Dans le documentaire Grace, Milly, Lucy... des fillettes soldates, Raymonde Provencher donne une voix et un visage aux affligeantes statistiques à propos des jeunes Ougandaises victimes des conflits armés.
D’un documentaire à l’autre, Raymonde Provencher s’intéresse aux victimes collatérales des conflits armés, parmi lesquelles se trouvent en grand nombre femmes et enfants. Dans Grace, Milly, Lucy… des fillettes soldates, la documentariste offre une tribune à de jeunes Ougandaises enlevées dans leur enfance par la LRA (Lord’s Resistance Army) afin d’être transformées en machines de guerre et esclaves sexuelles. En vingt ans, 30 000 enfants auraient été enlevés; 30 % seraient des filles. Alors que le chef de la LRA, Joseph Kony, s’est réfugié au Congo à la suite d’un mandat d’arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité de la Cour pénale, où il perpétue le massacre, la réinsertion sociale se révèle difficile pour ces jeunes filles frappées d’ostracisme une fois libérées de leurs fonctions.
"J’ai été l’une des premières à leur demander ce qu’elles voulaient, se rappelle la réalisatrice. Ces jeunes femmes ne demandent pas la lune, elles veulent apprendre à lire et à écrire, et obtenir un petit bout de terre afin de cultiver un potager et vendre leurs légumes au marché. Cependant, elles passent à travers les mailles des programmes sociaux qui n’ont jamais pensé que parmi les enfants soldats, il y avait des fillettes soldates et que leur problématique était différente, plus lourde."
Pendant leur dix ans de captivité, ces fillettes pratiquent mille et un métiers, parmi les plus serviles, tuent pour survivre et manger, et ont des enfants… nés de la haine. Raymonde Provencher s’est intéressée au destin de Grace Allako, à qui elle a remis son film afin qu’elle s’en serve lors des conférences qu’elle donne aux États-Unis, de Milly, qui oeuvre au sein d’un petit groupe d’entraide, et de Lucy, qui s’est jointe à Milly malgré leurs différends.
"Lucy, c’est un cas, convient-elle. Je connaissais le goût du pouvoir que développent les garçons de 12 ans dès qu’on leur donne une kalachnikov et je me disais qu’il n’y avait aucune raison qu’une fillette éprouve ce sentiment démentiel de pouvoir, étant d’autant plus issue d’une culture traditionnelle. C’est pourquoi je ne voulais pas seulement montrer que les fillettes ne sont que des victimes; comme Lucy, certaines d’entre elles deviennent aussi bourreaux… pour ensuite redevenir victimes une fois revenues chez elles."
Souhaitant retrouver un jour les enfants de ces ex-guerrières, la cinéaste invite les gens à faire leur devoir de citoyen dès maintenant: "Il y a des conséquences à tout ce qu’on néglige et c’est pourquoi on a décidé de se joindre à Amnistie internationale et au Bureau international des droits des enfants. Je crois que c’est par ces organismes-là qu’on peut avoir un certain impact et sonner les cloches aux bons endroits. On tentera de le faire, les 11 et 12 février, au Cinéma Parallèle, où l’on invite les gens à participer à la conception d’une bannière Main rouge, qui sera envoyée à l’ONU, pour que cesse l’utilisation des enfants dans les conflits armés. Un petit geste qui met de la pression et qui, surtout, garde le dossier sur le dessus de la pile."
À voir si vous aimez/
War Babies… nés de la haine et Le déshonneur des Casques bleus de Raymonde Provencher
Grace, Milly, Lucy… des fillettes soldates
À des lieues des docu-spectacles de Michael Moore, ce documentaire éclairant et bouleversant de Raymonde Provencher ne donne pas dans le jugement à l’emporte-pièce, ni dans les images-choc ou racoleuses. Pas plus que la cinéaste ne se met en scène au détriment des témoins de l’histoire. Bien au contraire, elle s’efface devant celles que l’on prive généralement de la parole. Malgré l’horreur des propos tenus par les jeunes filles, qui se livrent à voix douce avec une étonnante sérénité, Grace, Milly, Lucy… des fillettes soldates permet au spectateur de leur prêter une oreille attentive dans un climat propice au recueillement et à la réflexion. À la grâce des visages des ex-guerrières s’harmonise la majesté des paysages africains, offrant un contrepoint rassurant aux atrocités dénoncées et illustrant parfaitement le paradoxe africain.





