Adaptation des romans de Bruno Hébert, C'est pas moi, je le jure! est un changement de registre réussi pour Philippe Falardeau et l'occasion de découvrir un jeune acteur extraordinaire en Antoine L'Écuyer.
Le 5 septembre dernier, à la suite de la présentation de C’est pas moi, je le jure! au Festival International du Film de Toronto, Antoine L’Écuyer a reçu une ovation monstre de la part du public. On pourrait comprendre un acteur d’avoir la grosse tête après un tel accueil pour son tout premier rôle au cinéma, mais bien qu’il ne soit âgé que de 11 ans, L’Écuyer fait preuve d’une maturité qui nous laisse supposer que ce ne sera jamais le cas.
À preuve, lorsqu’il a découvert comment le fait d’être sous les projecteurs pouvait changer la perception des gens, il a su voir à travers l’artificialité des attentions qui en découlaient.
"À l’école, raconte L’Écuyer, il y avait des gens qui me détestaient, puis à un moment donné, c’est passé par leurs oreilles que je jouais dans un film. Alors là, ils sont venus se coller à moi et ils voulaient être mes amis. J’ai trouvé ça super cheap!"
Dans C’est pas moi, je le jure!, celui qui désirait suivre les traces de son grand-père (Guy L’Écuyer, le Léopold Z de Gilles Carle) depuis l’âge de 3 ans interprète Léon, un gamin qui réagit face à la séparation imminente de ses parents en faisant les 400 coups et en se montrant foncièrement irrévérencieux envers tous ceux qui l’entourent. Si l’on décèle chez le jeune comédien un côté moqueur semblable à celui de son personnage, on présume qu’il n’est toutefois pas aussi délinquant que ce dernier. "Vous seriez surpris! blague L’Écuyer. Mais non, je ne fais pas toutes les niaiseries qu’il fait, Léon… Mais il me ressemble un peu, on dirait que j’ai le même caractère."
RITES DE PASSAGE
Après des études en sciences politiques et en relations internationales, un passage à La Course destination monde et un premier long métrage remarqué, La Moitié gauche du frigo, Philippe Falardeau s’est imposé dans le monde du cinéma en 2006 avec Congorama, un film qui l’a mené de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes au gala des Jutra, d’où il est reparti avec les prix du meilleur scénario, de la meilleure réalisation et du meilleur film.
Avec C’est pas moi, je le jure!, une adaptation du roman éponyme de Bruno Hébert et de sa suite, Alice court avec René, Falardeau livre un film dans un registre assez différent de ses précédents, mais peut-être plus proche de qui il est intrinsèquement. "C’est moins conceptuel que mes deux autres films et en ce sens-là, c’est plus personnel, confie le cinéaste. Quand tu ne vas pas dans le cérébral et l’invention scénaristique, il faut nécessairement que t’ailles puiser dans ce qui est à l’intérieur de toi. Quand je filmais Antoine qui jouait une situation, pour le diriger, je n’avais que mon enfance à moi comme référence. Je me projetais dans ce que moi j’aurais ressenti dans cette situation-là."
"Je filme des souvenirs d’enfance, poursuit Falardeau. Les miens, ceux de Bruno Hébert, tout ça mélangé. C’est un retour en arrière sur qui on était quand on avait cet âge-là, puis on se rend compte qu’on était capable de comprendre pas mal plus d’affaires qu’on pense. La différence, c’est que les enfants ne peuvent pas le verbaliser comme les adultes et qu’ils n’ont pas beaucoup d’expérience pour comparer à autre chose. Mais à 10 ans, tu peux avoir des questionnements métaphysiques ou spirituels, tu peux tomber complètement amoureux, tu peux vivre le deuil de quelqu’un qui s’en va…"
Tout ça, le petit Léon y sera confronté dans C’est pas moi, je le jure!, ce qui l’amènera à avoir divers comportements qui s’inscrivent dans le cheminement de tout individu appelé à quitter l’enfance. "Tu sors du cercle familial, tu mens à tes parents, tu vas là où l’on t’a dit de ne pas aller… Ce sont des rites de passage", résume Falardeau.
AU REVOIR, LES ENFANTS
Un des événements les plus marquants pour le protagoniste de C’est pas moi, je le jure! est sans contredit l’abandon de sa mère qui, tôt dans le récit, quitte non seulement son mari mais aussi ses enfants pour aller refaire sa vie en Grèce. Pour Suzanne Clément, qui tient le rôle de la figure maternelle dans le film, la fuite de cette dernière est somme toute compréhensible: "Je peux comprendre le fait d’étouffer dans une vie. Quand t’as un caractère vraiment fort et que t’as soif de vivre autre chose… C’est une artiste, cette femme-là, elle a le goût de s’émanciper, mais elle est avec quelqu’un qui est super straight et contraignant. Je ne peux pas juger ce qu’elle a fait. Je trouve ça courageux, même, en quelque part."
La scène où la mère quitte le domicile familial alors que Léon s’accroche à elle et la supplie de rester a néanmoins été difficile à jouer pour l’actrice: "C’est la première scène que j’ai tournée, en plus. Je faisais juste regarder Antoine et j’avais le goût de brailler!"
Bien que L’Écuyer ait par la suite pris l’habitude de la taquiner ("Niaiser Suzanne Clément, c’est mon passe-temps favori!" nous a-t-il confié), la comédienne ne tarit pas d’éloges sur son jeune partenaire: "Il est très drôle, Antoine, il a un côté vraiment fou, mais c’est clair qu’il a une grande maturité. Il porte quelque chose qui ressemble au personnage, il a cette profondeur-là." Jouer avec lui équivalait-il donc à jouer avec un adulte? "C’est sûr que c’est différent quand même… Les autres acteurs ne vont pas grimper dans un arbre entre deux prises!"
AIME TON PÈRE
Si la mère hante le film même après son départ, concrètement, c’est le père de Léon qui aura à négocier avec ses frasques. Ceci diffère des romans, où le père est une figure plus périphérique et moins nuancée. Son interprète, Daniel Brière, était bien heureux que Falardeau développe davantage ce personnage: "Je n’avais pas envie que ce soit juste l’image, à travers les yeux d’un enfant, d’un père très strict. Il décide quand même de rester puis de s’occuper de ses enfants le mieux possible. Ça, moi, ça me touchait."
Bruno Hébert s’étant inspiré de sa propre enfance pour l’écriture de C’est pas moi, je le jure!, le père est inévitablement basé au moins en partie sur le sien, soit le défunt sénateur Jacques Hébert. Brière n’a pas eu l’occasion de rencontrer ce dernier, mais il s’est tout de même informé à son propos pour préparer le rôle. "C’est sûr que ça m’a inspiré, confirme Brière. J’ai fait ma petite enquête, j’ai rencontré des gens qui connaissaient bien Jacques Hébert et qui avaient vécu dans son cercle d’amis, où l’on retrouvait des artistes, des intellectuels, des politiciens, des gens du clergé… Même si c’est pas un film là-dessus, pour nous, interprètes, c’est bien intéressant de se remettre dans ce bain-là."
Pour Brière, ce film de Philippe Falardeau (qui lui avait déjà fait jouer un caméo empreint d’autodérision dans La Moitié gauche du frigo) et la télésérie Les Parent marquent une nouvelle étape dans sa carrière, lui qu’on a longtemps continué à considérer comme un jeune premier: "J’entends encore ça: "Ah oui, c’est le jeune du Déclin de l’empire américain!" Mais c’est 20 ans et 4 enfants plus tard en ce qui me concerne. Moi, je vis la famille depuis un petit bout déjà, alors c’est tout naturel pour moi de jouer un père."
C’EST PAS MOI, JE LE JURE!
Ce ne sont pas les qualités qui manquent dans ce troisième long métrage de Philippe Falardeau, une chronique drôle et touchante de l’été 1968 tel que vécu par un gamin pas comme les autres: l’irréprochable travail d’André Turpin à l’image, la musique planante de Patrick Watson (que complètent des chansons de Karkwa et de Sigur Rós), la reconstitution d’époque convaincante sans attirer l’attention sur elle outre mesure…
Reste qu’à leur sortie de la salle, les spectateurs n’auront probablement qu’une seule chose en tête: l’extraordinaire performance du jeune Antoine L’Écuyer, une véritable révélation dans le rôle de l’explosivement espiègle Léon. Voleur, menteur, vandale et suicidaire, Léon est bien loin des enfants insupportablement gnangnans que le cinéma nous sert trop souvent, et ses innombrables répliques cinglantes déclenchent les rires à profusion tout le long du film.
En même temps, on ressent beaucoup d’empathie pour ce petit démon blond et l’on comprend sa révolte, lui qui a passé presque toute sa courte vie à souffrir des constantes engueulades de ses parents (Suzanne Clément et Daniel Brière, très justes dans des rôles difficiles) et qui, tôt dans le film, voit sa mère carrément abandonner le navire. Une amourette avec une voisine (Catherine Faucher, émouvante) elle aussi aux prises avec une situation familiale difficile viendra le réconforter quelque peu, mais rien n’égale une bonne dose de coups pendables pour vraiment changer le mal de place!
S’inspirant des romans de Bruno Hébert et de sa propre enfance, Philippe Falardeau signe avec C’est pas moi, je le jure! un film plus accessible que ses précédents, mais qui s’inscrit néanmoins en continuité avec ceux-ci, si ce n’est que par l’intelligence de la mise en scène et la cohabitation heureuse du drame et de la comédie qu’il y établit.




