Blogue de Elsa Pépin Bivouac RSS

En tant que chef de pupitre aux arts de la scène au Voir, je me retrouve presque tous les soirs dans un théâtre, installant mon campement temporaire aux quatre coins de la ville, un peu comme un bivouac, veillant à vous rapporter ses échos. En vigile de la scène montréalaise, je patrouille et vous raconte ce que les créateurs inventent la nuit.

L’art du carnage

5 juin 2012 · Arts visuels, Divers, Scène · Elsa Pépin

La performeuse Julie Andrée T. propose avec Nature morte un spectacle qui peut laissé dubitatif et même agacer par son symbolisme et son éclatement pouvant apparaître hermétiques, mais en déplaçant notre regard de spectateur habitué à une certaine dramaturgie, on peut jouir de ce spectacle comme d’une expérience visuellement inouïe. Bien qu’il soit question de la mort, avec cette idée que nous sommes des animaux apprivoisés et dénaturés, c’est bel et bien un tableau vivant et traversé d’une force sauvage que nous offre cette artiste formée aux arts visuels et qui construit, en grande plasticienne, une « expérience paysagère » trash, philosophique et physique. D’abord munie d’un micro, assisse sur un speaker, se balançant au vent en chantant le souvenir des actions humaines dans un doux mouvement nostalgique, Julie André T. se demande si elle rêve, si elle meurt, entrant doucement dans une zone hors du temps et du réel. Il faut ensuite s’accrocher pour ne pas perdre le fil des gestes parfois incompréhensibles (qui semblent frôler le n’importe quoi), mais qui mènent à des figures fascinantes, créées par son corps en relation avec le décor formé de panneaux amovibles de différentes couleurs, de miroirs, de pots de peinture dans lesquelles elle plonge ses mains, d’un squelette suspendu à [...]

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La rue dans le théâtre

4 juin 2012 · Divers, Scène, Société · Elsa Pépin

On se pose souvent la question au théâtre de l’utilité ou de la pertinence de monter des classiques. Si des relectures permettent de ramener jusqu’à nous les figures anciennes, Enrico Casagrande et Daniela Nicolo de la compagnie Motus réussissent l’exploit d’entamer un réel dialogue dans le présent avec Antigone dans Alexis, une tragedia greca, présentée au FTA ce soir et demain encore. Ressuscitant le passé pour éclairer notre époque, ici et maintenant, ils rendent à l’art du présent toute sa beauté et sa féroce puissance. Le résultat est bouleversant. Les Italiens ont mené une enquête réelle en Grèce, suite à l’assassinat d’un jeune manifestant, Alexandros Grigoropoulos (Alexis), tué par un policier en 2008 et qui a provoqué une vague de manifestations monstres, que plusieurs considèrent comme le bois d’allumage du grand mouvement des Indignés qui a suivi. Autour de ce Polynice moderne, les metteurs en scène ont créé un univers qui abolit les frontières du réel et de la fiction, du passé et du présent, faisant intervenir les acteurs sur le rôle et la fonction de l’art dans la société, alternant entre plusieurs narrations : documentaire, commentaires des acteurs sur leur voyage en Grèce, passages d’Antigone, vidéo d’archives et en direct, [...]

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10e jour du FTA, de révolte, de chaos et de grâce

2 juin 2012 · Divers, Scène, Société · Elsa Pépin
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Le politique est à l’honneur dans plusieurs pièces présentées au FTA cette année. Après les Irakiens et leur Irakese Geetsen, qui plongeaient courageusement dans une peinture surréaliste de la guerre en Irak, la compagnie italienne Motus nous a présenté le fort original Too Late! (antigone) contest #2, véritable petite bombe poétique jetée à point nommé dans le Montréal déchiré par la crise des étudiants. La révolte d’Antigone revisitée par les metteurs en scène Enrico Casagrande et Daniela Nicolò est explorée à la lumière du conflit des générations, construite autour d’un duel improvisé par un formidable duo d’acteurs : l’un (Vladimir Aleksic) jouant un Créon ambivalent, hésitant entre une autorité amie et bienfaitrice et un pouvoir coercitif tyrannique; l’autre (Silvia Calderoni), incarnant d’abord Hémon puis Antigone, deux figures de la jeunesse cherchant sa place dans la société. Inspirée de l’Antigone de Brecht avec des références à la version du Living Theatre,  la compagnie propose dans une mise en scène minimaliste un contest entre ces deux personnages, une confrontation sous la forme d’un dialogue qui démonte les rouages des jeux de pouvoir se promenant entre de véritables joutes rhétoriques, d’amusants tableaux (guerre de chiens, déguisements successifs de Créon portant le masque d’un [...]

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Le spectacle de soi

31 mai 2012 · Arts visuels, Divers · Elsa Pépin

La mise en spectacle de soi, ça vous dit quelque chose? Si Facebook offre désormais une plate-forme privilégiée pour laisser libre cours à la représentation de soi, le Nature Theatre of Oklahoma, qui avait présenté Rambo Solo au FTA en 2009, transforme quant à lui le récit biographique d’une Américaine ordinaire en comédie musicale avec l’ambitieux et très étonnant projet Life and Times. Le résultat est stupéfiant. Les directeurs de ce théâtre d’avant-garde new-yorkais, Pavol Liska et Kelly Cooper, ont l’habitude de travailler hors des sentiers battus. Life and Times est le dernier d’une séries de spectacles fondés sur des enregistrements audio. Ici, le verbatim d’une conversation téléphonique de 16 heures forme le texte, intégralement chanté sur scène sans coupures ni réorganisation, pour cette saga de 10 épisodes relatant la vie d’une des membres du groupe qui a répondu à la question : « Peux-tu me raconter l’histoire de ta vie? » L’épisode 1 qui nous est présenté au FTA couvre la période de la naissance à l’âge de 8 ans, chanté et dansé d’abord par trois actrices, puis relayé à trois acteurs, au musicien, chacun récupérant tour à tour la narration de cette banale biographie qui se théâtralise devant nous et ramène le récit de [...]

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À bout de souffle

30 mai 2012 · Divers, Scène · Elsa Pépin

Elle a quelque chose de baveux, Anne Teresa de Keersmaeker. La grande chorégraphe belge ne distribue pas les clefs au public pour ouvrir toutes les portes qu’elle lui offre, mais la beauté et la force d’En atendant, présentée hier au FTA devant un public un peu frileux (soirée bénéfice oblige), naissent de l’effort sollicité chez le spectateur, en écho avec celui qui se déploie chez les danseurs. Cette pièce pour huit danseurs et quatre musiciens, écrite sur une musique de l’Ars subtilior datant du XIVe siècle, se révèle effectivement un bel hommage à l’effort. Bien que finement écrite, avec des entrelacs complexes de gestes en unisson et en dissonnance, une architecture raffinée en contrepoint avec la musique, la pièce de la compagnie Rosas prend la forme d’un exercice, avec le parti-pris de nous laisser voir ses ficelles, se présentant à nous comme un grand laboratoire où il est permis de s’essuyer la sueur au front, de compter à voix haute, de se déshabiller et d’échanger les vêtements. Les danseurs chaussés de baskets prennent des pauses pour reprendre leur souffle (mis à rude épreuve), puis replongent dans l’arène après s’être échangé un regard, un signal pour savoir qui entamera la prochaine danse, [...]

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Nathan et Jacques, les fatalistes

28 mai 2012 · Divers, Scène, Société · Elsa Pépin

En assistant à Nathan, la dernière pièce d’Emmanuel Schwartz présentée au FTA samedi soir, j’ai retrouvé un plaisir rare et libérateur, découvert à son meilleur à la lecture de Jacques le fataliste. L’écriture de Schwartz, foisonnante et débridée, n’est pas celle de Diderot, mais l’auto-dérision et la raillerie y sont forts bien amenés et valsent habilement entre le sérieux et la satire, comme chez l’arrière-cousin français. Nathan, un grand brûlé cherchant à écrire sa généalogie, dirige les personnages par la force de son cerveau, mais se fait constamment interrompre par les membres de son clan qui viennent briser son grand récit à mesure qu’il essaie de se construire. Bavard, philosophe et obnubilé par sa lignée maudite (cette fatalité qu’il cherche à déjouer), Nathan fait penser à ce bon vieux Jacques sans cesse interrompu par son maître. Ici, c’est la famille de Nathan qui casse sans cesse l’élan du narrateur, aux prises avec un goût immodéré pour le récit épique, la tragédie et les envolées grandioses. Tout à tour, les personnages interviennent et refusent de participer à la reconsitution de leur histoire réécrite par leur frère qui se prend pour Dieu et les fait royalement chier. Ça provoque des confrontations violentes, [...]

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Du charisme irakien et travesti au FTA

26 mai 2012 · Divers, Scène, Société · Elsa Pépin

Courir le marathon du FTA veut parfois dire faire le grand écart. Hier soir, c’était le cas entre Irakese Geesten (Fantômes irakiens) de Mokhallad Rasem, et (M)IMOSA, twenty looks or Paris is Burning at the Judson Church, de Trajal Harrell. Entre le Prospero et la Cinquième salle de la PdA, il fallait traverser un bout de la ville, du déluge et de la manifestation nocturne, mais surtout passer de la guerre en Irak revisitée par un jeune Irakien vivant en Belgique et un hommage au fameux courant du « voguing » par quatre magnifiques danseurs de Paris, Lisbonne et New York. Deux expériences extrêmes qui parodient le spectacle de manière fort différente, des performances éclatées, dérangeantes, charismatiques. Avec Irakese Geesten, trois acteurs Irakiens et deux actrices germano-flamandes font le portrait impressionniste de la guerre en Irak. La narration est complètement déchirée, aussi chaotique que peut l’être la guerre. La beauté de ces tableaux très personnels vient de ce choix d’évoquer les émotions et les images de la guerre non pas littéralement, mais par des suggestions. La violence est transmise au spectateur par des bruits insupportables, l’absurdité par des comportements incompréhensibles. L’auteur a choisi d’explorer les répercussions personnelles et internes de la guerre [...]

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Le grand cycle

25 mai 2012 · Divers, Scène · Elsa Pépin

À l’occasion du Festival TransAmériques, j’inaugure ce blogue, Bivouac, en référence à ces campements de fortune que j’établis tous les soirs dans la ville pour assister à ce qui se crée sur la scène montréalaise, et que je tâcherai de vous raconter, en bonne vigile de la vie qui s’invente sur les planches de nos théâtres. Pour la soirée d’ouverture du FTA hier soir, après un concert de casseroles chaudement partagé par la foule électrisée, le chorégraphe originaire de Sao Paulo Guilherme Botelho, qui a fondé sa compagnie Alias à Genève, nous a donné un voyage sensoriel phénoménal. Envoûtant et inquiétant, Sideways Rain part d’une idée simple et la pousse jusqu’à son ultime limite, créant avec ses 14 danseurs qui traversent la scène de gauche à droite durant toute l’heure du spectacle, un flot continu qui rappelle les mouvements élémentaires de la vie terrestre. D’abord à quatre pattes comme des insectes ou des animaux, grimpant, rampant, marchant, puis courant, roulant, reculant, les 14 corps qui se déplacent inlassablement finissent par créer un mouvement hypnotique, une sorte de marée, de vague ou de pluie, comme son titre l’indique, qui renvoie au grand cycle de la vie dessiné par une grammaire précise, [...]

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