Laurentie

Réalisateur
Mathieu Denis et Simon Lavoie

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Film-choc ayant décontenancé le public du Festival du film de Karlovy Vary, Laurentie, de Simon Lavoie et Mathieu Denis, offre une audacieuse réflexion sur la crise identitaire québécoise.

Lancé en juillet dernier, dans une salle bondée au Festival du film de Karlovy Vary, Laurentie laissait présager qu’aucun spectateur ne pouvait demeurer de glace devant ce récit imaginé par Simon Lavoie (Le déserteur) et Mathieu Denis (qui signe aussi le montage). Mettant en scène Emmanuel Schwartz dans le rôle d’un jeune Montréalais mal dans sa peau qui prendra en grippe son nouveau voisin (Jade Hassouné), un anglophone à qui tout réussit, Laurentie a décontenancé le public par son rythme lent, ses longs plans séquences, telle cette scène où un vieil homme traverse péniblement le parterre d’une église, et l’inertie dont est pétri le protagoniste.

"On craint de se faire lancer des pierres, de se faire traiter de ringards et de réactionnaires, avouait Simon Lavoie peu après la projection. En même temps, cette attitude crève les yeux à Montréal, comme un éléphant blanc au milieu du salon. On a voulu, dans un geste libérateur de transgression, montrer le mépris, le malaise, l’ignorance entre les Québécois de souche, les anglophones et les allophones, ces sentiments dans lesquels on a vraiment l’impression que notre ville baigne."

"On voulait parler d’une schizophrénie identitaire qu’on perçoit chez nous, poursuivait Mathieu Denis. Après deux référendums et les dernières élections, une espèce de lassitude de toute cette interrogation à propos de qui on est, où est-ce qu’on s’en va, qu’est-ce qu’on veut faire avec nous-mêmes s’est installée. Les gens ne savent plus trop où ils en sont et en bout de ligne, ça devient difficile pour eux d’accepter quelqu’un de différent."

Ponctué de citations d’Hubert Aquin, d’Anne Hébert et de Saint-Denys Garneau, Laurentie évoque des décennies de rêve nationaliste, tout en sous-entendant que d’hier à aujourd’hui, bien peu de choses ont changé: "Laurentie renvoie à un énoncé poétique des premiers nationalistes d’ascendance fasciste, contrairement aux autres vagues indépendantistes qui étaient de gauche, qui désignait le Québec. Ces nationalistes, qui avaient une vision très conservatrice, rêvaient d’un Québec blanc, francophone, catholique, hétérosexuel. Pour nous, Laurentie, c’est Hérouxville, c’est donc un titre ironique et provocateur", de dévoiler Denis.

"C’est un dur constat, mais je pense que rien n’a changé, d’affirmer Lavoie. Tous les signes extérieurs nous montrent que tout est différent, mais fondamentalement, on a l’impression qu’on est encore enlisé dans le même marécage. Par cette difficulté de se définir, ce malaise identitaire qu’avaient ces poètes et romanciers nationalistes des années 60, on sent une connexion avec ces gens-là."

À les écouter exposer leur constat pessimiste, on en vient à craindre que ces deux complices travaillant ensemble depuis des années ne se laissent emporter par un vent de nihilisme: "Si on était nihilistes, on n’aurait pas fait de film. Dans la citation finale d’Hubert Aquin, "je voudrais céder à l’ennui comme on cède à une fascination", on sent qu’il n’a pas cédé et on est exactement à ce point-là alors que tout devrait nous faire céder à cette inertie-là. Le film est peut-être une façon de dire qu’on n’a pas cédé. Cela dit, on ne voit rien dans notre environnement immédiat qui nous donne espoir", conclut Mathieu Denis.

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Le mal de vivre qu’éprouve Louis Després (Emmanuel Schwartz, brillant), technicien audiovisuel de 28 ans amateur de porno et de branlette effrénée négligeant sa copine (Eugénie Beaudry), contamine Laurentie, rendant cette réalisation de Mathieu Denis et Simon Lavoie des plus prenantes. D’un rythme lent, traduisant l’aliénation et l’incommunicabilité de Louis, Laurentie déstabilise par le parti pris formel des cinéastes qui poussent l’audace d’un plan séquence de 11 minutes où l’antihéros fait écouter une pièce de Sibelius à ses amis (Guillaume Cyr et Martin Boily). À travers des gestes banals, comme cette scène où Louis cherche le look convenable pour assister au party de son voisin anglo (Jade Hassouné), se devine l’ambiguïté de celui-ci face à l’étranger, à la fois rival et objet de désir. Alors qu’on se laisse prendre par l’état d’engourdissement où se complaît le protagoniste, la conclusion nous frappe de plein fouet.

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