Ce que le Harlem Shake dit de nous

5 mars 2013 9h29 · Fabien Loszach

Le phénomène a tout de la blague potache : il implique quelques amis, un peu de folie juvénile et une envie sincère de la partager avec le monde entier. Et puis, comme dans toute blague potache, il y a ceux qui n’aiment pas du tout, trouvant le phénomène trop primaire ou déjà trop périmé. Peu importe ces réticences,  le phénomène Harlem Shake a été reproduit plus de 100 000 fois et comptabilise plus de 400 millions de visionnements sur YouTube.

Le premier Harlem shake a été posté le 2 février, on y voit quatre personnes déguisées en collants roses, en super hero et en tenue d’extraterrestre dans une chambre de bonne en train de mimer une levrette sur un morceau d’un certain DJ Baauer (intitulé logiquement Harlem Shake). La dance dégénère après quelques secondes quand un sample tiré de la pièce invite à faire le Harlem shake (Do the Harlem Shake), invitation cryptique s’il en est. La vidéo a été mise en ligne par un certain Filthy Frank, humoriste japonais de son état sur sa chaîne Youtube DizastaMusic.  Filthy Frank aime beaucoup se déguiser en Mr Pink, un accoutrement qui consiste en une combinaison lycra rose, et qui le rend imperméable à la honte pour danser sur les tubes du moment dans les lieux publics.

La même journée, 5 autres adolescents sur le même fuseau horaire, mais 3000 km au sud, en Australie, répondent à ce premier opus, lancé telle une bouteille à la mer, par une vidéo à peine différente qui posera les bases iconographiques du Harlem shake : pendant les premières secondes de la chanson, un individu muni d’un casque, danse seul dans un lieu public sans que les autres protagonistes n’y prêtent attention. Quand le sample « do the Harlem shake » se fait entendre, le plan se termine et reprend dans une deuxième scène identique où cette fois toute la foule est contaminée par la frénésie et danse de concert. La vidéo a depuis été jouée presque 20 millions de fois et depuis, le phénomène ne s’essouffle pas.

Dj Baueer de son vrai nom Harry Rodrigues producteur de ‘trap music’ pour l’étiquette Mad Decent reste dubitatif devant ce succès planétaire. Profitant de la modification de la méthodologie  de comptage du American billboard qui prend désormais en compte les vidéos jouées surYouTube, son Harlem shake s’est hissé à la deuxième place du top 100. Refusant de capitaliser sur ce meme pour asseoir sa notoriété, il profite néanmoins des dividendes reversés par YouTube aux détenteurs de droits (une des raisons pourquoi Mad Decent  a laissé les fans utiliser le morceau). Dans une entrevue accordée lors d’une séance de questions sur la plateforme Reddit, Harry Rodrigues observait le phénomène avec philosophie et réalisme, se déclarant heureux que sa chanson ait pu lier tant de gens, mais sachant pertinemment le prix à payer : « Im gonna have lots of new haters and lots of new fans, and I think thats kinda just the game. »

Devant cet engouement planétaire, plusieurs ont revendiqué la paternité du Harlem shake, un Harlem shake naturellement plus authentique… Dans un article inspiré, le New York Times rappelle que le « vrai » harlem Shake serait né au début des années 1980 dans les quartiers misérables de la grosse pomme entre deux parties de basket dans Rucker Park. Albert Boyce  AKA Al. B. profitait des pauses pour amuser la foule avec ses moves fresh et son style proche du Popping. Al. B. passera sa vie à danser avant de casser sa pipe en 2006.

Plusieurs internautes ont aussi vu dans la surprenante vidéo norvégienne « Men Humping a Bridge » ajoutée en août dernier les prémisses du genre. Le montage utilise la même structure binaire : une coupure sépare une phase plutôt calme où l’on découvre un pont vide et une deuxième beaucoup plus explicite où un homme nu étreint ledit pont sur fond de musique techno. Brillant.

Que raconte le Harlem shake dans sa forme si simple et épurée? Rien, diront certains qui y voient juste une énième forme de mimétisme panurgien propre aux masses traditionnellement plus perméables aux phénomènes de mode. Toutefois, si l’on s’attarde un peu sur la sémiologie (c’est-à-dire aux signes et aux significations de ces vidéos), comme l’a fait avec brio Nicolas Jung, on peut déceler quelques thèmes typiques.

La personne casquée qui danse seule au milieu d’un groupe qui l’ignore est un élément perturbateur qui vient troubler l’ordre social. « Cet élément déclencheur explique Nicolas Jung est le trouble-fête qui, seul, transgresse les règles établies et introduit le désordre dans l’ordre social. Il suffit ensuite d’un appel, « Let’s the Harlem Shake », pour que l’environnement paisible et équilibré se transforme en un lieu orgiaque où tout semble permis : défoulement total, déguisements improbables, quasi-nudité, actes sexuels mimés. »

Rappellons-nous à ce sujet de la tragédie d’Euripide Les Bacchantes dans laquelle Dionysos, dieu du vin, du théâtre, de la fête, mais aussi de la folie revient dans la ville de Thèbes d’où il a été chassé. Cette cité calme est dirigée par Penthée, l’archétype du conservateur, il s’oppose en tout point à Dionysos, personnage ambigu, androgyne, bisexuel. Dionysos est le Dieu du vin, de la végétation arborescente et des sucs vitaux (sève, urine, sperme, lait, sang), il amène avec lui la fête, la débauche et l’effervescence. Dionysos va mettre Thèbes sens dessus dessous, et faire des homo-sapiens des homo-ludens voire même des homo-demens, un peu comme notre homme casqué.

 Pentheus, king of Thebes, opposes the orgiastic cult of Dionysos / Bacchus, but he is torn to pieces by the god’s wild followers, the Bacchantes. © Mary Evans Picture Library

 Le mythe a bien évidemment une connotation politique, et personne ne s’étonnera qu’il réémerge dans des zones de conflits. Ainsi, jeudi 28 février, celui qui se fait appeler Kandil (@kandily  sur Tweeter) et qui se décrit comme un  promoteur de la révolution égyptienne annonce qu’un Harlem shake vient tout juste de s’organiser devant l’édifice des frères musulmans, le parti politique du président Mohamed Morsi  qui préconise une lecture stricte du Coran.

Emmenée par un Dionysos à la tête de Mickey Mouse et en tenue traditionnelle, la foule de plusieurs centaines de personnes défie l’autorité religieuse dans ce qu’elle a de plus réactionnaire.


La vidéo du Caire entendait aussi relayer la voie d’une partie de la jeunesse tunisienne aux prises avec les mêmes réalités sociopolitiques. Après la révolution de Jasmin, une partie de la population a porté au pouvoir le parti Ennahda, une formation elle aussi d’obédience islamiste. Cette dernière affirme progressivement ses valeurs en condamnant notamment les supposés symboles de la culture occidentale comme les tenues déshabillées ou plus simplement la danse. Au Maghreb, les 15-24 ans représentent presque 1/5 de la population et leur niveau d’éducation s’est grandement amélioré notamment en Tunisie. Profitant d’un certain essor économique, cette jeunesse a eu la chance de grandir avec internet, préférant bien souvent les vices de la culture pop mondiale aux préceptes poussiéreux de l’Islam à papa.

La veille de la vidéo du Caire, des étudiants tunisiens en sont venus aux mains avec des salafistes (personnes qui revendiquent un retour à l’Islam des origines) après que ces derniers aient essayé d’empêcher l’organisation d’un Harlem Shake au cœur de l’institut des langues de Tunis en raison de son caractère « indécent ». En effet, les étudiants tunisiens, comme leurs homologues japonais et australiens n’hésitent pas à danser découverts, à mimer des actes sexuels et à se moquer des conservateurs, bref, ils se comportent comme des jeunes kouffars (mécréants). « Keep up the fight, Tunisia! Everyone should be allowed to dance » lit-on sur les commentaires de la vidéo, des commentaires provenant de toutes les régions du monde. If the kids are united…


Lundi 4 mars, l’agence France Presse révélait que le premier ministre de l’Éducation tunisienne ordonnait la tenue d’une enquête pour identifier les responsables d’une autre vidéo réalisée par des lycéens dans l’école des Pères Blancs d’El Manzah, près de Tunis. Petite innovation scénaristique cette fois, on découvre un individu seul dansant le désormais auguste Gangnam Style être mis à l’écart par un adepte du Harlem Shake. Après le traditionnel Do the Harlem Shake, le lycée exulte et pendant une vingtaine de secondes, les adolescents jubilent dans des accoutrements loufoques, mais aussi avec de fausses barbes pour se moquer encore une fois des religieux. Outré, le ministre Penthée a promis « d’éventuelles expulsions d’élèves ou le licenciement du personnel éducatif ».

Le désir de participer à un événement collectif et planétaire s’inscrit dans la forme traditionnelle du rituel. Le rite est un ensemble de conduites, d’actes répétitifs et codifiés d’ordres linguistique, gestuel, imaginal (des images partagées) et postural à forte charge symbolique. La vie quotidienne réserve des moments consacrés au rituel, des rituels qui offrent le sentiment d’appartenir à une gigantesque communauté jeune qui partage les mêmes références. En reproduisant le Harlem shake, on s’inscrit dans une histoire collective. Notons enfin qu’internet a accéléré la vitesse de propagation des rituels : quand il fallait plusieurs siècles pour qu’une prière se répande sur quelques centaines de kilomètres dans l’antiquité, il ne fallait plus que quelques dizaines d’années avec l’imprimerie et désormais plus que quelques heures avec le grand réseau mondial. Internet  permet  la propagation viral du rite (et sa disparition quasi immédiate).

Deuxième point enfin, le Harlem shake est une manifestation idéale de la folie, de la fête et du chaos libérateur. Il y a dans la fête, une dimension sensuelle et révolutionnaire non négligeable qui la rapproche à bien des égards des bacchanales grecques données en l’honneur de Dionysos. Ici, la fête se vit sur un mode extatique et affirme les potentialités du corps contre les contraintes de la morale et de la société. La fête est un exutoire collectif qui implique perte de contrôle et transgression de l’ordre établi. Le  Harlem shake est une métaphore de la révolution et des désirs de libération, pendant 20 secondes l’ordre moral devient chaos; un chaos régénérateur on l’espère.

 

image, : Harlem Shake au Caire, Egypte© Reuters

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    Journaliste, concepteur interactif, sociologue de l’imaginaire de formation, omnivore culturel. Les samedis à La Sphère à la Première chaine de Radio Canada pour mes chroniques Mythologies des internets.

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