6 février 2012 14h12 · Ianik Marcil
Je n’écrirai pas un billet sur les causes et les conséquences économiques du suicide. Cela serait vulgaire.
On conçoit aisément la vulgarité: ce qui choque, heurte les mœurs, attaque des institutions ou des liens sociaux sacrés qui nous unissent.
Il y a une vulgarité de surface. Celle des clowns officiels, qu’on appelle aussi humoristes ou animateurs de tribunes radiophoniques populaires. Question de se vendre, ils multiplient l’usage du langage ordurier ou les dénonciations de ce qu’ils considèrent des situations sociales inacceptables. Ces excès de langage s’engouffrent rapidement dans l’oubli, feux de paille des esprits petits qui les conçoivent.
Mais il y a une vulgarité profonde, durable et éminemment dangereuse. Davantage insidieuse, elle passe inaperçue. Elle fait partie des lieux communs, de la normalité du discours - elle constitue, même, le discours normal. Elle ne choque plus, mais elle est choquante; elle ne remet plus en question les liens sacrés qui nous unissent, mais les détruit pourtant.
La vulgarité profonde, c’est la douce acceptation de l’intolérable. L’inacceptable transfiguré en normalité, l’horreur rationalisée, desséchée, désincarnée. La nausée que provoque la lecture des discours de Goebbels tient de cette vulgarité: son antisémitisme dépasse le ridicule de celui des clowns de service par sa rationalité, son détachement et sa froideur.
La statistique sociale et économique est, à cet égard, généralement d’une profonde vulgarité. Glaciale, rationnelle, désincarnée, l’approche quantitative gomme toute la profondeur des drames humains qu’elle tente de mesurer. Bien plus qu’un chapelet de jurons ou de propos racistes ou homophobes, cette phrase, digne de mes confrères économistes, est profondément vulgaire:
Le coût d’un suicide pour la société est évalué à 849 878 $, incluant les coûts directs pour les services de santé, l’autopsie, les funérailles et les enquêtes de police et les coûts indirects pour les pertes en productivité.
Elle est tirée du site de l’Association québécoise de prévention du suicide. Évidemment, je ne conteste pas la légitimité du recours à la statistique par l’AQPS. Elle s’inscrit dans la logique rationaliste qui caractérise notre société. L’AQPS n’a d’autre choix que de recourir à cette stratégie rhétorique.
Mais justement, cette logique est vulgaire. Il est profondément odieux d’avoir à recourir à l’argument quantitatif et à l’évaluation coûts-bénéfices, pour défendre une cause de cette importance. Un discours rendu faussement nécessaire par la vision utilitariste des petits comptables qui dirigent nos destinées grâce à notre servitude volontaire aux diktats de la rationalité. Là se trouve sa profonde vulgarité.
Je ne ferai pas un billet sur les causes et les conséquences économiques du suicide. Cela serait vulgaire.
C’est la semaine de prévention du suicide qui commence. Ayons un peu de noblesse d’âme en oubliant les statistiques et faisons preuve d’empathie envers ceux dont la place en ce monde leur semble insupportable au point de désirer la quitter. Essayons modestement d’écouter le vide qui hurle en eux.
Service de soutien: 1866 APPELLE (277-3553).




J’en ai des haut-le-coeur… Bravo pour ce billet; rien à redire!
Merci Alain, au plaisir !
Oui c’est triste à dire et c’est vulgaire. Par la même ironie, le système carcéral au Texas fait preuve d’une clémence que nos conservateurs nordiques rejettent, mais encore une fois pour des raisons d’économie$$$$. Le principal argument retenu est économique et non de réhabilitation. Comme quoi le porte-feuille est souvent plus fort que les convictions…
C’est malheureusement la force de l’argumentaire économique: il semble juste, objectif, rationnel, donc on l’adapte facilement. Il est plus facile de succomber à une «guerre des chiffres» qu’à bien d’autres catégories de réflexion…
Ce genre de vulgarité se répand comme une traînée de poudre dans notre société. Cette manie du chiffre se remarque aussi en multiplication outrancière des morts et assassinés chez des idéologues de gauche. Ici, ce sont les zéros qui sont à l’honneur. On en ajoute, comme si c’était un manne tombée du ciel. Ainsi, en Irak, la présence américaine aurait fait des millions de morts. On ajoute incontinent des zéros pour confondre l’ONU, pour appuyer le propos. Et faire gigantesque.
Chez le penseur de droite, c’est le contraire. Tout se réduit souvent à un seul chiffre: le zéro. Comme chez les négationistes du génocide nazi.
Ce mépris des morts invisibles confondus aux survivants en dit long sur le respect de la vie humaine chez certains grands penseurs de gauche. Des penseurs muets comme leurs zéros à l’infini quand vient le temps de comptabiliser les suicidés dans les prisons castristes depuis 50 ans, par exemple.
Une personne suicidée en blesse plusieurs autres dans son entourage. Parfois mortellement, à petit feu. En cela, on pourrait dire que la nature insidieuse du suicide est plus dévastatrice que le meurtre.
Des signes avant-coureurs? Il y en a peu, et parfois si énigmatiques qu’impossibles à apercevoir. Le suicide est la manifestation de libre arbitre la plus intransigeante que l’on puisse imaginer. Y mettre un chiffre, une statistique, me semblent contradictoires par rapport à sa nature insondable.
Et pour être honnête, je ne pense pas que l’on puisse « prévenir » le suicide chez quiconque veut mettre fin à ses jours. Encore ici, l’amour du prochain, le plus difficile des courages, et le moins sûr, voilà notre seul recours devant la détresse infinie du « tout seul ».
Merci de votre commentaire étoffé, Jean-Claude.
Très d’accord avec vous M. Bourbonnais.
J’ai même écrit a l’AQPS pour leur dire tout mon mépris face à leur vulgarité économique. Tout ce que ces gens veulent, c’est du financement pour faire vivre leur organisme de « bienfaisance »; des avocats, des psy, des profiteurs du malheur des autres, à coups de dollars. C’est une industrie que celle de la détresse humaine et il en y aura toujours pour en tirer profit, surtout en terre capitaliste comme la nôtre.
Cette phrase est désincarnée de son contexte et ce n’est tellement pas le discours principal de l’Association québécoise de prévention du suicide…
Je trouve ce billet désolant…
Manifestement si c’est ce que vous avez retenu de mon texte je me suis mal fait comprendre. J’écris justement que l’AQPS n’a pas le choix de recourir à ce type d’arguments. Il est évident que ce billet n’est pas contre l’action de l’Association.
Il y a quelques années, j’ai moi-même fait une tentative de suicide. En 201, j’ai fait un court-métrage sur le sujet en abordant l’un des mythes entourant cette problématique afin de le déboulonner. Après son passage dans divers festivals, j’ai tenté de le soumettre aux diverses associations ou organismes qui font la prévention du suicide, afin que mon court-métrage puisse apporter une contribution, mais je n’ai pas encore eu de nouvelles de leur part.
Votre commentaire est très touchant Mathieu. Je m’y connais que bien peu mais je vous encourage à persévérer. Ces organismes font des miracles avec des budgets ridicules, il faut sans aucun doute être patients avec eux.
J’aime bien que l’on dénonce les formes les plus sordides de la vulgarité. La balourdise, la barbarie et le béotisme ne cessent de me mettre hors de moi.
JSB
J’ai même écrit a l’AQPS pour leur dire tout mon mépris face à leur vulgarité économique. Tout ce que ces gens veulent, c’est du financement pour faire vivre leur organisme de « bienfaisance »; des avocats, des psy, des profiteurs du malheur des autres, à coups de dollars. C’est une industrie que celle de la détresse humaine et il en y aura toujours pour en tirer profit, surtout en terre capitaliste comme la nôtre.
Je trouve ce billet condescendant et ses prémisses complètement hors champ.
Les « clowns officiels », bien que je ne m’y intéresse pas tellement, représentent quand même une voix pour bien des gens, que ça nous plaise ou pas. Peut-être n’ont-ils que cette façon de s’exprimer, peut-être n’ont-ils pas reçu le même niveau d’éducation que toi? Peut-être aussi que certains de ces « clowns » ont un père, une soeur, un ami qui s’est suicidé, tu y a pensé? Quoiqu’il en soit, je ne vois pas l’intérêt d’écraser ces gens pour mettre en valeur ton propos.
Par ailleurs, Goebbels ne s’est-il pas suicidé? En quoi son suicide a-t-il moins de valeur qu’un autre? Parce que c’est un meurtrier? Alors tu as la même logique que le sénateur Boisvenu : offrons une corde à ces déchets humains que sont les meurtriers, ça va coûter moins cher à la société? Je ne comprends pas ta logique.
Finalement, pour le reste de ton propos, je suis bien d’accord avec toi. J’imagine la personne dépressive qui se dit : « Ah non, je ne peux pas me suicider, ça coûte ben trop cher à la société! » C’est vulgaire de mettre cette statistique sur le site de cette association et je n’en vois aucunement l’intérêt.
Je crois que le suicide représente une façon de se sortir d’une grande douleur, d’un grave malaise. Je suis profondément navrée de constater que plein de gens sont bourrés d’antidépresseurs qui ne font que les abrutir plutôt que d’être vraiment écoutés, parce que l’industrie pharmaceutique graisse la patte des médecins et du gouvernement. Je trouve désolant que… Ah pis je suis mieux de me taire ici, je risquerais de me mettre l’Ordre des psychologues sur le dos et y en a quand même quelques-uns qui font « une bonne job. »
Mais le suicide, ça dérange qui finalement? Comme le sort des itinérants, je crois que ça ne fait que nous mettre face à notre propre impuissance, à notre malaise social. On va généreusement financer des organismes tels que cette association pour se donner bonne conscience.
Je pense à Romain Gary, là. C’était un choix rationnel et personnel, non? Mais je suis maintenant hors propos, désolée.
Serait-il vulgaire de se suicider?
Véronique,
Je crois comprendre à quel(s) niveau(x) mon texte t’a heurté; voici mes petites réponses à tes critiques/commentaires:
a) La condescendance (je ne le nie pas) dont j’ai fait preuve envers les humoristes et les animateurs de tribunes radiophoniques populaire était une stratégie rhétorique: certains d’entre eux utilisent des stratagèmes que l’on assimile facilement à la vulgarité. J’ai voulu montré que cette vulgarité n’était pas la véritable vulgarité – que c’est une indécence de surface, contrairement au discours rationnel et «économiste» sur le suicide. Surtout, je ne faisais pas de lien entre leurs discours et le suicide. Si ma stratégie rhétorique ne sert pas mon propos, j’en prends acte et tant pis pour moi
Je concède volontiers, également, que je suis coupable de généralisation dans ce paragraphe.
b) Pour ce qui est de Goebbels, je ne suis pas d’accord. (1) Je ne parle pas de son propre suicide mais de ses discours antisémites qui traitaient de la «question juive» comme on disait comme s’il s’agissait d’un problème de tuyauterie ou de chômage. Le profond dégoût que nous inspirent encore ces textes tient à cela: l’industrialisation génocidaire des nazis. (2) Pour ce qui est de son suicide je suis désolé mais il n’est pas le fait d’un homme qui connaissait une grande douleur intérieur. C’est le geste d’un monstre qui a, instrumenté par son ignoble femme, tué ses enfants avant de se suicider avec elle. Il se sont tués parce qu’ils avaient perdu le pouvoir sanguinaire qui nourrissait leur être malade et qu’ils ne voulaient surtout pas faire face à la vengeance de leur peuple ou des Alliés.
c) Pour le reste, tes mots résonnent bien entendu en moi. Le suicide est une réalité extraordinairement douloureuse et comme bien d’autres j’y ai été confrontée dans mon entourage. Encore une fois ce que je cherchais à dénoncer, justement, c’est qu’on l’occulte ainsi derrière un discours quantifié, rationalisé, économique…
Cela dit, merci de me lire avec cette attention, c’est fort apprécié
IM
849 878$$$ ??? C’est scandaleux… Il y a quelqu’un qui exagère sur les honoraires en quelques part.
Ianick,
Merci pour cette réponse. J’avais bien compris ta stratégie rhétorique mais ne l’approuvais pas et trouvais surtout désolant que certains commentaires ne s’arrêtent qu’à cet aspect de ton billet (même un sociologue!).
En ce qui concerne Goebbels, je sais que ce qu’il a fait est monstrueux et ne le nie pas. Mais est-il vraiment un monstre ou ne serait-il pas une victime de je ne sais trop quelle fait social? Regarde ce qui se passe présentement en Hongrie?!?! Et ici-même, au Québec, t’as sûrement entendu parler de cet animateur du Saguenay qui parlait d’envoyer tous les gens bénéficiaires de la solidarité sociale dans une petite ville du nord du Québec et de faire de cette ville un genre de camp?!?!
Voilà où ça me heurte. Ce n’est pas une personne, mais la société qui a quelque chose de monstrueux. Certaines personnes que je suppose plus faibles que d’autres deviennent des bourreaux et passent pour des monstres. Qui sommes-nous pour juger que cet allemand n’a pas connu de douleur intérieure? Qui sommes-nous pour juger un Guy Turcotte qu’on ne connait même pas? Et un Bertrand Cantat qui essaie de continuer à vivre malgré tout?
Une amie m’a raconté que dans un instant de désespoir elle avait eu la pensée de tuer son enfant et de se suicider après. En partie pour ne plus ressentir la souffrance intérieure qu’il lui faisait vivre mais aussi pour faire mal au père. Monstrueux, non? Pourtant je t’assure qu’elle est très loin d’être un monstre. (Je te rassure, elle va mieux maintenant et tout l’monde est vivant.)
Voilà. C’est ce qui m’a vraiment heurtée dans ton texte. De la même façon que ces meurtriers semblent des monstres, le suicide dérange parce qu’il sort de la « norme » que la société a définie. Mais la société ne produit-elle pas ces « monstres »?
Ce n’est pas moi qui vais les juger en tous cas, bien que je n’aie rien commis de monstrueux. Enfin, pas encore ; ) Et s’il me vient sérieusement l’envie de me suicider, je ne ferai pas appel à cet organisme où des bénévoles à peine formés tentent de faire de l’écoute active, faute de mieux. Je me demande si les gens cette association compilent des chiffres, pour appuyer les demandes de subventions, du nombre de personnes « sauvées »?
Le pouvoir, comme l’impuissance, semble affecter certaines personnes. À quand un organisme pour guérir la société?
C’est une question fondamentale. Comme j’adhère à une vision holiste du fait social, je suis enclin à penser comme toi. Et tu m’as assez lu pour le savoir. La structure sociale et économique induit beaucoup de nos comportements.
Par contre, je considère, avec la recherche psycho-sociologique contemporaine, que le libre arbitre existe «vraiment». Et que les monstres en nous (car nous en avons tous, il ne faut pas se méprendre, je suis d’accord là aussi avec toi) peuvent devenir des monstres sociaux qui changent l’histoire. L’histoire de l’Allemagne devait probablement faire émerger un Hitler dans les année ’30. Mais il n’est pas dit que le déterminisme historique devait absolument faire émerger un Hitler aussi monstrueux. Pas plus qu’un Goebbels.
Là où je ne te suis pas, c’est de comparer Turcotte ou Cantat avec Goebbels. Effectivement, je ne m’aviserai pas de supposer quoi que ce soit des douleurs intérieures des deux premiers. Je ne les connais pas, ni les douleurs, ni les hommes. Par contre, j’affirme notre capacité à juger les Goebbels de l’histoire. Goebbels n’a pas que tué ses enfants. Goebbels n’était pas qu’un malade. Goebbels a orchestré la propagande d’une industrie génocidaire.
Il est, d’une part, responsable devant l’histoire (comme le sont Turcotte et Cantat devant la loi et la société). Mais il est, surtout, condamnable pour le mal authentique qu’il a fait et qu’il incarnait.
Hitler a profité du désarroi de son peuple et a créé l’horreur que l’on sait. Roosevelt a profité du désarroi de son peuple pour se faire élire et mettre en place le New Deal. Roosevelt aurait pu être un monstre et ne l’a pas été. Goebbels aurait pu être un propagandiste au bénéfice du bien et ne l’a pas fait.
C’est important pour moi parce que la douleur et la détresse de l’amie dont tu parles, comme celles de Turcotte ou Cantat peuvent être comprises, entendues, recueillies par notre empathie – tout en en condamnant les conséquences si elles sont reconnues par une justice adéquate. Pas celle de Goebbels, je suis désolé. Jamais je ne nous accorderai le droit d’empathie envers un tyran. Jamais.
Je préférerai toujours un Louis XVI incapable et faible à un Napoléon tyrannique malgré son héritage dont nous bénéficions. Et j’assume cette contradiction. Je préfère la faiblesse et l’erreur d’un homme au progrès social que puisse léguer un monstre.
Et quand le monstre n’a légué que la monstruosité, comme Goebbels, je cracherai sur sa mémoire et ses supposées douleurs.
Détail important : « …la souffrance intérieure qu’il lui faisait vivre… » je parle du père et ce, selon elle ou l’impression qu’elle avait que toute culpabilité lui était attribuable, à lui.
Malgré tout, je reste incapable de cracher sur la mémoire de Goebbels. Si je semblais comparer Turcotte ou Cantat avec lui, c’est simplement que je les ai vus traités de monstres, eux aussi. En aucun cas je ne compare les actes commis.
Je suis d’accord avec toi pour dire que le libre arbitre existe. Toutefois, je crois qu’il peut être altéré par une trop grande souffrance, des troubles psychologiques (psychiatriques) ou une puissante influence. Je crois que, comme nous se sommes pas tous nés avec d’égales chances, et que le manque d’estime de soi, entre autres, peut créer un terrain propice à toutes sortes d’excès.
Je maintiens qu’on ne sait pas ce qui se passait dans la tête de Goebbels. D’ailleurs, aurait-il pu « orchestrer la propagande d’une industrie génocidaire » sans le support de toute une société? Il n’a pas fait tout ça tout seul! Et le contexte du « New deal » de Roosevelt était très différent de celui de l’Europe de Hitler. Pas comparables…
L’humain est parfois bien étrange… mais je ne reste incapable de dire qu’il est un monstre, bien que les actes commis soient fort répréhensibles. Sinon, appuyons le sénateur Boisvenu et donnons une corde à ces criminels!
Depuis le début de mes interventions, je me demande si je suis influencée par une quelconque pensée judéo-chrétienne inconsciente. J’ose croire que je suis en possession de mon libre arbitre ; )