L'avenir de la Cinémathèque est-il compromis? : Le point sur les possibilités d'arrimage entre la Grande Bibliothèque et la Cinémathèque québécoise avec sa directrice générale Iolande Cadrin-Rossignol
Cinéma

L’avenir de la Cinémathèque est-il compromis? : Le point sur les possibilités d’arrimage entre la Grande Bibliothèque et la Cinémathèque québécoise avec sa directrice générale Iolande Cadrin-Rossignol

De nombreux cinéastes ont manifesté leur inquiétude: la Cinémathèque étudie présentement la possibilité d’arrimer ses services à ceux de la Grande Bbliothèque, pour mettre fin à une situation financière éternellement précaire. Qu’en est-il réellement? On fait le tour des enjeux avec la directrice de la Cinémathèque, Iolande Cadrin-Rossignol.

Après que la presse quotidienne ait annoncé que la Cinémathèque québécoise étudie sérieusement la possibilité de s’arrimer à la Grande Bibliothèque, le milieu du cinéma a soulevé des inquiétudes légitimes. Dans une lettre de soutien notamment signée par Denys Arcand, Claude Fournier et Micheline Lanctôt, des cinéastes et producteurs demandent, alarmés: «N’est-il pas évident que ce mariage arrangé entre deux organismes qui n’ont pas les mêmes missions, ni les mêmes champs de compétence, serait voué à l’échec et pire encore? La Cinémathèque disparaîtrait sans doute à jamais, engloutie par la BAnQ.»

À lire: la lettre de soutien intégrale (dans notre section Jepenseque)

Doit-on, à l’instar de ces cinéastes aguerris, s’inquiéter de ce possible arrimage et craindre que la mission de la Cinémathèque soit dissoute dans le monstre BANQ? Le directeur général de la Cinémathèque française, Serge Toubiana, a d’ailleurs ajouté ce matin sa voix au concert des voix inquiètes. «Je mesure le danger qui plane sur la Cinémathèque québécoise, de la voir pour ainsi disparaître en tant qu’institution indépendante, dans un (possible) regroupement plus vaste», a-t-il écrit.

La directrice générale de la Cinémathèque québécoise, Iolande Cadrin-Rossignol, nous explique les tenants et les aboutissants de l’affaire.

VOIR: Pour que les choses soient claires, dites-moi précisément quel est l’état des lieux? Doit-on craindre une fusion entre la Cinémathèque et la Grande Bibliothèque?

Iolande Cadrin-Rossignol: «Il y a un processus d’étude qui est en cours, qui va en s’accélérant, dont le but est d’analyser les opportunités d’arrimage, ou de rapprochement, entre la Grande Bibliothèque et la Cinémathèque québécoise. C’est une étude initiée par le Ministère de la Culture, qui cherche avec nous depuis plusieurs années un équilibre pour la Cinémathèque, laquelle vit une situation de sous-financement chronique depuis toujours. On peut dire en corollaire que les employés de la Cinémathèque ont toujours été ses plus grands mécènes, car ils sont franchement sous-payés si on les compare à leurs homologues ailleurs. Ils le font avec beaucoup d’enthousiasme, mais ils méritent mieux.»

VOIR: Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que cette option est envisagée?

I.C-R. : «Lise Bissonnette (ndlr la directrice de la Grande Bibliothèque) avait voulu faire cette fusion dès les premiers plans de sa bbliothèque. Et ce n’est pas d’hier que la Cinémathèque se projette dans un destin de «société d’état». La Cinémathèque est une OBNL, financée à seulement 50% par des fonds publics. Or, créer une nouvelle société d’état, ce n’est pas tout à fait dans les moeurs politiques actuelles. La possibilité d’arrimage avec BANQ se met en branle dans cette optique. Mais nous n’en sommes qu’à l’étape d’une étude, qui a été acceptée par tous les membres en assemblée générale et qui répondra aux questions et aux inquiétudes que ce projet peut engendrer.»

VOIR: D’autres pays ont fait ce virage ou l’ont envisagé sérieusement, comme la France, qui a fait volte-face. À la lumière de leur expérience, qui est connue et documentée, croyez-vous que le cas de figure puisse vraiment s’appliquer à la Cinémathèque québécoise?

I.C-R.: «On ne peut pas encore le savoir: c’est bien à cela que sert l’étude en cours. Ce que je peux vous dire, c’est que si la mission de la Cinémathèque est conservée, il n’y aurait aucun déshonneur pour nous de se retrouver à la Grande Bibliothèque, qui est une institution admirable qui fait un boulot génial. Il y a néanmoins de grandes différences entre leur mission et la nôtre, et surtout des différences structurelles qui nous font nous poser beaucoup de questions. La Cinémathèque est une petite souris à côté de l’éléphant qu’est la Grande Bibliothèque et il est clair que nous pourrions bénéficier de plusieurs ressources de la bibliothèque mais il est évident que, vu cette différence de taille, les cultures des deux institutions sont bien différentes. Il est donc légitime de se demander ce que la Cinémathèque pourrait y gagner mais aussi ce qu’elle pourrait y perdre. C’est à ça que sert l’étude: elle vise à mesurer les avantages et les inconvénients, à imaginer comment pourrait se faire le rapprochement et si c’est réaliste.»

VOIR: Comment réagissez-vous aux inquiétudes de plusieurs cinéastes qui ont signé une lettre de soutien et qui craignent le pire de ce possible arrimage?

I.C-R: «Nous sommes touchés par les témoignages: ils viennent d’ailleurs d’artistes qui ont largement contribué à la survie de la Cinémathèque au cours des 50 dernières années. Je comprends leur inquiétiude, je n’en suis pas surprise, et d’ailleurs elle est légitime: tant qu’il n’y aura pas sur papier, noir sur blanc, un plan de match réaliste avec des chiffres et des garanties que la Cinémathèque peut poursuivre son mandat dans un nouvel écrin, il y aura lieu de s’inquiéter. La Cinémathèque n’est pas uniquement un lieu de consultation des archives filmiques ou un lieu de dépôt de fonds d’archives: c’est un musée, où l’on collectionne le cinéma, en quelque sorte. On peut considérer que les salles de projection, plus que des lieux de visionnements de films, sont des salles d’exposition où sont montrées les oeuvres que nous collectionnons ou que nous échangeons avec d’autres cinémathèques ailleurs dans le monde. On travaille vraiment dans une perspective muséale. On a aussi une grande expertise dans l’archivage audiovisuel: on a d’ailleurs été identifié par deux universités comme le seul endroit au Canada où pouvait se donner une formation. En dehors de New York et Paris, Montréal a une expertise unique qu’il faut absolument sauvegarder.»

VOIR: Mais devenir une Société d’État, sous le joug de la Grande Bibliothèque, ce ne pourrait vraiment pas être une si mauvaise nouvelle si la totalité de la mission est sauvegardée?

I.C-R: «Exact. Ce qu’il est absolument important de ne pas diluer dans une potentiel arrimage à la Grande Bibliothèque, c’est l’unité que forment les fonctions de conservation et de difusion. Comme dans tout musée, il faut que la Cinémathèque puisse montrer les oeuvres qui font partie de sa collection. Les fonctions d’archivage et de diffusion sont indissociables. C’est vraiment là que tout va se jouer.»

Une histoire à suivre, donc…