Dans The Young Victoria, notamment produit par le cinéaste Martin Scorsese et la duchesse d'York Sarah Ferguson, Jean-Marc Vallée, réalisateur de C.R.A.Z.Y., met en scène Emily Blunt, l'hilarante chipie de The Devil Wears Prada, dans le rôle de la souveraine qui régna le plus longtemps sur l'Angleterre.

Jean-Marc Vallée ne s’en cache pas. Avant qu’il tourne The Young Victoria, les membres de la famille royale britannique et lui faisaient deux: "J’ai appris à les apprécier en les côtoyant, racontait-il lors de son passage à Montréal. Autant je peux comprendre pourquoi l’aile gauche veut s’en départir, autant, comme la plupart des Québécois, j’en avais rien à foutre de la famille royale. Aujourd’hui, mon point de vue a changé: je trouve qu’ils font du bien. Ils font rêver, bien sûr, mais surtout, ils mettent leur vie au service de plusieurs causes. Ils ont beau nager dans le fric et vivre dans des châteaux, je ne voudrais pas être à leur place."

Bien que Vallée défende ardemment les têtes couronnées d’Angleterre, n’allez pas croire pour autant que The Young Victoria est une infopub de luxe chantant leur gloire. Et ce, même si la duchesse d’York se trouvait parfois sur le plateau avec ses deux filles – on peut d’ailleurs apercevoir la princesse Béatrice en suivante de Victoria au début du film.

"Majoritairement, la critique a été positive en Angleterre, se souvient Vallée. Évidemment, l’aile gauche, qui est antimonarchiste et veut se débarrasser de cette institution-là, n’a rien voulu savoir du film. Comme il présente un beau portrait de la reine Victoria et sa romance avec Albert, la gauche l’a forcément mal pris."

Et que dire de la critique française, qui a littéralement détruit le film? "Je ne sais pas pourquoi, mais le distributeur français, qui l’a acheté en package deal, m’a tenu à l’écart de la sortie en France et n’a pas voulu inviter les acteurs ni le scénariste Julian Fellowes (Gosford Park). En fait, ça s’est résumé en une petite sortie sur les Champs-Élysées. Cela dit, je n’ai pas lu les critiques d’un pays à l’autre et je n’ai pas l’intention de le faire."

Au service de Sa Majesté

Si l’envie vous prenait de demander à Jean-Marc Vallée quand il reviendra à une oeuvre personnelle après s’être intéressé aux jeunes années d’une reine, voici ce que vous risqueriez d’entendre: "J’ai fait The Young Victoria de la même façon que j’ai tourné C.R.A.Z.Y. Ce n’est pas un film de commande, c’est un film à moi, qui me ressemble, même si je n’ai pas écrit le scénario. Les gens pensent que parce que ça vient de Hollywood, c’est un film de commande, que tu ne t’investis pas personnellement, que tu vends ton âme au diable. Je suis le même et j’ai fait ce film avec la même passion, avec le désir de bien faire."

Jointe au téléphone à New York, l’interprète de Victoria, Emily Blunt, n’avait que de bons mots pour le réalisateur québécois: "Jean-Marc brûle d’une telle passion qu’elle en devient contagieuse. Je pense qu’il comprend les besoins des acteurs. Chaque cadre était si bien préparé que l’on se sentait à l’aise d’y bien travailler et de proposer des trucs, ce que Jean-Marc acceptait avec grâce."

L’actrice britannique, qu’on a pu voir en adolescente fantasque dans My Summer of Love, en assistante détestable de Meryl Streep dans The Devil Wears Prada et en professeur de français coincée dans The Jane Austen Book Club, poursuit: "J’ai vu C.R.A.Z.Y. après avoir obtenu le rôle. Quel film fantastique! En le voyant, j’étais totalement assurée que Jean-Marc allait faire un travail incroyable!"

"Je pense que le fait que je suis Québécois a été l’une des raisons qui ont fait comprendre à Graham King et à ses acolytes, dont Martin Scorsese, qui ont vu C.R.A.Z.Y., que je pouvais faire un film moderne d’un film à costumes classique. Autant ils m’ont pris pour que je refasse C.R.A.Z.Y., autant je n’ai pas voulu refaire ce film. Je pense qu’au début, ça les a décontenancés, mais en voyant les rushs, ils ont compris où j’allais et ne m’ont pas mis de bâtons dans les roues. J’essayais d’être sobre, humble, de faire une mise en scène transparente, de faire confiance au scénario, à l’émotion sur papier."

Mister Vallée

À écouter Jean-Marc Vallée raconter ses souvenirs de tournage, force est de constater que celui-ci ne fut pas une galère. Pourvu d’un appartement à Notting Hill et d’un chauffeur, celui qui a dû se battre 10 ans afin de pouvoir porter à l’écran la belle histoire de François Boulay devait ici supplier son nouvel entourage de l’appeler Jean-Marc plutôt que Mister Vallée. Ce qui a pris deux semaines avant de se produire.

"C’est vrai que C.R.A.Z.Y., c’était mon Vietnam, reconnaît le cinéaste, et que ce n’est pas facile de créer dans la frustration, dans le manque de moyens, surtout quand c’est un projet ambitieux et que tu veux montrer au monde que tu es capable de rêver et que tu veux faire rêver le monde."

Vallée ajoute: "Sur le plateau de Young Victoria, on m’a donné les moyens d’être créatif. C’est pour cela que c’est la plus belle expérience de travail de ma vie. C’était assez incroyable; je travaillais avec un directeur photo hallucinant et hyper-créatif, Hagen Bogdanski (La Vie des autres), j’avais aussi quelques potes québécois, dont Marc Côté aux effets visuels, Patrice Vermette aux décors, Martin Pinsonnault au son."

Sur le plateau, Vallée et ses compatriotes ont été accueillis dans le plus grand respect par les Anglais. Dès le premier jour du tournage, il a compris qu’il pouvait prendre son temps afin de choisir ses cadrages. Grâce à la complicité du producteur Dennis O’Sullivan, il a même pu tourner à nouveau quelques plans dont il n’était pas entièrement satisfait.

"Il filme magnifiquement, confie Emily Blunt, et ça se voit qu’il a longuement réfléchi aux plans. Tout ce qu’il fait avec les miroirs, les bijoux, les chandelles, j’ai trouvé cela très futé, tel ce plan où Victoria se voit dans une double réflexion dans le miroir au moment de quitter sa vie de jeune fille pour devenir reine."

Rock & reine

Mélomane averti et anglophile jusqu’au bout des ongles, Jean-Marc Vallée ne s’est pas contenté de soigner l’image du film. De fait, afin d’inspirer les acteurs, il leur a concocté une trame sonore personnelle. Bien que le rock anglais tienne une grande place dans son coeur, c’est la musique d’un groupe islandais qui a largement contribué à l’ambiance du film: "On a "designé" ce film-là sur huit ou neuf tracks de Sigur Rós. L’ADN de Sigur Rós est pas mal dans le film, même si on n’entend pas leur musique."

"Cela m’a beaucoup aidée à me mettre dans l’esprit du personnage, relate Emily Blunt. Jean-Marc a créé une trame sonore très atmosphérique. Il m’a donné un CD avec des chansons de Sigur Rós, des Rolling Stones et des pièces classiques. Il y avait une chanson allemande qui m’obsédait et qu’il m’a beaucoup fait jouer sur le plateau."

Plus encore que la trame sonore, ce qui a fait craquer la jeune actrice, c’est le fait que Vallée lui ait expliqué qu’il voyait la reine Victoria comme une rebelle: "Lorsque je l’ai rencontré et qu’il m’a révélé cela, je me suis alors dit: "Wow! Ce gars-là est génial!" Je pense aussi que Victoria était une rockeuse, et j’aimais le fait qu’il ne révère pas l’idée du film à costumes. Au fond, c’est une histoire d’amour, l’histoire d’une fille qui devient adulte et qui se voit dépassée par les événements."

Jean-Marc Vallée renchérit: "Victoria avait une attitude rock, les Britanniques ont ça dans l’âme. À l’époque, elle se disait elle-même moderne en reniant Mozart, Beethoven, Schubert et les autres. C’est pour cela que j’ai mis un morceau de Schubert dans le film et demandé que Julian Fellowes réagisse à l’écriture selon la recherche musicale que j’avais faite. Je voulais qu’Albert ait sa façon à lui de faire des mixed tapes pour Victoria en lui envoyant des partitions de classiques allemands, du Schubert. Victoria aimait les Italiens, Bellini et compagnie. Elle riait de ceux qui n’aimaient pas cela; elle était baveuse pour une petite fille de 18 ans."

Et de conclure Emily Blunt: "Je crois que la reine Victoria est très emblématique de notre pays. Ma peur, c’est que les gens aient encore l’image de cette femme vieille, grosse et sévère portant férocement le veuvage. J’espère que le film fera comprendre que ce n’était pas sa vraie personnalité et qu’elle est devenue ainsi à cause de la mort de son mari qui lui a brisé le coeur. En fait, Victoria était d’une nature joyeuse."

À voir si vous aimez /
Mrs. Brown de John Madden, Victoria & Albert de John Erman, Les Jeunes Années d’une reine d’Ernst Marischka

ooo

THE YOUNG VICTORIA

Scorsese et compagnie ont eu du flair en confiant à Jean-Marc Vallée ce biopic relatant l’accession au trône de Victoria (Emily Blunt), sa rencontre avec le futur prince consort Albert (Rupert Friend, récemment vu au bras de Michelle Pfeiffer dans Chéri), ainsi que sa relation à couteaux tirés avec sa mère, la duchesse de Kent (Miranda Richardson), et son mentor, lord Melbourne (Paul Bettany).

Ainsi, aux mains de Vallée, The Young Victoria ne croule pas sous l’académisme rigide dont souffrent parfois les films à costumes. D’une fine élégance et baigné d’une douce lumière, l’ensemble illustre admirablement l’opulence de l’univers de la jeune reine, tout en laissant comprendre l’étouffement que celle-ci ressent dans sa cage dorée.

On regrette par ailleurs que le scénario de Julian Fellowes ne nous amène pas à l’extérieur des palais afin de dépeindre l’Angleterre de misère hostile à la monarchie que légua Guillaume IV (Jim Broadbent) à sa nièce de 18 ans en 1837. D’autant plus qu’à l’aide d’amples mouvements de caméra et de fluides plans-séquences, comme il en utilise intra-muros, Vallée aurait en un rien de temps levé un pan de voile sur le Londres pré-victorien.

Le scénariste aura préféré laisser deviner ces tensions par le biais des dialogues, bien défendus par un casting de classe. Saluons enfin la performance sans faille d’Emily Blunt, dont la fraîcheur, le regard espiègle et le sourire narquois chassent avec bonheur l’image de l’éternelle veuve austère profondément ancrée dans l’imaginaire collectif.

Belle reine rebelle Critique par Voir - . Cote: 3

Partagez cette page

+ SUR LE MÊME SUJET : , , , ,

Ajouter un commentaire

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

Blogues des partenaires

+ Blogues →

Concours

  • Or noir

    Or noir

    À gagner, 1 des 9 DVD du film «Or noir».

+ Concours →