Mettant en vedette la pétulante Bérénice Bejo et l’exubérant Jean Dujardin, The Artist, magnifique lettre d’amour au septième art de Michel Hazanavicius, salue avec panache les derniers jours du muet et les balbutiements du parlant.

Lorsque Michel Hazanavicius, à qui l’on doit les irrésistibles pastiches de films d’espionnage OSS 117, a eu l’idée d’écrire un film racontant le triste destin d’un artiste du muet refusant de passer au parlant, il était loin de se douter que celui-ci allait connaître une carrière aussi fulgurante. Ainsi, deux jours avant le début des festivités, The Artist se voyait choisi pour figurer en compétition au Festival de Cannes alors qu’il avait été pressenti pour être projeté hors compétition. Le jour de la clôture, Jean Dujardin s’agenouillait devant le président du jury Robert De Niro, qui aurait bien voulu couronner le film de la Palme d’or, pour recevoir le Prix d’interprétation masculine. Pour mémoire, Uggy, compagnon canin de Dujardin, remportait la Palm Dog.

Le film ayant séduit plus d’un million et demi de spectateurs en France, les rumeurs voulant que The Artist se taille une place aux Oscars vont bon train – on connaîtra la réponse le 15 janvier. En ces temps où la magie du 3D devient presque incontournable, où le cinéma se fait trop souvent tapageur et tape-à-l’oeil, qui aurait cru qu’un film muet en noir et blanc allait faire courir les foules? Comment expliquer que l’on retrouve avec The Artist un plaisir quasi enfantin de se faire raconter une histoire d’amour avec ses moments tantôt mélos, tantôt rigolos? Proposons simplement la magie du cinéma.

"En tant que spectateur, avançait Michel Hazanavicius, rencontré au Festival de Toronto, il y a un truc très, très enfantin que je ressens en voyant un film muet. J’ai envie qu’on me raconte une histoire, j’ai envie d’y croire. Je suis content de comprendre ce qui se passe, j’ai l’impression de travailler parce que j’ai l’impression de combler les trous, d’inventer des voix… presque un peu comme dans la lecture où vous imaginez plein d’images."

La toute première chose qui frappe lors de la projection de The Artist, c’est le format carré de 1.33, celui-là même qu’utilisaient les pionniers du septième art: "Je trouve ce format incroyable, de dire le réalisateur. J’ai une formation de dessinateur et pour moi, c’est un format qui est beaucoup plus naturel, où vous pouvez utiliser des verticales, filmer des diagonales, ce que vous n’avez pas dans les formats 1.85, 2.35 ou scope. En plus, ça rend le film plus authentique."

Hazanavicius poursuit: "Je trouve que quand vous filmez un acteur en plan large, il n’est pas un "i" perdu dans un rectangle. Tout d’un coup, vous avez un acteur, vous voyez son corps, il y a moins d’information parallèle. Ça met complètement en valeur le corps des acteurs. Lorsque vous avez un acteur en gros plan, vous utilisez toute l’image, ce que vous n’avez pas dans les formats qu’on utilise aujourd’hui. Ça donne aux acteurs une présence encore plus forte parce qu’ils occupent vraiment l’espace du film."

Acteurs sous influence

Si l’on connaissait déjà bien le visage plus qu’expressif de Jean Dujardin, le voir évoluer dans cet hommage aux films muets permet de découvrir encore mieux l’étendue de son registre, comme si le format 1.33 avait été conçu spécialement pour lui: "Peut-être que vous sentez un peu plus mes expressions parce que vous n’entendez pas de son, vous êtes concentrés sur l’image, sur les traits, affirmait l’acteur, également croisé à Toronto. Je ne pense pas aux cadrages, aux angles, c’est le métier de Michel. De toute façon, je sais que je suis toujours bien regardé avec Michel. C’est l’amour, quoi! Je pense qu’il me regarde comme une femme, qu’il se fantasme à travers moi et Bérénice, comme beaucoup de réalisateurs le font avec leurs acteurs. Nous ne sommes que des outils là-dedans."

L’oeil pétillant, le sourire éblouissant, les traits gracieux, Bérénice Bejo paraît être une seconde incarnation de la "It Girl" Clara Bow, compliment qu’accepte avec plaisir celle qui s’est prise de passion pour l’époque du muet. De fait, conquise par l’enthousiasme de son compagnon Michel Hazanavicius, l’actrice a étudié le jeu des Clara Bow, Janet Gaynor, Marlene Dietrich et, étonnamment, Joan Crawford, dont le nom évoque tout sauf la candeur et l’impétuosité de la Peppy Miller de Bejo.

"Vous avez vu ses films des années 20? a demandé l’actrice lors de son court passage à Montréal. Tous ses films avant Mildred Pierce, son dernier rôle où l’on sent encore l’humanité, la douceur, même si elle est déjà un petit peu dure? Allez sur Google et tapez "Joan Crawford danse et chante", vous découvrirez qu’elle est d’une beauté incroyable, d’une douceur, qu’elle a quelque chose d’adorable. Comme Peppy, elle était flapper, elle dansait, elle chantait, elle était complètement délurée. C’est celle que j’ai le plus regardée. Dans Grand Hotel avec John Barrymore, elle est juste trop mignonne, mutine et rigolote; elle vole la vedette à Greta Garbo, qui est très théâtrale. Vraiment, elle m’a beaucoup inspirée."

Pour George Valentin, Jean Dujardin avoue s’être surtout inspiré de Douglas Fairbanks, en plus de suivre des cours de claquettes durant cinq mois avec sa partenaire à l’écran: "Je suis allé revoir les films de Fairbanks. Vous n’avez pas une grosse émotion quand vous le regardez. C’est un cabot! Il voit un caillou et saute dessus. Je me suis servi de son trop d’enthousiasme pour les films de Valentin. J’ai vu aussi les Murnau, des films où il y a un jeu beaucoup plus minimaliste et je me suis aperçu que ça fonctionnait aussi. Je n’ai pas trop regardé les Chaplin parce qu’il n’était pas question d’avoir cette référence. Il y a aussi un peu de Clark Gable, du rythme un peu italien, et puis le 22 images/seconde soutient un peu tout ça."

Des airs d’autrefois

Au dire de Jean Dujardin, Michel Hazanavicius est un nostalgique du muet et tous les cinéastes qu’il adore, dont Hitchcock et Wilder, sont issus de cette époque. Confiant s’être inspiré de Murnau, de Lubitsch, de Ford, de Lang et de Browning, le principal intéressé rectifie toutefois le tir: "Il y a plein de réalisateurs d’aujourd’hui que j’adore. Je pense que The Artist doit beaucoup à Bong Joon-ho, aux frères Coen, à Wes Anderson et à John Lassetter."

Hazanavicius ajoute: "J’adore les réalisateurs du muet, ce sont des icônes, mais je me sens plus proche des réalisateurs que je viens de citer. J’ai essayé de faire un truc que j’aime chez ces réalisateurs. À un moment donné, ils prennent un genre, le traitent sérieusement, mais à l’intérieur de ce genre, leur voix se fait entendre, ils ont une liberté absolue. Ils font absolument ce qu’ils veulent à l’intérieur d’un film et ils sont assez malins pour donner des règles du jeu aux spectateurs, ce qui fait que vous les suivez et vous êtes prêts à tout acheter; en fait, moi, je le suis. Je ne crois pas être un nostalgique et je pense avoir fait un film moderne. Je ne voulais pas faire un film de brocanteur, je voulais faire un film qui se déguise en classique hollywoodien."

"On est raccord sur ce cinéma-là, sur ce plaisir-là, confie Jean Dujardin. Je fais du cinéma avec Michel et j’ai l’impression d’être dans le cinéma, en direct. Je m’amuse souvent à dire qu’il ne fait pas de films, mais du cinéma, ce qui n’est pas pareil. Michel resitue le rôle de l’artiste: le rôle de l’artiste, c’est de tenter des choses, de ne pas suivre les modes, les besoins commerciaux."

Devant l’engouement sans cesse grandissant pour The Artist, il ne serait pas surprenant que des cinéastes aillent à leur tour explorer les possibilités du cinéma muet en noir et blanc: "Michel a rencontré beaucoup de réalisateurs qui ont eu ce fantasme. J’aime bien qu’il n’y ait pas d’autres films muets parce que Jean et moi, on est les acteurs vivants les plus connus du cinéma muet. C’est pas mal, non? Il fallait vraiment que je trouve le seul Français qui allait faire ça, eh ben je l’ai trouvé!" conclut Bérénice Bejo avec un air espiègle rappelant celui de Peppy Miller.

En salle le 9 décembre

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