rempli les cases, mieux que je ne l’aurais espéré!» déclare Kopple d’une voix de petite fille. Quelle chance! Comme nous tous, Kopple l’imaginait comme un cauchemar ambulant, fou, rapide, brillant, névrosé, très intelligent et incroyablement drôle. Wild Man Blues le confirme à la puissance dix. Quelle surprise! A quel jeu joue-t-on ici? Allen est-il si peu décalé de ses rôles, si habitué à la caméra, pour s’inventer une nouvelle fois? Wild Man Blues n’est-il que le dernier film de Woody Allen? «Non, il ne joue pas, il est réellement lui-même, impliqué dans son monde, appliqué à vivre sa vie. Il a complètement oublié la caméra, on était hors de propos par rapport à ses angoisses», assure la réalisatrice. Étonnant.

Deconstructing Woody
Mais, vu la complexité du personnage, il doit y avoir là un peu de vrai. Outre les moments où Woody semble s’oublier dans le jazz, pris par le bonheur des sons et du rythme, il se donne en pâture avec aisance, dans un mélange dosé de naturel et de manipulation. Deconstructing Woody. Il est à cheval entre un quotidien dérangé et le bonheur du voyage, entre son amour du jazz et sa déception de ne pas être un grand musicien, entre l’autoritarisme et la soumission, entre l’art du calcul et la spontanéité, entre une humilité désarmante et un ego surdimensionné. Il voudrait ne pas quitter Central Park mais accepte qu’une réalisatrice opiniâtre le filme en train de paniquer sur un vaporetto à Venise…

Woody accumule les non-sens, et ne suit, bien obligé, que sa propre logique. Au naturel, son esprit calculateur et cynique prend le dessus (il veut une clarinette qui appartient à Buffet, envoie paître Soon Yi et ses stupides petites copines, se moque d’une Italienne bijoutée); cabotin, il se désole de la destruction de la Fenice devant le maire de Venise, et fait le grand numéro de l’accablement en parlant à sa mère au téléphone.

Calcul de l’un ou bon montage de l’autre, Woody Allen prend le temps de parler de ses phobies, de ses films, des réalisateurs qu’il admire et, pour Mia Farrow et son armée d’avocats, de montrer qu’il rend Soon Yi heureuse! Les rapports entre Allen et sa jeune épouse feraient d’ailleurs un autre beau cas d’analyse… Enfin, selon Kopple, jamais Woody Allen ne s’est fâché contre l’équipe de Wild Man Blues («J’aurais adoré ça, on aurait pu aller manger tranquillement, faire des courses, visiter, mais on ne les a jamais dérangés!») et, bien sûr, le réalisateur d1Annie Hall se dit extrêmement satisfait du résultat.

En conclusion, lors d’une réunion avec papa et maman Allen, plus ahurissants qu’une caricature, Woody s’offre le retour de l’enfant prodigue en torture finale. Hilarant. En un éclair, on comprend tout: les films, le caractère, les névroses… Bref, Kopple a su dès la première coupure au montage qu’elle avait un matériel merveilleux entre les mains. Elle avait un génie dans sa focale, et elle ne l’a pas lâché. Excellent.

Au Parallèle

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