Guy Maddin revisite Homère dans l’onirique Keyhole, son 10e long métrage.

Avec ses films rappelant l’époque du cinéma muet et les débuts du parlant, Guy Maddin, né à Winnipeg en 1956, paraît ne pas avoir vu le jour dans la bonne décennie ni le bon continent. Dans Keyhole, le réalisateur prouve une fois de plus qu’il aurait pu être l’un des contemporains des Buñuel, Murnau ou Wiene.

"Je me perçois comme un expressionniste, expliquait-il au Festival du film de Toronto, ne serait-ce que par ma façon d’exprimer les paysages intérieurs par les décors. Même si les acteurs peuvent jouer avec retenue, avec intériorité, j’exprime toujours leurs sentiments extérieurement."

S’inspirant librement de l’Odyssée d’Homère, Maddin retrouve sa muse Isabella Rossellini, qu’il a dirigée dans The Saddest Music in the World, pour qui il a créé le rôle de Hyacinth, femme confinée à sa chambre à coucher, veillant sur son père nu et enchaîné (Louis Negin, également narrateur), dans l’attente de son gangster de mari, Ulysses Pick (Jason Patric).

"Je voulais que le narrateur soit imprévisible. Une grande part d’improvisation s’est faite au studio d’enregistrement, ce qui a quelque peu déterminé le montage et m’a permis de couper certains dialogues. C’est un luxe qu’on peut se permettre lorsqu’on utilise des voix off."

Pour les besoins du récit, l’île d’Ithaque a été remplacée par une maison hantée de fantômes hurlants, lesquels permettent à Ulysses de revivre des pans de son passé violent. Avec ses airs de film noir, Keyhole se transforme en un hypnotique cauchemar: "J’ai toujours compris les films bizarrement; pour moi, ce sont des créations étranges. Je ne dirais pas que ce sont des rêves que l’on fait les yeux ouverts, mais plutôt comme des créations en porte-à-faux."

Si l’on reconnaît davantage la griffe de Maddin que l’esprit d’Homère dans Keyhole, le cinéaste tenait à l’évoquer dans la narration: "On dit souvent que les vers d’Homère doivent être chantés et non récités. Or, la voix d’Udo Kier, qui interprète le médecin, me fait penser à une mélodie mélancolique. C’est pourquoi j’en ai fait le narrateur de l’une des scènes. Je ne suis pas du type à faire des recherches et je n’ai pas fait lire l’Odyssée aux acteurs – c’est à peine si je l’ai lue moi-même."

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Keyhole

Pour son adaptation très personnelle de l’Odyssée, Guy Maddin semble avoir reçu la visite de fantômes d’artistes surréalistes et expressionnistes. Avec une photo aux noir et blanc fortement contrastés, il crée une ambiance onirique et suffocante, laquelle fait paraître le protagoniste (Jason Patric, bogartien) encore plus tordu. Hanté par d’inquiétants spectres se mêlant aux vivants guère plus rassurants, ce film noir atypique est raconté par un narrateur ressemblant à un croisement entre un chérubin sado-maso et un vieillard pervers (Louis Negin, généreux). Pour ajouter à l’inquiétante étrangeté régnant sur l’ensemble et déstabiliser le spectateur, Maddin propose un montage alternant entre les fondus enchaînés et les images en surimpression, et mise sur des gros plans grimaçants. Au milieu du chaos, la beauté éternelle d’Isabella Rossellini offre un contrepoint apaisant.

L'odyssée intérieure Critique par Voir - . Cote: 3

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