Dans 99 F, de Jan Kounen, Jean Dujardin emprunte les lunettes griffées du fantasque Octave Parango, fils de pub né dans la tête du romancier dandy Frédéric Beigbeder.

Chouchou dans la version française d’Un gars, une fille, surfeur niais dans Brice de Nice et agent secret gaffeur dans OSS 117, rien ne semblait prédisposer Jean Dujardin à incarner Octave Parango, alter ego littéraire de l’ex-publicitaire devenu romancier Frédéric Beigbeder, dans l’adaptation de Jan Kounen (Dobermann, Blueberry) de 99 F: "C’était assez improbable qu’on me propose ça, lance d’entrée de jeu l’acteur rencontré à Paris. Bizarrement, on a trouvé un chemin, mais je ne sais pas lequel, entre l’univers de Jan Kounen, l’écriture de Frédéric Beigbeder et ce que j’avais fait avant. On s’est reniflés, puis on s’est compris. Ça s’est très bien passé, bien que ça ait été assez dur puisque Octave est un personnage qui demande beaucoup de disponibilité et que Jan en demande beaucoup."

Malgré le décalage entre ces trois univers, Kounen affirme pourtant que Dujardin était son premier choix: "Je voulais prendre des risques dans le ton, faire rire, qu’on déteste le personnage et qu’on s’y attache. Dujardin incarne parfaitement l’imbécile, le crétin, le raciste, un être détestable qu’on aime bien, et 99 F suit une vraie trajectoire qui le déconstruit."

L’acteur renchérit: "C’était intéressant qu’Octave soit détestable au départ, de mettre le paquet – de toute façon, c’est annoncé dans le film dès le début lorsqu’il dit: "J’espère que vous me détesterez pour mieux détester l’époque qui m’a créé." – et ensuite le racheter, lui trouver des brèches pour faire jaillir de l’humanité, de l’empathie."

Dujardin poursuit: "Je ne savais pas trop où j’allais, mais en même temps, c’est ce que je fais depuis le début, je me promène dans les genres, que ce soit Brice de Nice, OSS 117, Contre-enquête ou Le Convoyeur. Ce genre-là, je ne l’avais pas fait; j’ai réalisé alors que ça me permettrait d’être créatif et récréatif. Tout le monde a apporté sa petite pierre, on a vu le même film ensemble tout en respectant l’essence du livre, ce qui était très important."

Quant à son courage d’endosser pareil détestable personnage, le sympathique acteur explique: "Je ne serai jamais là où vous m’attendez. On m’a dit que j’avais eu du courage de faire de l’humour méchant, mais je n’ai jamais voulu faire rire que les moins de 12 ans. OSS 117 non plus, ce n’était pas gagné d’avance, il est candide, mais il est aussi raciste. Moi, ça me flattait qu’on me propose un scénar comme celui-là."

BON BEIG, BAD BEIG

Figure très médiatisée, Frédéric Beigbeder n’a pas caché qu’il aurait bien voulu jouer dans 99 F. Or, Kounen et Dujardin doutaient beaucoup de ses talents d’acteur. Beigbeder a alors dû se contenter d’apparaître dans la peau d’une hôtesse de l’air hommasse et d’incarner la version "bad" d’Octave. Absent du plateau, sauf pour ses brèves apparitions et les partys, le romancier ne signe pas non plus le scénario de 99 F, la tâche ayant été confiée à Bruno Lavaine et Nicolas Charlet. Toutefois, Beigbeder y a mis "son ton et sa couleur", tel que le confirme Kounen. Il aurait également écrit d’un jet sur une serviette de table la scène manquante de la réunion entre Octave et Sophie (Vahina Giocante).

"J’ai l’ambition de devenir acteur bankable, lance avec désinvolture Beigbeder, un écrivain, c’est tellement fini. Quelle femme coucherait avec un auteur? Finalement, tout ce que je fais, c’est pour baiser et tout auteur dirait la même chose; Flaubert, par exemple."

Pour se préparer à entrer dans la peau d’Octave, Jean Dujardin révèle: "J’ai toujours pensé à Octave Parango et non à Beigbeder. On a pris son look, les lunettes, la perruque et sa suffisance, ce qui suffisait largement pour interpréter Parango. Moi, je raconte une histoire, je suis au service des situations, il n’était pas question de singer Beigbeder, qui est philosophe le jour et complètement potache le soir."

Sur ce, Beigbeder évoque avec légèreté ses conseils prodigués à Dujardin: "Je lui ai conseillé d’être beau. Vous savez, il ne faut pas exagérer la part autobiographique du roman, lequel est inventé à 99 %."

En plus d’incarner le rôle principal, Jean Dujardin a pu donner son opinion quant aux acteurs qui lui prêteraient un coup de main: "J’avais besoin de personnages incarnés. Pour Charlie (ndlr: le directeur artistique d’Octave), je trouvais que Jocelyn Quivrin était parfait puisqu’il est déjà branleur dans la vie. Avec ses cheveux et sa tête, c’était une évidence. Nicolas Marié (ndlr: Duler de la compagnie Madone pour laquelle Octave doit créer une pub de produit laitier), c’était aussi une évidence pour jouer un enculé sympathique et non une espèce d’ordure premier degré."

PAUSE PUB

Très mal reçu par la critique – "Libération a écrit que c’était un film d’excréments fait par deux drogués; pourtant, c’était un journal de drogués, c’est fou ce que les choses changent…", dira Beigbeder -, 99 F a tout de même fait 1,3 M$ d’entrées en France. Au moment de la rencontre, Jocelyn Quivrin venait même de remporter le prix Lumière du meilleur espoir masculin pour son rôle de Charlie. Qu’est-ce qui a donc déplu? Le style peu subtil du réalisateur ou la nature plus militante du personnage central?

Pour sa part, Beigbeder, toujours badin, ne voit pas où est le problème: "C’est con si je fais des compliments, mais je suis très fier du résultat. Jan a réussi un chef-d’oeuvre inadaptable. Je craignais que ce soit édulcoré, familial, mais c’est drôle et subversif. Ce n’est pas toujours une bonne idée de demander l’avis de l’auteur sur tout, mais je crois que 99 F est cohérent avec l’oeuvre de Kounen."

Plus subtil, Dujardin avance: "Octave est plus militant dans le film parce qu’il fallait le recentrer; je pense que le bouquin est plus sombre, plus cynique, plus noir… moi, je vous avoue qu’au moment du meurtre de la vieille dame, je n’en voulais plus! On voulait aussi rester sur la publicité et le parcours du personnage."

Le réalisateur poursuit: "Le meurtre de la femme de 75 ans paraît drôle à l’écrit, mais pas nécessairement à l’écran… J’ai d’abord lu le scénario et ensuite le livre. J’ai ensuite revu Beigbeder et le producteur et je leur ai dit que j’avais envie de modifier la fin. Habituellement, je me charge de la partie imaginaire, mais là, je devais structurer le travail déjà fait. L’important, c’était de saisir l’essence du roman. J’étais intéressé par la critique de la société de consommation et je n’aurais pas fait le film si Beig n’avait pas accepté les changements apportés."

L’interprète d’Octave nuance: "C’est important de rester dans la satire. Le film n’est pas une montée aux barricades avec des banderoles annonçant que la pub nous bouffe, nous manipule. Les gens ne sont pas dupes, c’est juste un rappel."

Malgré le côté très grinçant et féroce de l’entreprise, Jan Kounen, ex-réalisateur de clips publicitaires, ne renie pourtant pas l’apport de la pub dans notre société: "Je continue à penser que la pub est un élément culturel; enfin, certaines pubs, croit-il. Je voulais mettre des expériences vécues dans le film, mais ç’aurait été trop surréaliste. 99 F n’aurait aucun intérêt s’il n’avait pas été réalisé par un gars de pub."

Et de conclure avec panache Frédéric Beigbeder, qui aura attendu sept ans pour voir son roman au grand écran: "La pub est un pouvoir central qui s’insinue de plus en plus dans nos vies grâce à Internet, l’opium du peuple, mais je suis un être de contradictions."

Les frais de ce voyage ont été payés par Unifrance.

À voir si vous aimez /
99 F de Frédéric Beigbeder; Dobermann de Jan Kounen; The Arrangement d’Elia Kazan

ooo

99 F

Souffrez-vous d’émétophobie (peur de vomir ou du vomi)? Si c’est le cas, tenez-vous bien loin de 99 F, adaptation déjantée, tapageuse et clinquante de Jan Kounen du best-seller satirique de Frédéric Beigbeder paru en 2000 (ré-intitulé depuis 14,99 ? puis 6,20 ?). Non pas que le film provoque la nausée, mais on ose à peine compter le nombre de fois où Octave Parango (Jean Dujardin, dangereusement en forme) se vide les tripes, tant au propre qu’au figuré.

Ainsi, dans ce récit aux résonances autobiographiques, lequel a provoqué le renvoi de Beigbeder de l’agence Young & Rubicam, renommée Ross & Witchcraft ("witchcraft" signifiant "sorcellerie"), Octave, rédacteur publicitaire, nous vomit à la gueule tout son mépris de ce monde artificiel et manipulateur qu’est à ses yeux la pub, quand il n’est pas occupé à se vomir dessus (ou sur ses copines) après avoir consommé trop de cocaïne ou de substances hallucinogènes.

Nous bombardant constamment d’info, à l’instar des pubs (il sera d’ailleurs intéressant de revoir le film en DVD afin de pouvoir y lire tout ce qui défile rapidement à l’écran), 99 F épouse tantôt la forme de pubs marquantes des années 80 et 90, tel ce clin d’oeil aux pubs de célèbres collants pour illustrer l’histoire d’amour entre Octave et Sophie (Vahina Giocante, évanescente), tantôt l’esthétique de films ayant marqué l’imaginaire du personnage qui se fait son cinéma. Un souper en tête-à-tête se transforme en hommage à Wong Kar-wai, tandis que Kubrick est évoqué à travers un cauchemar d’Octave. L’anime japonais est également mis à contribution afin de tempérer la violence d’une sanglante poursuite automobile.

Devant autant de bruit et de fureur, le spectateur sortira K.-O. de la projection. Et comme si ce n’était pas assez, on en remet avec une seconde fin, tenant en otage le public qui aura peut-être voulu fuir dès qu’il aura vu le générique commencer à dérouler. Pis encore, en guise de point final, on annonce que 10 % de l’argent dépensé dans la pub suffirait à régler la faim dans le monde. Enfin, ceux qui patienteront jusqu’à la toute fin découvriront que ce n’est pas d’hier que le cinéma et la pub se nourrissent parfois l’un de l’autre, ce qui, du coup, fera penser que 99 F ressemble à un serpent qui se mord la queue.

De retour après la pub Critique par Voir - . Cote: 2.5

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