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	<title>Bivouac</title>
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		<title>L&#8217;art du carnage</title>
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		<pubDate>Tue, 05 Jun 2012 21:29:25 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Elsa Pépin</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>La performeuse Julie Andrée T. propose avec <em>Nature morte</em> un spectacle qui peut laissé dubitatif et même agacer par son symbolisme et son éclatement pouvant apparaître hermétiques, mais en déplaçant notre regard de spectateur habitué à une certaine dramaturgie, on peut jouir de ce spectacle comme d&#8217;une expérience visuellement inouïe. Bien qu&#8217;il soit question de la mort, avec cette idée que nous sommes des animaux apprivoisés et dénaturés, c&#8217;est bel et bien un tableau vivant et traversé d&#8217;une force sauvage que nous offre cette artiste formée aux arts visuels et qui construit, en grande plasticienne, une &laquo;&nbsp;expérience paysagère&nbsp;&raquo; trash, philosophique et physique.</p>
<p>D&#8217;abord munie d&#8217;un micro, assisse sur un speaker, se balançant au vent en chantant le souvenir des actions humaines dans un doux mouvement nostalgique, Julie André T. se demande si elle rêve, si elle meurt, entrant doucement dans une zone hors du temps et du réel. Il faut ensuite s&#8217;accrocher pour ne pas perdre le fil des gestes parfois incompréhensibles (qui semblent frôler le n&#8217;importe quoi), mais qui mènent à des figures fascinantes, créées par son corps en relation avec le décor formé de panneaux amovibles de différentes couleurs, de miroirs, de pots de peinture dans lesquelles elle plonge ses mains, d&#8217;un squelette suspendu à une corde lié à son pied, le tout transformé par de magnifiques jeux de lumière et une bande sonore qui créent des atmosphères fantasmatiques et, avous-le, sublimes pour l&#8217;oeil. On a l&#8217;impression d&#8217;entrer dans une peinture de Dali, libre, comme dans une lecture psychanalytique, de trouver un sens et de faire les liens qui nous conviennent. L&#8217;installation-performance a quelque chose de surréaliste, de fou et de presque aliéné dans certaines actions qui modifient et détruisent le paysage, dans cette promenade d&#8217;un corps nu qui transperce la toile, déchire le plancher, se plante des batons dans le crâne, s&#8217;attache les mains comme une marionnette, se fonde aux couleurs, devenant le sujet actif d&#8217;une nature morte, une position qui, en soi, pose des questions intéressantes sur le croisement inusité de l&#8217;art visuel et de la dramaturgie.</p>
<p>Quand un orignal se détache du mur, laissait apparaître un &laquo;&nbsp;does not exist&nbsp;&raquo; qui suit le &laquo;&nbsp;pure white&nbsp;&raquo; écrit sur d&#8217;autres panneaux, on peut interpréter cette aphorisme de diverses façons, y voyant une réflexion sur la recherche de pureté dans un monde sale et massacré (la scène ressemble désormais à un champ de bataille), et la danse finale dans un bain rouge, avec un tablier de boucher, les bras attachés, avec un jet de plumes soufflées sur son corps, on trouve que la scène a décidemment l&#8217;air d&#8217;un carnage et la pièce, d&#8217;une sacrée peinture de boucherie humaine.</p>
<p>À vous de vous laisser imprégner de cet univers absolument original, parfois désopilant et confus, mais qui jette un éclairage nouveau sur la possible conjugaison du corps et de l&#8217;art platisque. La théâtralité n&#8217;est pas toujours achevée (la narration n&#8217;est pas l&#8217;élément le plus réussi de la performance et la gestuelle semble parfois datée), mais je salue l&#8217;audace et la beauté de la construction de l&#8217;oeuvre.</p>
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		<title>La rue dans le théâtre</title>
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		<pubDate>Mon, 04 Jun 2012 14:06:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Elsa Pépin</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>On se pose souvent la question au théâtre de l&#8217;utilité ou de la pertinence de monter des classiques. Si des relectures permettent de ramener jusqu&#8217;à nous les figures anciennes, Enrico Casagrande et Daniela Nicolo de la compagnie Motus réussissent l&#8217;exploit d&#8217;entamer un réel dialogue dans le présent avec Antigone dans <em>Alexis, une tragedia greca, </em>présentée au FTA ce soir et demain encore. Ressuscitant le passé pour éclairer notre époque, ici et maintenant, ils rendent à l&#8217;art du présent toute sa beauté et sa féroce puissance. Le résultat est bouleversant.</p>
<p>Les Italiens ont mené une enquête réelle en Grèce, suite à l&#8217;assassinat d&#8217;un jeune manifestant, Alexandros Grigoropoulos (Alexis), tué par un policier en 2008 et qui a provoqué une vague de manifestations monstres, que plusieurs considèrent comme le bois d&#8217;allumage du grand mouvement des Indignés qui a suivi. Autour de ce Polynice moderne, les metteurs en scène ont créé un univers qui abolit les frontières du réel et de la fiction, du passé et du présent, faisant intervenir les acteurs sur le rôle et la fonction de l&#8217;art dans la société, alternant entre plusieurs narrations : documentaire, commentaires des acteurs sur leur voyage en Grèce, passages d&#8217;Antigone, vidéo d&#8217;archives et en direct, captant des clichés du moment présent tout en fouillant le passé de façon brillante. Une actrice grecque, Alexandra Saranatopoulu, témoigne aussi des événements, de la nuit du décès d&#8217;Alexis, alors que les trois autres acteurs cherchent à travers les personnages qu&#8217;ils incarnent et leurs propres réflexions qui serait Antigone aujourd&#8217;hui. Cheminant avec des amorces de réponses, mais surtout beaucoup de questions, ils finissent par dépasser le mythe, le réécrivant pour faire avancer le monde, refusant eux-mêmes la loi, celle de Créon et de l&#8217;Histoire qui se répète inlassablement et sclérose l&#8217;énergie vivante de la société nourrie d&#8217;impatience, du feu brûlant d&#8217;une jeunesse en colère, résistante, rebelle, de cette saine discorde qui gronde dans notre printemps érable.</p>
<p>Actualisant de façon grandiose la résistance solitaire d&#8217;Antigone, le sacrifice de Polynice et l&#8217;intransigeance de Créon, la compagnie italienne Motus réussit avec ce jeu de reconstitution du mythe grec et du questionnement socio-politique sur l&#8217;actualité de notre monde en crise, à faire battre le pouls de la ville, du présent et de chaque spectateur. Un appel criant à la solidarité vient d&#8217;ailleurs faire trembler de joie plutôt que de peur tous les Antigone d&#8217;aujourd&#8217;hui, dans un moment de synergie inoubliable avec le public.</p>
<p>Antigone lutte pour le souvenir, mais elle parvient ici à surmonter l&#8217;obstacle du temps et de la loi ayant causé ce tort, à courir vers l&#8217;avenir, à briser l&#8217;étau de sa solitude grâce à la présence du public qui participe à l&#8217;envolée magnifique de l&#8217;héroïne confinée depuis des siècles à pleurer son frère sacrifié, laissé sans sépulture. Par un jeu physique expressif, des images-chocs, une superbe ambiance sonore avec l&#8217;utilisation efficace de micros collés sur la peau qui réverbèrent les voix, exploitant avec beaucoup de liberté et de spontanéité tous les moyens du théâtre tout en remettant sans cesse en question ces artifices du spectacle, Motus désamorce les attentes et vient chercher le public tant par l&#8217;esprit que par le corps, le coeur et le tripes. <em>Alexis, une tragedia greca </em>est à la fois recherché et accessible, parvient à conjuguer une dramaturgie originale et une exploration formelle contemporaine à une émotion brute, poétique, livrée simplement pour tous les publics.</p>
<p>&laquo;&nbsp;L&#8217;artiste est un scarabée qui se nourrit de la merde du monde et la transforme en beauté&nbsp;&raquo;, nous dit-on dans cette pièce-choc qui incarne à merveille cette proposition. Morceau fort de ce festival placé sous le sceau du carré rouge, qui trône ici au centre de la scène tel un présage amené par nos cousins européens, <em>Alexis, une tragedia greca</em> fait partie de ces rares moments de grâce où l&#8217;art rejoint le réel. Chapeau à Motus qui ramène le théâtre dans la cité, ressuscite l&#8217;histoire et la fait parvenir jusqu&#8217;au nous, au pas d&#8217;une société qui regarde vers demain, mais sait aussi se souvenir. La rue n&#8217;aura jamais été aussi proche du théâtre. Je ne vous en dis pas plus et vous invite fortement à vivre l&#8217;expérience.</p>
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		<title>10e jour du FTA, de révolte, de chaos et de grâce</title>
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		<pubDate>Sat, 02 Jun 2012 17:52:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Elsa Pépin</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Le politique est à l&#8217;honneur dans plusieurs pièces présentées au FTA cette année. Après les Irakiens et leur <em>Irakese Geetsen</em>, qui plongeaient courageusement dans une peinture surréaliste de la guerre en Irak, la compagnie italienne Motus nous a présenté le fort original <em>Too Late! (antigone) contest #2</em>, véritable petite bombe poétique jetée à point nommé dans le Montréal déchiré par la crise des étudiants. La révolte d&#8217;Antigone revisitée par les metteurs en scène Enrico Casagrande et Daniela Nicolò est explorée à la lumière du conflit des générations, construite autour d&#8217;un duel improvisé par un formidable duo d&#8217;acteurs : l&#8217;un (Vladimir Aleksic) jouant un Créon ambivalent, hésitant entre une autorité amie et bienfaitrice et un pouvoir coercitif tyrannique; l&#8217;autre (Silvia Calderoni), incarnant d&#8217;abord Hémon puis Antigone, deux figures de la jeunesse cherchant sa place dans la société.</p>
<p>Inspirée de l&#8217;Antigone de Brecht avec des références à la version du Living Theatre,  la compagnie propose dans une mise en scène minimaliste un <em>contest</em> entre ces deux personnages, une confrontation sous la forme d&#8217;un dialogue qui démonte les rouages des jeux de pouvoir se promenant entre de véritables joutes rhétoriques, d&#8217;amusants tableaux (guerre de chiens, déguisements successifs de Créon portant le masque d&#8217;un vieux rabougri rappelant Berlusconi) et des réflexions réelles des acteurs, optant pour une distanciation qui met tristement en relief l&#8217;horizon bloqué pour tous ces Antigone d&#8217;aujourd&#8217;hui vivant dans une Europe sclérosée, dont la révolte arrive &laquo;&nbsp;trop tard&nbsp;&raquo;. Lorsque Antigone demande à Créon:  &laquo;&nbsp;Tu me possèdes, alors qu&#8217;est-ce que tu veux faire de moi? Tue-moi!&nbsp;&raquo;, on doit admettre les bouleversants échos avec ce qui se passe entre les jeunes et le gouvernement québécois. Valsant sur scène sur une musique chantant sa solitude, cette Antigone forte et naïve, rappelle la beauté fragile d&#8217;une jeunesse qu&#8217;on préfère envolée par ses rêves qu&#8217;étranglée par la loi. Bien hâte de voir la seconde pièce de la compagnie italienne :  <em>Alexis, une tragedia greca</em>, qui fait partie de ce même projet sur les traces d&#8217;Antigone, présentée à partir de dimanche.</p>
<p>Dans un geste beaucoup plus violent, radical et frondeur, le Mladinsko Theatre, compagnie très avant-gardiste d&#8217;ex-Yougoslavie, propose quant à lui une pièce-choc sur la guerre des Balkans avec <em>Maudit soit le traître à sa patrie!</em> L&#8217;entrée en matière est belle, avec une fanfare agonisante expiant les dernières notes d&#8217;un chant slave douloureux, puis livrant directement au public les destins entrecroisés d&#8217;acteurs décédés à cause d&#8217;une scène de branlette dans un film porno, tournant le tragique en dérision. L&#8217;arme du rire se fait pourtant vite déloger par celle de la guerre, des coups de feu fusant à profusion, venant massacrer à répétition toute manifestation de patriotisme, créant un climat de tension extrême pour le spectateur agressé sans cesse par ces explosions assourdissantes.</p>
<p>Construisant une féroce critique des nationalismes qui mènent au morcellement des identités, cette balkanisation tragique qui a mis à mort un peuple, l&#8217;auteur Olivier Frljic expose les dérives de l&#8217;amour du pays qui ne peut que mener à la haine de l&#8217;autre. Entre un défilé de drapeaux qui vire en parade armée, des discussions tendues sur les origines ethniques de l&#8217;un, les dilemmes moraux provoqués par les guerres, les acteurs jettent au public de &laquo;&nbsp;femmelettes de Québécois&nbsp;&raquo; des insultes bien visées sur nos rapports avec les Amérindiens, notre exploitation pétrolière, le génocide francophone qu&#8217;on ne contrôle pas, le culte de Céline Dion. Frontale et provocatrice, la pièce prend donc chaque public à témoin de ses propres comportements politiques condamnables, créant un contexte propice à la remise en question, incitant à l&#8217;action ou du moins à une certaine conscientisation.</p>
<p>Un peu trop appuyée et axée sur la dénonciation directe, la pièce manque de théâtralité, les discours prônant sur la dramaturgie. Le texte puise dans les expériences personnelles de chacun des acteurs, faisant surgir des moments forts, des émotions vives et l&#8217;extrême violence de la logique guerrière vécue de l&#8217;intérieur, mais la répétition du procédé (discours patriotique menant à la guerre, illustré par des coups de feu) finit par lasser et le goût de la provocation par diluer la force de frappe du concept. Nul doute que la proposition percutante d&#8217;Olivier Frljic fait son effet, car on sort assourdi et agressé, mais l&#8217;attentat théâtral perd en puissance en basculant dans le manifeste politique qui cherche la subversion avec parfois trop d&#8217;ardeur, attaque de front quand il aurait pu suggérer plus subtilement.</p>
<p>Loin du bruit et des assauts violents, le deuxième opus d&#8217;Anne Teresa de Keersmaeker, <em>Cesena</em>, présenté hier et ce soir encore au FTA, confirme quant à lui le travail exigeant de la chorégraphe qui transporte avec ce concert de corps et de voix loin, très loin de notre monde de messages prédigérés et prévisibles. Si l&#8217;oeil et la tête savent patienter, ce qui émerge de la noirceur après plusieurs minutes de lente contemplation est somptueux, mais il faut quitter le tableau de bord habituel et se laisser guider par ces merveilleux danseurs et chanteurs qui accouchent, dans la nuit, d&#8217;une grâce née de luttes et de disharmonie. La beauté née du chaos, un peu comme cette bouleversante Antigone italienne et peut-être québécoise ?</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Le spectacle de soi</title>
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		<pubDate>Thu, 31 May 2012 21:39:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Elsa Pépin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[La mise en spectacle de soi, ça vous dit quelque chose? Si Facebook offre désormais une plate-forme privilégiée pour laisser [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>La mise en spectacle de soi, ça vous dit quelque chose? Si Facebook offre désormais une plate-forme privilégiée pour laisser libre cours à la représentation de soi, le Nature Theatre of Oklahoma, qui avait présenté <em>Rambo Solo</em> au FTA en 2009, transforme quant à lui le récit biographique d&#8217;une Américaine ordinaire en comédie musicale avec l&#8217;ambitieux et très étonnant projet <em>Life and Times</em>. Le résultat est stupéfiant.</p>
<p>Les directeurs de ce théâtre d&#8217;avant-garde new-yorkais, Pavol Liska et Kelly Cooper, ont l&#8217;habitude de travailler hors des sentiers battus. <em>Life and Times</em> est le dernier d&#8217;une séries de spectacles fondés sur des enregistrements audio. Ici, le verbatim d&#8217;une conversation téléphonique de 16 heures forme le texte, intégralement chanté sur scène sans coupures ni réorganisation, pour cette saga de 10 épisodes relatant la vie d&#8217;une des membres du groupe qui a répondu à la question : &laquo;&nbsp;Peux-tu me raconter l&#8217;histoire de ta vie?&nbsp;&raquo; L&#8217;épisode 1 qui nous est présenté au FTA couvre la période de la naissance à l&#8217;âge de 8 ans, chanté et dansé d&#8217;abord par trois actrices, puis relayé à trois acteurs, au musicien, chacun récupérant tour à tour la narration de cette banale biographie qui se théâtralise devant nous et ramène le récit de cette quidam qui cherche à affirmer son individualité et sa différence à une vie parmi les autres, désolante de conformisme.</p>
<p>D&#8217;abord déroutante et absolument kitsch, la proposition de cette comédie musicale enrobée de chorégraphies inspirées des parades de propagande communiste croisées à une sorte de gymnastique rythmique (avec ballons, cerceaux, rubans et stepettes cucus) fascine tant par son extravagance totalement assumée que par l&#8217;originalité de la narration, un tissu de souvenirs chaotique, digressif au possible, hachuré, ponctué d&#8217;hésitations, de &laquo;&nbsp;euh&#8230;&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;vous savez&#8230;.&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;genre&nbsp;&raquo;, &laquo;&nbsp;tsé&nbsp;&raquo;, et tous ces autres petits tics de langage qui cousent le long fil de ce matériau anti-théâtral. L&#8217;histoire ordinaire d&#8217;une Américaine moyenne, transmise dans une langue approximative pleine d&#8217;ellipses et de banalités, se métamorphose en spectacle épique d&#8217;une redoutable efficacité, huilée au quart de tour. Mené par une formidable distribution qui arrache les rires et soutient un rythme serré pendant 3h30, la pièce inclassable inclue aussi des décrochages et interventions avec le public qui viennent ajouter une touche ludique à cet ovni fort sympathique. De la vulgaire existence naît alors l&#8217;extraordinaire.</p>
<p>Mais que se passe-t-il pour que le récit exhaustif de cette fille sans qualités à la vie ennuyeuse capte autant notre attention ? La magie vient du fait que l&#8217;exercice de remémoration de l&#8217;héroïne offre un spectaculaire dévoilement de la mémoire, une quête des origines unique et livrée sans censure. On assiste au processus de réminiscence en direct,  l&#8217;émergence mystérieuse de flashs, de formes, d&#8217;odeurs, de couleurs et d&#8217;objets, de noms et de visages, puis de scènes de la vie scolaire, de traumatismes de l&#8217;enfance liés à de bénins accidents, qui racontent dans le désordre la découverte de la différence sociale, de la honte, de l&#8217;injustice, de la peur, bref, ce tissu informe de bouts de récits anodins révèle  la recherche brute et laborieuse d&#8217;une identité depuis ses fondations premières (ici, les 8 premières années de vie). On pense à la <em>Recherche du temps perdu</em> pour la démarche et la création d&#8217;un monde à partir d&#8217;un détail, mais la proposition formelle est à l&#8217;opposé de celle de Proust : plutôt qu&#8217;un récit construit et travaillé, nous avons un ici des chansons qui livrent sans aucun raffinement les images parvenues au fur et à mesure dans l&#8217;esprit de la locutrice.  Des petits faits ridicules de l&#8217;enfance (chicane avec une amie, jalousie pour une autre, drame autour d&#8217;une robe portée deux années de suite pour la photo d&#8217;école) se construit petit à petit l&#8217;édifice d&#8217;une vie, l&#8217;origine des sentiments (celui, déjà très fort, des classes sociales, se traduit par ce goût naturel vers les enfants mieux nantis). Le spectacle de soi devient celui d&#8217;une société; le petit monde de l&#8217;enfance, son microcosme.</p>
<p>Prodigieuses plongée dans les dédales de la mémoire qui se raconte dans un étrange langage tout en contraction et en perception, <em>Life and Times</em> renouvelle les formes du théâtre pour faire du plus banal le plus grandiose des spectacles. L&#8217;égocentrisme n&#8217;aura jamais connu de démonstration aussi forte de son potentiel théâtral. Attention, l&#8217;expérience réveille nos propres souvenirs d&#8217;enfance et la reconnaissance de soi à travers l&#8217;autre peut être extrêmement troublante. Ce soir et demain, à ne pas manquer au FTA.</p>
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		<title>À bout de souffle</title>
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		<pubDate>Wed, 30 May 2012 16:25:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Elsa Pépin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Elle a quelque chose de baveux, Anne Teresa de Keersmaeker. La grande chorégraphe belge ne distribue pas les clefs au [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Elle a quelque chose de baveux, Anne Teresa de Keersmaeker. La grande chorégraphe belge ne distribue pas les clefs au public pour ouvrir toutes les portes qu&#8217;elle lui offre, mais la beauté et la force d&#8217;<em>En atendant</em>, présentée hier au FTA devant un public un peu frileux (soirée bénéfice oblige), naissent de l&#8217;effort sollicité chez le spectateur, en écho avec celui qui se déploie chez les danseurs.</p>
<p>Cette pièce pour huit danseurs et quatre musiciens, écrite sur une musique de l&#8217;<em>Ars subtilior</em> datant du XIVe siècle, se révèle effectivement un bel hommage à l&#8217;effort. Bien que finement écrite, avec des entrelacs complexes de gestes en unisson et en dissonnance, une architecture raffinée en contrepoint avec la musique, la pièce de la compagnie Rosas prend la forme d&#8217;un exercice, avec le parti-pris de nous laisser voir ses ficelles, se présentant à nous comme un grand laboratoire où il est permis de s&#8217;essuyer la sueur au front, de compter à voix haute, de se déshabiller et d&#8217;échanger les vêtements. Les danseurs chaussés de baskets prennent des pauses pour reprendre leur souffle (mis à rude épreuve), puis replongent dans l&#8217;arène après s&#8217;être échangé un regard, un signal pour savoir qui entamera la prochaine danse, comme dans une grande répétition, en attendant la tombée du jour. La pièce suggère la dimension elle-même inachevée de la vie faite de gestes et d&#8217;efforts toujours à recommencer, toujours à renouveler. Valorisant l&#8217;essai sur la finitiude, de Keersmaeker invite à une danse-vérité qui refuse la fixité et s&#8217;inscrit ainsi dans un mouvement perpétuel, un souffle qui cherche à dépasser sa limite.</p>
<p>L&#8217;oeuvre s&#8217;ouvre d&#8217;ailleurs sur un souffle poussé à bout par un flûtiste virtuose, pour ensuite laisser place au chant, puis au corps des danseurs qui entament des pas d&#8217;abord timides, puis une sorte de bal qui prend des airs de parade animale, de concours ou de combat avec quelques figures martiales et des élans de révolte solitaire dans un jeu constant sur les contrastes entre les énergies propres à chacun, que la chorégraphe met en valeur. Ce somptueux ballet de corps individualisés qui se partagent, se rencontrent, s&#8217;attirent et se rejettent dans des mouvements géométriques, rappelle que l&#8217;amour, découlant de l&#8217;harmonie, vient aussi des mathématiques. Ce sont avant tout des énergies humaines qui dansent et vivent sur scène, se toisant du regard, puis nous observant aussi d&#8217;un oeil insistant, voire arrogant, créant des champs magnétiques puissants.</p>
<p>Le refus de la chorégraphe d&#8217;emprunter les chemins habituels générateurs de sens, préférant ouvrir un inépuisable laboratoire vivant qui cherche lui-même à se dépasser, peut être perçu par certains comme de la prétention. Il suscite chez moi l&#8217;admiration, parce au lieu d&#8217;un spectacle de danse magistral, <em>En atendant</em> devient une prodigieuse allégorie de la vie, de l&#8217;homme en perpétuel combat avec lui-même, avec l&#8217;autre, avec son corps et ses limites, avec ses propres questionnements. Les danseurs, tous extraordinaires, rivalisent de prouesses dans des tempêtes sauvages, devenant cheveaux fougueux, bascules fragiles, capteurs électriques ou simples marcheurs, fascinants par la seule force de leur intention, mystérieuse, tout autant que l&#8217;oeuvre.</p>
<p>Froide, la pièce se réchauffe par la chaleur qui émane des corps à bout de souffle et de la musique, livrée avec grâce par les musiciens qui donnent à ces tableaux exigeants une touche de légèreté aérienne, une dimension sacrée à la course physique des corps, qui offrent aussi leur propre musique quand les instruments font silence.  Magnifiquement mise en scène par la grande chorégraphe belge dont je salue l&#8217;insolente radicalité, <em>En atendant</em> fait partie de ces oeuvres qui séduisent ceux qui veulent goûter à l&#8217;élixir de l&#8217;effort, jusqu&#8217;à perdre le souffle. Deuxième du diptyque, <em>Cesena</em> sera présentée au FTA les 1er et 2 juin.</p>
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		<title>Nathan et Jacques, les fatalistes</title>
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		<pubDate>Mon, 28 May 2012 19:26:04 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Elsa Pépin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[En assistant à Nathan, la dernière pièce d&#8217;Emmanuel Schwartz présentée au FTA samedi soir, j&#8217;ai retrouvé un plaisir rare et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>En assistant à <em>Nathan</em>, la dernière pièce d&#8217;Emmanuel Schwartz présentée au FTA samedi soir, j&#8217;ai retrouvé un plaisir rare et libérateur, découvert à son meilleur à la lecture de <em>Jacques le fataliste</em>. L&#8217;écriture de Schwartz, foisonnante et débridée, n&#8217;est pas celle de Diderot, mais l&#8217;auto-dérision et la raillerie y sont forts bien amenés et valsent habilement entre le sérieux et la satire, comme chez l&#8217;arrière-cousin français.<br />
Nathan, un grand brûlé cherchant à écrire sa généalogie, dirige les personnages par la force de son cerveau, mais se fait constamment interrompre par les membres de son clan qui viennent briser son grand récit à mesure qu&#8217;il essaie de se construire. Bavard, philosophe et obnubilé par sa lignée maudite (cette fatalité qu&#8217;il cherche à déjouer), Nathan fait penser à ce bon vieux Jacques sans cesse interrompu par son maître. Ici, c&#8217;est la famille de Nathan qui casse sans cesse l&#8217;élan du narrateur, aux prises avec un goût immodéré pour le récit épique, la tragédie et les envolées grandioses. Tout à tour, les personnages interviennent et refusent de participer à la reconsitution de leur histoire réécrite par leur frère qui se prend pour Dieu et les fait royalement chier. Ça provoque des confrontations violentes, beaucoup de situations comiques et de quoi se souvenir comment la famille fait décidemment un beau champ de bataille.</p>
<p>À coups de digressions et de décrochages, Schwartz libère son verbe ample, prend les poses des grands mythes et fait appel à la numérologie pour comprendre le sens de la filiation, tout en remettent en question les principes mêmes du récit, venant questionner les fondements de l&#8217;histoire, la grande comme la petite. Parfois un peu éparpillée parce qu&#8217;exubérante et touffue, osant des écarts parfois franchement éloignés du centre de l&#8217;histoire, <em>Nathan</em> charme par son audace, celle d&#8217;un auteur qui préfère les extrêmes à la nuance et cherche à comprendre l&#8217;élan prolixe du théâtre en le ramenant sans cesse en face de ses excès, démolissant et rebâtissant l&#8217;édifice d&#8217;un art et d&#8217;un homme, mégalomanes et fragiles. </p>
<p>La mise en scène, simple, permet à la parole de se déployer dans toute sa puissance, mais c&#8217;est surtout le jeu des excellents comédiens qui donne à cette fresque humaine et monstrueuse toute son amplitude. Schwartz dirige bien ses acteurs. Quelque chose d&#8217;euphorique et d&#8217;assumé qui fait bon à voir : Étienne Pilon et Ève Pressault sont flamboyants, mais tout le reste de la distribution est solide : Larissa Corriveau, Francis La Haye, Dominique Leclerc, Alexis Lefebvre, Jean Marchand, Marie-France Marcotte, Bernard Meney, Mani Soleymanlou, Guillaume Tellier et Fanny Weilbrenner. Du beau boulot, avec du souffle, une écriture inspirée qui assume ses enflures et un sens aigue de la dérision qui m&#8217;a fait rire et valser comme avec le bon vieux Diderot.</p>
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		<title>Du charisme irakien et travesti au FTA</title>
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		<pubDate>Sat, 26 May 2012 20:11:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Elsa Pépin</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Courir le marathon du FTA veut parfois dire faire le grand écart. Hier soir, c&#8217;était le cas entre <em>Irakese Geesten</em> (Fantômes irakiens) de Mokhallad Rasem, et <em>(M)IMOSA, twenty looks or Paris is Burning at the Judson Church</em>, de Trajal Harrell. Entre le Prospero et la Cinquième salle de la PdA, il fallait traverser un bout de la ville, du déluge et de la manifestation nocturne, mais surtout passer de la guerre en Irak revisitée par un jeune Irakien vivant en Belgique et un hommage au fameux courant du &laquo;&nbsp;voguing&nbsp;&raquo; par quatre magnifiques danseurs de Paris, Lisbonne et New York. Deux expériences extrêmes qui parodient le spectacle de manière fort différente, des performances éclatées, dérangeantes, charismatiques.</p>
<p>Avec <em>Irakese Geesten</em>, trois acteurs Irakiens et deux actrices germano-flamandes font le portrait impressionniste de la guerre en Irak. La narration est complètement déchirée, aussi chaotique que peut l&#8217;être la guerre. La beauté de ces tableaux très personnels vient de ce choix d&#8217;évoquer les émotions et les images de la guerre non pas littéralement, mais par des suggestions. La violence est transmise au spectateur par des bruits insupportables, l&#8217;absurdité par des comportements incompréhensibles. L&#8217;auteur a choisi d&#8217;explorer les répercussions personnelles et internes de la guerre sur les individus : troubles de perception, désordres psychiques et physiques (représentés par des transes, crise d&#8217;asthme, retour à une étrange animalité), cauchemars. Jouant sur les ruptures constantes de ton et de rythme, les chocs abrupts, le fossé entre les expériences personnelles, cette pièce coup-de-poing, parfois un peu conceptuel ou même agaçante parce que trop abstraite, demeure un geste artistique courageux avec de puissantes images (le repas bordélique avant la guerre est mémorable). La remise des prix calquée sur les Oscars pour les victimes de la guerre irakienne fait rire jaune, d&#8217;abord parce qu&#8217;on ne peut nier la récupération des images spectaculaires de la guerre en Irak dont les médias se sont gavés, mais aussi parce que les remerciements des trois lauréats fait réellement entrer la réalité dans la pièce surréaliste. La fin, bouleversante, rejoint celle de <em>Valse avec Bashir</em> (de l&#8217;israélien Ari Folman), une autre grande oeuvre inspirée de la guerre. Ce soir et demain, au Prospero.</p>
<p><em>(M)IMOSA</em>, d&#8217;un tout autre genre, récupère aussi le spectacle mais façon exubérante et décomplexée héritée du célèbre courant du &laquo;&nbsp;voguing&nbsp;&raquo; dont elle s&#8217;inspire. Né à Harlem dans les années 1960 (dans une prison, raconte l&#8217;histoire), cette danse gay était à l&#8217;origine un acte de résistance contre la pauvreté, l&#8217;exclusion et une affirmation de la différence culturelle lancée par la communauté afro-américaine et latino. Inspirés des poses de mannequins de la revue Vogue, les &laquo;&nbsp;vogueurs&nbsp;&raquo; organisaient des concours de costumes où ils empruntaient le langage de la haute couture pour créer des défilés spectaculaires, exubérants, où la sexualité, l&#8217;érotisme et le travestissement étaient affichés ouvertement.</p>
<p>Si vous voulez assister à une démonstration de voguing virtuose, <em>(M)IMOSA</em> vous en donne plein la vue. Reproduisant le cadre de ces bals où concouraient les participants, les danseurs Cecilia Bengolea, François Chaignaud, Trajal Harrell et Marlene Monteiro Freitas pastichent tous les genres de la danse et exaltent chacune des émotions sollicitées pour ces performances absolument délirantes d&#8217;exhibitionnisme assumé. Exaltée est certainement le meilleur adjectif pour décrire l&#8217;ambiance qui régnait hier à la Cinquième salle. Les trois premiers numéros sont absolument géniaux : danse électrique de Marlene Monteiro Freitas; opéra du &laquo;&nbsp;fuck&nbsp;&raquo; par un travelo jouant la diva (François Chaignaud) et cyborg complètement weird enveloppée dans un one piece couleur peau juché sur d&#8217;immenses talons se tortillant maladroitement (Cecilia Bengolea). Chaque personnage s&#8217;invente et se construit sous nos yeux (on voit les performeurs s&#8217;habiller et se déshabiller, se maquiller, enfiler les prothèses, s&#8217;assoir parmi le public) prétend être la vraie Mimosa, jouant allègrement avec cette dualité entre l&#8217;authenticité des témoignages de chacun et le travestissement constant. Rivalisant de mauvais goût (band de jeunes filles latinos qui se trémoussent comme des putes trop allumées, pastiche de comédie musicale, de ballet classique), les numéros s&#8217;enchaînent de façon aléatoire selon les soirs, me disait-on, un peu trop longtemps malheureusement. Le spectacle a duré deux heures hier soir. Certains tableaux font vraiment leur effet, notamment parce que les danseurs aux transformations successives ont un vrai talent d&#8217;acteur (particulièrement François Chaignaud). Une bonne vinaigrette un peu trop étirée, mais un show qui décoince. Dernière ce soir.</p>
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		<title>Le grand cycle</title>
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		<pubDate>Fri, 25 May 2012 15:47:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Elsa Pépin</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>À l&#8217;occasion du Festival TransAmériques, j&#8217;inaugure ce blogue, <em>Bivouac</em>, en référence à ces campements de fortune que j&#8217;établis tous les soirs dans la ville pour assister à ce qui se crée sur la scène montréalaise, et que je tâcherai de vous raconter, en bonne vigile de la vie qui s&#8217;invente sur les planches de nos théâtres.<br />
Pour la soirée d&#8217;ouverture du FTA hier soir, après un concert de casseroles chaudement partagé par la foule électrisée, le chorégraphe originaire de Sao Paulo Guilherme Botelho, qui a fondé sa compagnie Alias à Genève, nous a donné un voyage sensoriel phénoménal. Envoûtant et inquiétant, <em>Sideways Rain</em> part d&#8217;une idée simple et la pousse jusqu&#8217;à son ultime limite, créant avec ses 14 danseurs qui traversent la scène de gauche à droite durant toute l&#8217;heure du spectacle, un flot continu qui rappelle les mouvements élémentaires de la vie terrestre.<br />
D&#8217;abord à quatre pattes comme des insectes ou des animaux, grimpant, rampant, marchant, puis courant, roulant, reculant, les 14 corps qui se déplacent inlassablement finissent par créer un mouvement hypnotique, une sorte de marée, de vague ou de pluie, comme son titre l&#8217;indique, qui renvoie au grand cycle de la vie dessiné par une grammaire précise, mais un jeu aussi organique qui exerce un échange d&#8217;énergie extrêmement efficace.<br />
Par un travail prodigieux sur la cinétique (explorant tous les potentiels de la vitesse, de la progression et des forces créées par le mouvement), Botelho provoque chez le spectateur un trouble perceptif qui fait que quand les danseurs s&#8217;arrêtent, le sol semble continuer à avancer et les corps reculer. Après vérification, le décor est toujours immobile, mais nos yeux, eux, ont imprimé le mouvement et continuent à voir défiler le paysage. Comme après un manège, les gens sortaient d&#8217;ailleurs de la salle étourdis et un peu sonnés par cette expérience où le spectateur est lui-même emporté par le flot qu&#8217;il observe.<br />
En jouant constamment sur la continuité et la fracture, atteinte soudaine d&#8217;une forme d&#8217;individualité dans le mouvement de masse (une femme qui se lève debout et observe; un homme qui retient une danseuse, créant par l&#8217;attachement un bris dans le courant fluide, un regard vers le ciel ou une main au ventre), le chorégraphe réussit à faire surgir une dramaturgie dans ce qui paraissait au départ qu&#8217;une simple traversée de danseurs sur scène. Avec la musique inquiétante, électro noir texturé de notes organiques et industrielles, cette marche de l&#8217;homme peut d&#8217;abord sembler une marche de fin du monde, mais on songe aussi à la genèse, comme si ces corps dessinaient les premiers pas de l&#8217;homme depuis les batraciens jusqu&#8217;aux grands mammifères (courant avec une grâce prodigieuse). Le thème de l&#8217;évolution est central, mais si on nous raconte bel et bien une histoire, le sens profond de la pièce demeure secret, contenu dans celui de la sensation. De là toute la force de l&#8217;oeuvre, mystérieuse et électrisante.<br />
<em>Sideways Rain</em> est un tableau vivant qui nous fait sentir la rondeur du monde, nous transporte littéralement, soutenu par la puissance de 14 danseurs qui suivent avec un souffle et une énergie soutenus cette grande roue réglée au quart de tour, avec changements de costume, rapidité et constance sans faille qui nous font croire qu&#8217;un autre spectacle sûrement impressionnant doit se jouer <em>back stage</em>.<br />
Un morceau solide pour ouvrir le festival. Un théâtre du corps qui raconte sans mot. De toute beauté.</p>
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