My Blueberry Nights, premier long métrage en anglais de Wong Kar-wai, ouvrait le Festival de Cannes l’an dernier, laissant plusieurs critiques sur leur appétit. Flash-back de mai 2007.

"Jude! Jude! Jude!" hurlaient à l’unisson les paparazzis alors que Wong Kar-wai, Norah Jones et Jude Law se dirigeaient tranquillement vers la salle de presse où les attendaient fébrilement les journalistes, ceux-là mêmes qui avaient accueilli assez tièdement My Blueberry Nights quelques instants auparavant.

Alors qu’en 2004, la projection de 2046 avait été retardée, Wong Kar-wai n’ayant pas fini de le peaufiner, il y a fort à parier que les organisateurs du festival ont poussé un grand soupir de soulagement le jour de l’ouverture de la 60e édition du Festival de Cannes. "Pour moi, c’est un changement de voir mon film en ouverture parce que d’habitude, ils arrivent à la dernière minute. Il y a deux jours, j’étais à Los Angeles en train de le fignoler", a lancé le cinéaste à la blague.

Aux côtés du réalisateur hongkongais aux lunettes noires et du séduisant acteur anglais, la pauvre Norah Jones avait l’air d’une petite bête traquée devant tous ces voraces chasseurs d’images. Sans doute que "pauvre" n’est pas la meilleure épithète pour décrire la jolie et photogénique chanteuse que doivent envier bien des actrices du monde entier… Imaginez le conte de fées: un jour, Wong Kar-wai, qu’elle ne connaissait pas, lui signifie qu’il la veut dans son prochain film.

"Je n’avais pas l’ambition de devenir actrice, et puis il a frappé à ma porte au moment où j’étais en tournée, se rappelle-t-elle. J’ai alors vu ses films, dont In the Mood for Love que j’ai beaucoup aimé. Au moment de la rencontre, je lui ai posé beaucoup de questions, mais il avait peu d’éléments à me donner. Comme c’est un grand réalisateur et que j’avais confiance en lui, j’ai tout de même plongé dans le projet."

À propos du peu d’information sur le scénario, Jude Law a vécu sensiblement la même chose que sa partenaire à l’écran: "Quand Kar-wai m’a approché, il avait l’idée d’un homme qui courait tout le temps. Pour ma part, je croyais qu’il importait que Jeremy soit "groundé", qu’il soit bien installé dans son café. Et comme ma mère est de Manchester, je voulais lui faire un clin d’oeil en interprétant un Anglais du Nord."

"Même s’il ne court pas dans le film, renchérit Wong Kar-wai, on a l’impression qu’il est dans un marathon. Rain Dogs de Tom Waits le représente bien; Elizabeth, le personnage de Norah, le renvoie à lui-même puisqu’elle ne cesse de fuir."

ÉCHANGES CULTURELS

Très nerveuse et excitée de faire ses débuts au grand écran, la jeune chanteuse a eu très tôt le besoin d’être réconfortée sur le plateau: "Lors de ma première scène avec Jude, ma voix était haut perchée, je me demandais ce qui m’arrivait, mais heureusement, Jude et Kar-wai étaient là pour moi."

Afin de la mettre en confiance, Wong Kar-wai, qui avoue trouver la voix de Jones cinématographique, lui a alors rappelé que c’était son premier film en anglais: "C’est tout un défi que de faire un film en anglais. Depuis des années, on voit des films sur la Chine faits par des anglophones, ce qui est souvent embarrassant. Je voulais rendre justice aux personnages, aux Américains. Je crois que les émotions se partagent entre les cultures."

"L’histoire m’est venue de mes courts métrages, je dirais même que My Blueberry Nights en est une extension, poursuit le réalisateur. Pour le scénario, j’ai pu compter sur Lawrence Block, que j’admire et qui y a mis beaucoup du sien. Le film traite de la distance; en utilisant le cinémascope, cela me permettait de créer de longues distances."

Wong Kar-wai poursuit: "Pour une actrice débutante comme Norah, c’est tout un défi parce qu’elle est de tous les chapitres. Elle me demandait tout le temps si elle devait jouer; je lui répondais que non, sauf lorsqu’elle devait pleurer. Durant le processus, j’ai beaucoup travaillé avec Jude et Norah; ainsi, je peux affirmer qu’il n’y aura jamais de meilleure Elizabeth que celle de Norah, car elle a tellement mis d’elle-même dans le rôle, et je peux dire la même chose à propos du Jeremy qu’incarne Jude."

Le principal intéressé renchérit: "Ce film a été pour moi un grand apprentissage. Je me suis vraiment senti libre. C’était très excitant car cela nous permettait d’être créatifs. Le rythme du film était très important mais il y avait quelque chose de très physique dans la manière d’aborder les personnages. Grâce à la façon qu’a Kar-wai de travailler, on a pu sortir des carcans habituels du cinéma."

"Pour moi, c’est la seule façon de tourner que je connaisse. Chaque fois que je rencontrais un nouveau personnage, c’était une nouvelle expérience", affirme Norah Jones.

BAISER FRUITÉ

Sans vouloir dévoiler le dénouement de l’intrigue, dans My Blueberry Nights, Jude Law vole un baiser à Norah Jones, qui s’est endormie après avoir dévoré une pointe de tarte aux bleuets à la mode, sur le leitmotiv envoûtant de In the Mood for Love joué à l’harmonica. Ornant l’affiche officielle du film, ce baiser tête-bêche, celui-là même qui a fait dire à un confrère qu’il l’insérerait au montage de la scène illustrant les plus beaux baisers du cinéma de Cinema Paradiso, en a fait jaser (et rêver!) plus d’un.

"Un baiser est un baiser, mais en Chine, ça ne représente pas la même chose qu’en Amérique. L’important, c’est l’émotion qui s’installe avant et après", dévoile pudiquement Wong Kar-wai.

Quant à la tarte aux bleuets, qui intéresse peu les clients de Jude Law, le cinéaste en a eu l’idée lorsque, en demandant à Norah Jones quelle était la tarte qu’elle n’aimait pas, celle-ci a répondu spontanément que c’était celle aux bleuets. Qu’en est-il depuis le tournage? "Maintenant, j’aime les bleuets!" s’écrie Norah Jones tout aussi spontanément.

À voir si vous aimez /
Les films de Wong Kar-Wai, Lost in Translation de Sofia Coppola, Leaving Las Vegas de Mike Figgis

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MY BLUEBERRY NIGHTS

Bercé par l’enivrante musique de Ry Cooder, My Blueberry Nights n’est certes pas le plus grand film de Wong Kar-wai, mais l’on y retrouve avec ravissement des réminiscences de 2046, de Chunking Express et de l’incontournable In the Mood for Love.

Dans ce road movie hypnotisant, Norah Jones (très convaincante) incarne une jeune femme qui, à la suite d’une douloureuse rupture amoureuse, parcourt les États-Unis à la recherche d’elle-même. Durant son périple, elle s’arrête à Memphis et y croise un policier alcoolique (David Strathairn, bouleversant) amoureux fou de son épave d’ex-femme (Rachel Weisz, solide), puis au Nevada où elle sympathisera avec une joueuse paumée (Natalie Portman, très bien).

Peu avant son départ, la jeune femme aura eu la chance de se lier d’amitié avec un sympathique tenancier de café (Jude Law, émouvant – et d’une beauté troublante!), qui recevra la visite de celle qui lui a brisé le coeur (Chan Marshall, mieux connue sous le nom de Cat Power).

Bien plus que les confidences croisées de ces âmes en peine, c’est la photographie qui retient l’attention. Secondé par l’excellent directeur photo Darius Khondji, Wong Kar-wai a créé de superbes tableaux urbains où dominent le rouge néon et le bleu nuit. Par moments, les paysages qu’il a filmés s’apparentent à des toiles abstraites, et jamais la vulgaire et criarde Las Vegas n’aura paru si belle.

Avec sa riche palette de couleurs, ses ralentis, ses volutes de fumée et sa douce mélancolie, My Blueberry Nights s’inscrit parfaitement dans l’oeuvre du réalisateur dont on reconnaît la finesse par sa façon d’approcher les personnages, les objets, les paysages comme s’il voulait les caresser doucement de sa caméra, afin de ne pas troubler la beauté qui s’offre à lui. En résulte un magnifique poème visuel.

Baisers volés Critique par Voir - . Cote: 3.5

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