Dans L’exercice de l’État, Pierre Schoeller livre une réflexion pour le moins troublante sur l’attrait du pouvoir sous la forme d’un thriller glacé.

La scène d’ouverture de L’exercice de l’État, deuxième long métrage de Pierre Schoeller (Versailles), a de quoi surprendre. Dans une salle déserte, surgissent des kurokos, manipulateurs de marionnettes du bunraku, qui installent le décor, celui du cabinet du ministre des Transports Bertrand Saint-Jean (Olivier Gourmet). Vient ensuite une femme nue aguichant un crocodile, qui la dévore en une longue bouchée – l’image s’inspire d’une photo d’Helmut Newton et d’une chorégraphie de Pina Bausch. Se réveille en sursaut, avec une remarquable érection, ledit ministre.

Que veulent bien dire ces images rappelant à la fois Buñuel et Belphégor? Que les politiciens ne sont que de guignols? "C’est exagéré de dire que ce sont des guignols, assurait Schoeller lors de son passage à Cinemania. Je crois que tous les personnages du film qui sont des gens de pouvoir sont là parce que le pouvoir préexiste. Vous enlevez de ce monde cette tension, cette réalité du pouvoir, et ces derniers n’ont plus lieu d’être. Ces hommes en noir sont là pour installer le pouvoir, ce mystère, cette réalité, cette inquiétude, cette étrangeté. Après, les personnages peuvent entrer en scène."

Et cette femme tentatrice, symbolise-t-elle Saint-Jean se laissant happer tout cru par le pouvoir? "Ce n’était pas l’idée de chercher un rêve pour construire une interprétation. Ce domaine de l’interprétation, il est volontairement laissé ouvert. Il y a quelque chose de physique dans ce rêve, de l’érotisme, le caractère stupéfiant de cette vision, et puis la dévoration. Ce sont plus des sentiments qu’un discours. Comme je voulais qu’on aille vers la sensation et pas vers le cerveau, je me suis dit qu’il fallait qu’il bande et que ce soit visible afin d’indiquer aux spectateurs une histoire physique. Ça me semblait important de poser d’abord dans le film que le pouvoir est peut-être une question d’excitation, d’intensité."

Ainsi, d’un sujet de prime abord cérébral, intellectuel, Pierre Schoeller s’est tourné vers la sensualité, l’émotion. Est-il nécessaire d’ajouter que le spectateur s’en trouvera plus d’une fois décontenancé? Et lorsqu’il se croira confortablement installé, Schoeller le déstabilisera aisément. "C’est pas une vie tranquille, la politique… C’était l’un des enjeux de l’écriture, de la mise en scène, du montage que d’arriver à installer cette tension et qu’elle ne se relâche jamais. C’est comme ça qu’est venue l’idée du thriller. La politique, c’est comme un western, avec des vrais mecs et non des gamins. C’est séduisant, vif, brillant même."

La politique, c’est aussi une série de joutes oratoires, tel que l’illustrait avec éloquence Xavier Durringer dans La conquête. Dans L’exercice de l’État, Pierre Schoeller offre des répliques finement ciselées qu’on voudrait apprendre par coeur tant elles sont puissantes. D’ailleurs, les moments les plus forts du film sont les tête-à-tête entre le ministre et son chef de cabinet (Michel Blanc): "Le film est venu avec ces deux personnages. C’était indispensable, car l’un construit l’autre. Il y a quelque chose du maître et de son élève. Finalement, le film porte sur une amitié, sur l’estime de ces deux-là", conclut le réalisateur.

ooo

L’exercice de l’État

Délaissant le parti pris du naturalisme exprimé dans Versailles, où il s’intéressait au sort d’itinérants, Pierre Schoeller embrasse le spectaculaire avec autant de brio que l’avait fait Paolo Sorrentino dans Il Divo. Toutefois, contrairement à son confrère italien, le réalisateur français ne trace pas le portrait de vrais politiciens, ni même de partis existants. Et pourtant, la vision qu’il offre du monde politique s’avère des plus saisissantes et porte à réfléchir sur les conditions de vie de ceux qui nous gouvernent. Offrant un scénario diablement bien écrit, Schoeller laisse deviner par sa composition raffinée d’images que le pouvoir est une machine bien vorace… Pour sa part, Philippe Shoeller signe une trame sonore à glacer le sang. Rare femme dans cet univers masculin, la fougueuse Zabou Breitman parvient à briller dans cet éclatant thriller aux côtés du redoutable tandem que forment Olivier Gourmet et Michel Blanc.

Monsieur le ministre Critique par Voir - . Cote: 4

Partagez cette page

+ SUR LE MÊME SUJET : , , ,

Ajouter un commentaire

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

Blogues des partenaires

+ Blogues →

Concours

  • Or noir

    À gagner, 1 des 9 DVD du film «Or noir».

  • Le Stage

    À gagner, 1 des 50 laissez-passer pour l'avant-premier du film «Le Stage».

+ Concours →