1 février 2012 13h40 · Ianik Marcil
Les déclarations du sénateur Boisvenu de cet avant-midi ont soulevé une vague d’indignation qui a fait le tour des médias sociaux en moins de temps qu’il n’en prend pour le dire. Mais on s’est attardé sur la moins pire de ses déclarations, quant à moi.
On a, moi le premier, été essentiellement outré qu’un législateur fasse la promotion de la peine de mort dans un pays qui ne la pratique plus et s’y oppose, malgré un appui populaire encore important, comme le souligne ici Jérôme Lussier. Il a surtout affirmé qu’on devrait laisser une corde dans chaque cellule pour que les détenus puisse se suicider (ce qui serait une incitation au suicide, crime passible de 14 ans de prison selon l’amie Véronique Robert). Le sénateur s’est rétracté ce midi.
Ce qui choque bien davantage n’est pas là: rappelant « au passage les 10 millions de dollars qu’a coûté aux contribuables du pays le procès des membres de la famille Shafia, M. Boisvenu a expliqué que le temps était peut-être venu d’ouvrir un débat sur la peine de mort dans certains cas où les criminels sont irrécupérables. » Autrement dit, les peines à perpétuité coûtent cher, donc économisons en tuant les condamnés.
Cette remarque est tout sauf anecdotique. Elle est emblématique de la dérive économiste que nous connaissons depuis une trentaine d’années dans le discours politique. Celle qui place en amont de la réflexion politique et des prises de positions morales des considérations pécuniaires et financières. Les économistes sont les premiers coupable de cette dérive.
Je prétendais hier qu’un débat politique doit être fondé sur une posture morale, sur une idéologie, au sens propre. Que de recourir à des analyses et des faits a priori constituait un glissement économiste et scientiste dangereux. Le sénateur Boisvenu le démontre par l’absurde dans cette déclaration. Défendre ou s’opposer à la peine de mort doit être une posture morale qui n’a rien à voir avec ses conséquences économiques. Que ce monsieur souhaite la réhabilitation de la peine de mort est son droit; qu’il justifie cette posture morale sur des bases économiques est odieux et participe de la dictature de la raison dont tous les totalitarismes se font les chantres orduriers. Cela est d’autant plus odieux de la part d’un législateur non élu responsable au sénat du portefeuille de la justice.
Post-scriptum. Si le sénateur désirait recourir à l’argument économiste, il devrait savoir que des dizaines d’études universitaires ont démontré que la peine de mort coûte beaucoup plus cher que la prison à perpétuité. On en trouve ici, ici et encore plus ici.









Ça m’avait écorché les yeux également, cette allusion aux coûts du procès Shafia, mais j’ai été emporté comme nous tous dans la tourmente de la corde du pendu. Merci de revenir sur cette question, Ianik!
Un jour, nous aurons une vision humaniste de l’économie et de la politique. Un jour.
Bravo Véro excellent texte
)
Je lui passe le message
Le Sénateur a partiellement raison. Je pense qu’il serait plus humain de les geler durant la période de leur peine. Économiquement les prisonniers utilisent moins de place. Un sérum coûte sûrement moins cher que la bouffe et à la fin de leur peine les prisonniers ne ce seront pas fait des contacts criminels et devront s’adapter à la nouvelle société. On sauve également sur la sécurité et les gardiens.
Un Harper en devenir
Humour glacial ?
Les députés et les sénateurs constituent notre pouvoir législatif. Ils adoptent les lois qui nous dirigent. C’est élémentaire de savoir cela. Quand un député agit ou s’exprime de façon irresponsable, on peut toujours se dire qu’il a été élu. Et qu’après tout, ses électeurs n’ont que ce qu’ils ont choisi et mérité. Mais un sénateur est DÉSIGNÉ. Il y a donc une immense responsabilité au choix de ceux que l’on désigne.
Les propos du sénateur Boisvenu sont incohérents et dictés par la haine, et non par le désir d’adopter la meilleure législation pour sanctionner un meurtre.
1- Propos incohérents parce qu’en somme, M. Boisvenu voudrait voir mourir les meurtriers les plus rongés par le remord, et donc peut-être susceptibles de s’amender, et voir survivre les plus endurcis, ceux qu’aucun remord n’aiguillonne.
2- Propos dictés par la haine, car il faut essayer un instant d’imaginer un texte de loi imposant la présence d’une corde dans chaque cellule de condamné pour meurtre. Une telle aberration démontre bien l’irresponsabilité de M. Boisvenu, peu importe les regrets rétroactifs dictés par son parti.
Stephen Harper est tout aussi irresponsable d’avoir désigné un tel personnage pour contribuer à l’exercice du pouvoir législatif au Canada. Nous méritons mieux.
J’ajouterais que le problème d’élu / désigné touche, de plus, celui important de l’imputabilité. Les élus de la Chambre des communes sont imputables non seulement devant la Chambre mais devant leurs commettants, ce qui n’est pas le cas des membres du Sénat. En soi, cela ajoute à l’irresponsabilité…
Merci de reprendre cet extrait de l’affirmation de Boisvenu pour lequel j’ai une autre opinion qui va tout de même dans le sens de la dangérosité de celle-ci. Boisvenu ne parle pas du coût qu’engendrera l’application de la peine entière, il parle des coûts du procès et là, je trouve que de parler de tué des gens pour épargner le coût d’un procès c’est énorme et encore plus que le coups de la corde!!!
Vous avez tout à fait raison. Et c’est encore pire, comme vous le soulignez.
Si on désire économiser sur les coûts du système judiciaire pourquoi ne pas éliminer les procès, tout simplement, et exécuter tous les suspects sans autres formes de procès?
Sérieusement, il faut éliminer cette notion de coût de la justice. Déjà qu’on le fait sans en parler. S’il y avait plus d’argent dans le système la justice serait accessible à tous. Nous savons que seuls les riches peuvent se payer le système. Un peu comme la santé, mais en pire.
La peine de mort est indéfendable. Les erreurs judiciaires nous l’interdisent. Etre privé de liberté est assez payer il me semble. Si vous en doutez, faites en l’expérience. Laissez-vous enfermer par des amis en leur donnant comme consigne de ne pas vous laissez sortir malgré toutes vos supplications. Choisissez une période raisonnablement longue et inconfortable. Vous m’en donnerez des nouvelles.
Etre privé de liberté est épouvantable, point final. C’est pire que la mort, à mon avis.
Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’éliminer toute discussion sur les coûts de la justice, pas plus que sur ceux de la santé. On peut se poser des questions légitimes sur certains coûts du système
judiciaire tout en affirmant haut et fort le droit d’accès universel. Cela étant, je suis tout à fait d’accord avec vous – la peine de mort est indéfendable, ne serait-ce qu’à cause des erreurs judiciaires possibles. Et être privé de liberté est une peine terrible. Mais je n’essaierai pas pour autant votre petite expérience
Et que dire des coûts engendrés par le Sénat du Canada. L’argument économique, c’est bon dans les deux sens….
Très juste. Il serait intéressant de faire une analyse de la «rentabilité» économique du sénat
Moi, je pense que de nombreux politiciens et politiciennes partagent l’avis de Margaret Thatcher lorsqu’elle a affirmé, de manière péremptoire, que la société n’existe pas: « there is no such thing as society ».
Lorsque l’on partage et défend un tel point de vue, il reste le triomphe de l’économie, donc le triomphe de l’économisme.
JSB, sociologue des médias
Je me permets, une fois de plus, de présenter ici les propos de la «subversive» Thatcher:
*****Epitaph for the eighties? « there is no such thing as society »
Prime minister Margaret Thatcher, talking to Women’s Own magazine, October 31 1987
« I think we’ve been through a period where too many people have been given to understand that if they have a problem, it’s the government’s job to cope with it. ‘I have a problem, I’ll get a grant.’ ‘I’m homeless, the government must house me.’ They’re casting their problem on society. And, you know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. And no government can do anything except through people, and people must look to themselves first. It’s our duty to look after ourselves and then, also to look after our neighbour. People have got the entitlements too much in mind, without the obligations. There’s no such thing as entitlement, unless someone has first met an obligation. »*****
À mon humble avis, de tels propos sont éclairants et permettent de comprendre un peu mieux le «harperisme» et la démence de l’économisme.
JSB
Vous soulignez là une question extrêmement importante et intéressante. L’apriori éthique et épistémologique d’une position politique est fondamental. L’individualisme méthodologique de Thatcher (et du néoconservatisme/néolibéralisme en général) explique beaucoup de choses. Cela dit, il n’a pas le monopole de l’économisme. À l’opposé, une pensée que l’on pourrait qualifier de holisme méthodologique peut mener aussi à l’économisme. La pensée de Marx en est un exemple, lui qui réduisait le cours de l’Histoire à celle des rapports de production.
Je crois que le 21e siècle a besoin d’une pensée complexe qui dépasse ces visions monolithique de la vie humaine…
Monsieur Marcil, merci de votre commentaire éclairant! Il est vrai que l’individualisme méthodologique de Thatcher n’a pas «le monopole de l’économisme».
Et ce que vous dites sur la pensée de Marx est profondément exact! Je me permets de rappeler l’une de vos phrases:
*****«La pensée de Marx en est un exemple, lui qui réduisait le cours de l’Histoire à celle des rapports de production.»*****
Je pense que Lénine et de nombreux autres «communistes» exaltaient eux aussi la tendance «économiste».
L’utopie de Marx, c’était que quand une société développait colossalement ses «forces productives», il fallait une «révolution prolétarienne» qui exigerait une meilleure répartition de ces prodigieuses richesses. Tout cela dans le cadre d’une révolution prolétarienne, dirigée par l’avant-garde «éclairée».
Je m’arrête ici!
JSB