Dans Le Piège américain, de Charles Binamé, Colm Feore incarne un agent de la CIA qui, comme son interprète, joue sur plusieurs fronts.

Novembre 1963. Un garçon de cinq ans, né à Boston de parents irlandais mais habitant maintenant en Ontario, est chez lui et sent que l’atmosphère est tendue, même s’il ne comprend pas vraiment pourquoi. À la télévision, un cortège funéraire passe. Aux côtés du gamin, son père fixe l’écran très sérieusement.

Près de 45 ans plus tard, Colm Feore se souvient encore vivement de l’impact qu’a eu l’assassinat de John F. Kennedy autour de lui: "Qu’une grande famille irlandaise et catholique réussisse en Amérique, c’était le rêve. On a été détruits en 1963, et on ne s’en est jamais vraiment remis. Quand je faisais des visites à New York dans les années 90, j’avais une grand-tante qui vivait là, et elle avait un genre d’altar avec des photos du Christ, du Sacré-Coeur, et des Kennedy. Et c’était une trentaine d’années après!"

L’acteur canadien ressasse ces souvenirs à l’approche de la sortie du Piège américain, où il incarne un agent de la CIA magouillant avec le caïd québécois Lucien Rivard (Rémy Girard) et ayant possiblement été impliqué dans l’attentat contre le président. Sans nécessairement prétendre faire toute la lumière sur les circonstances nébuleuses entourant cet événement, le film rejette tout au moins la version officielle. "La Warren Commission, "Oswald acted alone", c’est complètement ridicule, estime Feore. Dans notre film, on présente une version des faits plus logique. On ne peut pas dire que c’est ça la vérité, mais on peut donner des indications et rassembler les différentes threads, avec toutes ces relations complexes et dangereuses entre les services secrets américains, la mafia et les Cubains."

BON COP OU BAD COP?

Au moment de notre rencontre avec Feore, ce dernier s’apprêtait à retourner à Los Angeles quelques jours plus tard pour continuer le tournage de la septième saison de la télésérie 24, dans laquelle il incarne le mari de la première présidente américaine. Joue-t-il un allié ou un adversaire de Jack Bauer? L’acteur ne le sait pas lui-même! "C’est difficile parce que les scénaristes de la série écrivent au volant, on ne sait jamais de semaine en semaine ce qui va arriver. Moi, maintenant, je crois que mon personnage est un good guy, mais la semaine prochaine, ils peuvent décider de me faire devenir bad, je sais pas!"

Maurice Bishop, son personnage dans Le Piège américain, est lui aussi une figure dont les allégeances sont énigmatiques. "Rivard et lui jouent sur plusieurs fronts, résume Feore. Tout ce qui compte, c’est le business. Pour Rivard, c’est le business de la drogue. Pour Bishop, c’est le business du gouvernement des États-Unis. À la fin du film, Lucien lui demande: "Combien de bons citoyens américains as-tu tués pour cacher tes faux pas?" Et Maurice Bishop lui répond: "Reste à définir ce que c’est, un bon citoyen américain." Parce que lui, il croit absolument qu’il est l’exemple d’un bon citoyen américain, qui fait peut-être de temps en temps des choses dégueulasses, mais nécessaires pour maintenir l’empire des États-Unis."

ICI ET LÀ

Riche et diversifiée, la carrière de Colm Feore l’amène à jouer autant au théâtre qu’au cinéma et à la télé, aussi bien au Canada qu’aux États-Unis. Mais alors qu’il est souvent la tête d’affiche ici (Glenn Gould dans 32 Short Films About Glenn Gould, Trudeau dans la minisérie Trudeau, le bon cop dans Bon Cop Bad Cop), sa filmographie hollywoodienne est à ce jour surtout constituée de rôles mineurs, notamment dans plusieurs films mettant en vedette Ben Affleck (Pearl Harbor, The Sum of All Fears, Paycheck).

Ceci semble convenir au comédien, qui se plaît à accumuler les petits rôles et ne tient pas nécessairement à devenir Affleck à la place d’Affleck. "J’ai des amis qui sont restreints par leur succès. Ils sont connus d’une telle façon, et il leur faut refaire et refaire la même chose. Moi, je peux jouer n’importe quoi. J’arrive, ils me mettent un chapeau, une moustache, des lunettes ou whatever, et c’est complètement différent. Si je parviens dans les prochaines 10 ou 20 années à être une plus grande vedette à Hollywood et qu’ils veulent bien me payer un peu plus, bon, j’accepte absolument. Mais pour maintenant, il n’y a pas de problème, c’est une bonne balance."

UN CINÉASTE ÉCLECTIQUE

De C’était le 12 du 12 et Chili avait les blues à Maurice Richard, en passant par Séraphin: un homme et son péché, le cinéma de Charles Binamé est pour le moins éclectique. "On est mené un peu par ce qui arrive dans notre vie, ce qui tombe sur notre table et l’inspiration qu’on a, suggère le réalisateur. Il y a eu des années où j’ai fait des choses très personnelles, Eldorado et compagnie. Là, je fais plus des films de commande, mais je considère que ce sont des films d’auteur quand même, au sens où je m’investis complètement dedans, autant que si c’était un projet à moi."

Film d’époque dont l’action se transporte aux quatre coins du monde, Le Piège américain est peut-être son long métrage le plus ambitieux. "J’ai visionné beaucoup d’archives, vu beaucoup de photos, lu beaucoup de bouquins… Il y avait un petit documentariste sur mon épaule qui cherchait à être aussi intègre que possible. Puis j’ai eu le goût d’aborder le film comme un objet multifacette, comme une espèce de mosaïque, et d’essayer d’aller chercher dans la lumière et dans la texture de pellicule une vérité émotive."

Ayant seulement 30 jours de tournage et un budget relativement limité de 5,8 millions de dollars à sa disposition, Binamé a dû faire de véritables miracles pour mener le projet à terme, notamment en préparant minutieusement chaque scène et chaque plan, ce dont on peut témoigner, ayant pu admirer sa copie du scénario du Piège américain, abondamment annotée et remplie de storyboards dessinés par le cinéaste lui-même. "Quand je prépare, explique Binamé, je connais le prix de chaque boîte de clous, de chaque figurant, de chaque voiture, et je squeeze chaque département à l’os. C’est quasiment si les gens ne sont pas costumés juste la moitié du corps quand on ne voit pas le reste! Il faut faire preuve de beaucoup d’inventivité parce qu’on n’a pas de moyens."

AMERE AMERICA

"La vérité, c’est quelque chose qui se crée dans la tête de celui qui écoute. Quand t’es capable de créer des vérités qui ressemblent à ce qui s’est vraiment passé, t’as un pouvoir absolu."

Ainsi parle Lucien Rivard dans la scène d’ouverture du Piège américain, mais ceci pourrait aussi décrire la démarche de Fabienne Larouche et de Michel Trudeau, qui signent ici leur premier scénario pour le cinéma. "C’était notre intention de départ d’avertir les spectateurs qu’on a créé une vérité qui ressemble à ce qui s’est vraiment passé, mais qu’il ne faut pas nécessairement qu’ils croient tout ce qu’ils voient, confirme Trudeau. On n’avait pas du tout l’intention de faire un film historique, on voulait inventer une histoire."

L’élément déclencheur a été la présence d’un personnage inspiré de Rivard dans un roman de James Ellroy dont l’intrigue tourne autour de la mort de Kennedy. "Michel m’a dit de lire American Tabloid, confie Larouche, et là-dedans, un des acteurs principaux est un Canadien français, Pete Bondurant. On s’est demandé pourquoi un écrivain californien plaçait un Canadien français dans un de ses romans, et c’est comme ça qu’on a commencé à pister Rivard."

Par ailleurs, même si le récit se déroule pendant les années 50 et 60, les scénaristes ont vu dans le parcours de Rivard une façon détournée de parler de l’Amérique du 21e siècle. "Ce qu’on vit aujourd’hui a pris naissance dans ces années-là, alors que les Américains faisaient affaire avec des courtiers du genre de Rivard pour faire le trafic des armes et de la drogue, afin de déstabiliser des pays et d’aller chercher les matières premières. C’est une nouvelle forme de colonialisme", estime la créatrice de Virginie et Fortier.

"Le piège américain, poursuit Trudeau, c’est le piège dans lequel les Américains tombent en agissant ainsi. C’est ça qui amène l’assassinat de Kennedy, c’est ça qui amène le 11 septembre 2001. C’est ça qui fait que leur sécurité intérieure devient menacée par leurs actions extérieures…"

ooo

LE PIÈGE AMÉRICAIN

Annoncé comme un film sur la vie de Lucien Rivard, un criminel notoire ayant importé des quantités faramineuses d’héroïne aux États-Unis par l’entremise de la fameuse "French Connection", Le Piège américain s’intéresse finalement surtout au complot ayant entouré l’assassinat du président Kennedy. Pour les producteurs et scénaristes Fabienne Larouche et Michel Trudeau, adopter le point de vue de Rivard semble n’être qu’une façon de se distinguer des nombreuses autres oeuvres ayant déjà abordé le sujet.

Or, il y a une bonne raison pour laquelle personne ne s’était encore vraiment attardé au rôle qu’a joué le caïd québécois dans cette conspiration: il n’en faisait pas partie! Par conséquent, Le Piège américain est complètement débalancé, consacrant plus de temps à des événements ne concernant pas vraiment Rivard qu’aux moments-clés de son existence. On ne nous montre rien de son ascension dans le monde interlope montréalais et, encore plus consternant, sa légendaire évasion de la prison de Bordeaux est expédiée en 30 secondes.

Le Piège américain est techniquement bien foutu, alternant entre différentes factures visuelles et types de pellicule, un peu comme dans JFK, mais sans l’intensité fiévreuse et la rigueur du film d’Oliver Stone. Éparpillé, le scénario de Larouche et Trudeau nous saoule d’informations pêle-mêle, à peine mises en contexte, débitées sans esprit de synthèse ou véritable progression dramatique.

Par ailleurs, les personnages sont plutôt minces, mais le casting d’acteurs de talent comme Rémy Girard, Gérard Darmon et Colm Feore sauve en partie la mise.

Kennedy et moi Critique par Voir - . Cote: 2.5

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