Avec Les Témoins, André Téchiné retourne aux origines du sida. Propos du réalisateur, et de l’acteur Michel Blanc.

Selon son dire, André Téchiné (Les Voleurs, Les Innocents, Les Égarés) avait plusieurs raisons de réaliser un film sur l’apparition du sida au tournant des années 80: "À cette époque, j’étais à un tournant dans ma vie, confiait-il lors d’une rencontre à Paris. Ayant perdu des amis proches à cause de cette maladie, je me suis demandé pourquoi j’avais eu cette chance d’être toujours vivant, d’être un "rescapé". Le projet me tenait trop à coeur, c’était pour moi un devoir de mémoire."

Cette expression fait bondir Michel Blanc, rencontré à Montréal, qui incarne Adrien, un médecin homosexuel qui livrera bataille contre le sida lorsque son jeune protégé Manu (Johan Libéreau) sera atteint par le virus.

"Ce terme m’agace beaucoup parce qu’on l’utilise à toutes les sauces, lance celui qui se désole qu’il y ait toujours le tabou voulant que ce soit une maladie de Noirs, d’homosexuels, de prostitués ou de toxicomanes. Il n’y a pas de devoir de mémoire, il y a ne pas être imbécile, avoir de la culture, savoir ce que veulent dire les choses, d’où l’on vient. Je pense que c’est un témoignage de l’horreur qui s’est produite, de la vulgarité de la réaction de beaucoup de gens, et son titre est le meilleur qu’on puisse trouver. C’est un hommage rendu à des gens qu’on a méprisés, qui sont morts dans la honte. En fait, c’est de la justice!"

Devoir de mémoire ou non, Les Témoins est néanmoins un film d’époque relatant les débuts d’une maladie menaçant à tout moment de sombrer dans l’oubli. Et malgré son sujet grave, le film n’a cependant rien de moralisateur, pas plus qu’il ne verse dans le pathos: "Je ne voulais pas d’une approche doloriste ou mélancolique, affirme le réalisateur, afin qu’on puisse y trouver quelque chose de salutaire. Dans le temps, de nouvelles solidarités s’étaient créées. En fait, j’ai voulu faire un film dans l’esprit des films de guerre, et j’insiste sur le mot guerre, de science-fiction, voire d’épouvante, en raison de tous les mensonges véhiculés dans le temps, tout en demeurant fidèle aux émotions éprouvées à l’époque."

Si l’univers dépeint est surtout peuplé d’hommes, c’est tout de même une femme, la romancière Sarah (Emmanuelle Béart), qui en assure la narration. "Je ne voulais pas exclure le point de vue de la femme, je voulais également épouser son regard. Sarah est une femme forte, intelligente, certes pas idéale, mais son ouverture d’esprit lui permet d’avoir ce désir de témoigner par son roman. Ma coscénariste Viviane Zinng, qui est essayiste et romancière, a été mon interlocutrice féminine; son regard féminin m’était indispensable", se souvient le réalisateur, qui a fait également appel à Laurent Guyot (Les Temps qui changent): "Je ne cherche pas de scénaristes expérimentés par peur des recettes mécaniques. Laurent, c’est un journaliste qui a une formation d’enquêteur; il est aussi exigeant sur le documentaire que sur la fiction."

À travers le personnage de médecin incarné par Blanc, c’est cependant Téchiné lui-même que l’on retrouve: "Sans me raconter l’histoire, relate l’acteur qui interprétera un grand-père et avocat juif aux côtés d’Émilie Dequenne et Catherine Deneuve dans le prochain Téchiné, André m’a dit au départ qu’Adrien n’était pas un metteur en scène, mais qu’il avait beaucoup de choses propres à lui. Peut-être est-ce un règlement de compte entre André et lui-même? Adrien est un guerrier, mais comme toujours dans les films d’André, c’est beaucoup plus tordu que ça. Ce personnage, qui est le plus lointain de moi que j’ai jamais joué, aide à mourir son amoureux, ce qui est aussi une façon de le reprendre. Adrien est tantôt un parfait salaud, tantôt un type formidable, qui se dévoue à la cause. Et c’est ce qui est magnifique dans Les Témoins, cette complexité des personnages."

À voir si vous aimez /
And the Band Played On de Roger Spottiswoode; Les Nuits fauves de Cyril Collard; J’embrasse pas d’André Téchiné

Les frais de ce voyage ont été payés par Unifrance.

Corps étranger Critique par - 2008-03-06
Cote: 4

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