Dans Walk the Line, de James Mangold, Joaquin Phoenix et Reese Witherspoon immortalisent la plus grande histoire d’amour du country, celle de Johnny Cash et de June Carter. Entrevue avec le réalisateur et les acteurs.

Il aura fallu une dizaine d’années à James Mangold afin de mettre en œuvre Walk the Line; durant ce processus, le réalisateur s’est rapidement lié d’amitié avec Cash, qui lui a offert au cours des dernières années de sa vie, d’une certaine façon, une longue et ultime entrevue: "Il y a beaucoup d’éléments du film qui ne sont pas dans les livres et toute une flopée qui viennent de mes conversations avec John, explique Mangold. Dans un sens, le film est un témoignage plus complet de leur histoire; quand John en a eu la chance, il a élaboré son récit." Ainsi, Walk the Line est le résultat de la collaboration entre le réalisateur et le couple Carter-Cash – avant de mourir, tous deux ont eu la chance de lire le scénario et de savoir qu’ils allaient être incarnés par Joaquin Phoenix et Reese Witherspoon.

Connaissant Cash sur le bout des doigts, Mangold (Cop Land, Identity) savait que toute l’entreprise reposait sur le choix de l’interprète de Johnny Cash, figure iconique dont l’étrange voix traînante et laconique est parmi les plus distinctives de la musique américaine populaire: "Je me suis demandé qui diable allait pouvoir jouer ce rôle, se souvient le cinéaste. Ce qu’il y avait de si bien chez Joaquin, c’est qu’il a pu donner corps à ce genre d’énergie que j’avais perçue chez John, un homme agité, humble et très émotif."

Joaquin Phoenix, qui a appris à maîtriser le style unique de Cash à la guitare, poursuit: "C’est un rythme que Cash possédait, il n’avait pas vraiment d’accent prononcé. Il était très réfléchi, alors que j’ai tendance à parler rapidement, à confondre les mots, et merde!, à prendre toute la place; John avait une certaine façon de parler." Soudainement, l’acteur transforme sa voix et réussit une imitation presque parfaite de Cash : "Je l’ai seulement écouté en tentant de parler en même temps."

Ayant grandi à Nashville, Reese Witherspoon a pour sa part dû apprendre à jouer de l’autoharpe pour les besoins du rôle: "J’ai passé des mois et des mois à écouter cette musique, à l’absorber, à pratiquer avec de vrais musiciens qui ont travaillé avec Cash et Carter. Tout était à propos de ces hoquets naturels, de la façon de raconter une histoire, de l’âme des mots. En fait, 90 % du succès dépend de la performance. Une fois qu’on a appris tout cela, on n’a plus qu’à espérer que cela coule quelque part en soi et puis qu’on se laisse aller."

LA FEMME DERRIÈRE L’HOMME

Après bon nombre de malheurs, incluant la dépendance à la drogue de Cash et les propres erreurs de Carter, d’où plusieurs divorces et un faux départ à Las Vegas, tous deux se marièrent. Sans Cash, June Carter ne serait demeurée qu’une femme trois fois divorcée; seule une note en bas de page dans sa notice nécrologique nous aurait appris un fait peu connu: c’est elle qui a écrit l’une des plus célèbres chansons de Cash, Ring of Fire (chanson inspirée par l’ardeur avec laquelle Carter s’empêchait de s’abandonner à l’homme qu’elle aimait).

De spéculer Phoenix: "June était le pilier de John, quelqu’un qu’il ne pouvait dominer. Il n’a jamais pu la contrôler, il a dû s’abandonner à elle d’une certaine façon; il avait en quelque sorte besoin de cette confiance. En plus, elle avait… euh… de très beaux seins." D’ajouter plus pensivement sa partenaire à l’écran: "Je crois que la persona lumineuse et enjouée de June était de son temps. Elle a su faire la transition entre la vraie musique country et le rock’n'roll."

En dépit d’un scenario au poil, de la participation de Cash et d’un casting prestigieux, Walk the Line a bien failli ne jamais voir le jour. C’est à se demander pourquoi! "Voilà une bonne question à poser à cette ville, répond Mangold en pointant vers les collines de Hollywood. Je voulais vraiment secouer l’idée que chacun se faisait de John, c’est-à-dire cette image d’homme baraqué vêtu de noir et semblable à un prêtre apparue après les années 70, si différente du jeune homme qu’on présente dans le film. Je crois que personne n’a encore pigé…, les gens pensent que Joaquin joue un gars de 70 ans. Ces gens pensent aussi que la musique country est quelque chose d’invendable à l’international ou dans les centres urbains. Tout cela pourrait être vrai à propos d’autres artistes, mais certainement pas en ce qui concerne Johnny Cash." (Melora Koepke (traduit par Manon Dumais))

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NOS PLUS BELLES ANNÉES

Johnny aurait approuvé. C’est son fils qui l’a affirmé. Dans ce cas, on se dit que l’histoire racontée doit être fidèle aux faits. Du coup, nos griefs de fondu n’ont plus lieu d’être débattus. Après tout, qu’importe si quelques incongruités semblent ponctuer la chronologie des événements, du moment que la mémoire du célèbre musicien soit célébrée avec respect et amour. C’est le cas.

Le récit débute alors que le chanteur s’apprête à monter sur scène à la prison de Folsom. Survient alors un flash-back qui nous ramène quelque 20 ans en arrière, alors que le petit Johnny vit modestement avec sa famille sur les bords du Mississippi. La mort fauche son frère et héros, Jack. Le souvenir de ce terrible accident hantera Cash à jamais.

Nouveau saut dans le temps, cette fois en avant. Notre homme s’enrôle dans l’armée puis, après avoir été stationné trois ans en Europe, revient s’installer à Memphis avec sa première femme, Vivian (Ginnifer Goodwin). C’est alors que sa carrière démarre. On suit sa rapide ascension, les ennuis suscités par sa soudaine popularité et on s’intéresse aux premiers rapports noués entre Johnny et la chanteuse June Carter – ils seront amants adultérins avant d’unir leurs destinées devant Dieu.

Film de fan conçu pour un vaste public, Walk the Line pose un regard aimant mais non complaisant sur les années formatrices de l’Homme en noir. Le réalisateur James Mangold appuie sur la chimie qui s’est développée entre Johnny et June, évidente dès la première rencontre.

Raconté de façon linéaire suivant un modèle qui a fait ses preuves, Walk the Line met en scène un personnage complexe dont le profil psychologique est dressé de façon plutôt schématique. Le biopic étant affaire de condensé, on ne s’étonnera pas que certaines nuances aient été diluées dans le bouillon.

L’affaire est plus heureuse sur le plan de l’interprétation. Passé les diverses contraintes structurelles qui forcent le plus souvent à ramasser en deux heures des vies qui mériteraient une mini-série, il importait de ne pas errer en choisissant l’interprète qui enfilerait les habits du héros. Val Kilmer dans la peau de Jim Morrison? Pas sûr. Jamie Foxx en Ray Charles? Là, tu parles.

Et Joaquin Phoenix en noir, alors? Bon choix. Le comédien a pris son rôle à cœur, allant jusqu’à apprendre à jouer de la guitare et à chanter les chansons de Cash. Pas tout à fait comme Cash, mais de manière convaincante. Sa performance scénique est électrisante.

Cela dit, le film ne repose pas seulement sur ses épaules. Loin de là. À ses côtés, l’étonnante Reese Witherspoon campe une June Carter volontaire et pétillante. La comédienne se charge, elle aussi, de chanter et de jouer sur les pièces figurant dans le film. Son travail, à notre sens, devrait lui valoir une mention à la prochaine soirée des Oscars. Avec ou sans son "Johnny". (Michel Defoy)

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