L’économie et l’amour

14 février 2012 10h20 · Ianik Marcil

En cette Saint-Valentin, pouvons-nous concevoir une analyse de l’économie moins versée dans l’utilitarisme et qui laisse davantage de place à l’amour et à la fraternité des hommes pour en expliquer les comportements ? Je crois que oui. Rassurez-vous, je n’ai pas fumé un reste de patchouli oublié par mes parents ex-hippies au fond d’une jardinière en macramé.

À peu près tous les cours d’introduction à la science économique la définissent comme la discipline qui étudie les comportements humains visant à atteindre certaines fins à l’aide de ressources rares. [1] L’amour est une fin poursuive par la plupart des humains dans leurs comportement et les ressources pour l’atteindre (temps disponible, argent pour courtiser, etc.) sont rares. Donc, la science économique devrait pouvoir nous enseigner sur l’amour et ses mystérieux ressorts.

C’est évidemment le cas. Les célèbres auteurs de Freakonomics en ont causé et on trouve même un site, Love-Economics, qui fait la promotion d’une modélisation mathématique du « dating. » Ce qui pourrait paraître au non initié comme une curiosité est, en réalité, une réalité commune de la discipline: l’application de l’appareil analytique de la science économique à des problèmes aussi divers et variés que le couple, la consommation de drogue ou le sport.

Ceci s’explique. Le courant dominant de la science économique contemporaine (dit néoclassique) repose sur un ensemble de postulats de l’individualisme méthodologique. Cette vision du monde considère que seule l’action des individus (et leurs interactions) peut être observée et, donc, constituer l’objet d’une science sociale. L’individualisme méthodologique de la science économique, hérité de la philosophie utilitariste du 19e siècle, suppose que tous les phénomènes sociaux sont causés par les actions individuelles d’agents maximisant leur satisfaction sous contraintes diverses et variées.

Ainsi, pour un économiste mainstream, les institutions sociales (la monnaie, le marché, le langage) sont le résultat de l’action des hommes mais non de leur dessein. [2] C’est la main invisible de Adam Smith: l’action individuelle et « égoïste » crée les institutions sociales.

Cette vision philosophique et épistémologique a l’avantage d’être intellectuellement très puissante. L’appareil théorique qu’elle soutient possède une rigueur et une cohérence analytique difficile à battre.

Cependant, elle pose plusieurs problèmes. D’une part, elle a démontré, du moins plusieurs le prétendent, les limites de sa capacité explicative et prédictive. Bien plus, c’est le sujet qui m’intéresse ici, cette vision du monde oblitère le rôle primordial des institutions et de l’histoire dans l’explication des comportements humains. Cette prise de position méthodologique propose une vision de l’homme réductrice qui s’impose non plus uniquement dans le corpus théorique des économistes mais s’est généralisée dans le discours usuel sur notre vie commune.

C’est ce qui permet aux économistes de proposer des théories de l’amour basées sur la maximisation des préférences des individus et sur un calcul coût-bénéfice. C’est une vision qui a pollué l’ensemble de notre discours et qui permet toutes les dérives économistes et manageriales qui font en sorte qu’on cherche à gérer l’État ou notre famille comme une business.

Il existe pourtant des visions différentes de l’économie. [3]

Plusieurs de ces théories donnent une large place aux institutions et à l’histoire (qui influencent grandement nos décisions individuelles) et à une psychologie plus étoffée et riche du comportement humain. Alors, oui: une analyse de l’économie qui laisse davantage de place à la complexité des relations humaines, dont l’empathie, l’amour et la fraternité, est possible. Elle expliquera que ces motivations constituent des ressorts formidablement féconds pour expliquer les relations économiques. Que la culture, le besoin viscéral de créer et l’attachement à des valeurs morales sont bien plus puissants à expliquer le comportement économique des hommes que ne l’est la maximisation de leur satisfaction.

Ce renouvellement d’une pensée économique davantage plurielle et riche s’opère déjà, même chez les économistes mainstream. Elle constituera non seulement une meilleure science, mais offrira, aussi, une vision plus humaniste qui facilitera notre dialogue commun.

C’est, du moins, mon souhait pour la Saint-Valentin.

 

Notes

[1] C’est ainsi qu’à peu près tous les manuels d’introduction à la science économique définissent la discipline, inspirés par une citation célébrissime de Lionel Robbins (1932), An Essay on the Nature & Significance of Economic Science, London: Macmillan, 1984, p.16: « Economics is the science which studies human behavior as a relationship between ends and scarce means which have alternative uses. »

[2] C’est la formulation célèbre de Friedrich Hayek (qu’il reprend notamment de Adam Ferguson, philosophe du 18e siècle) l’un des économistes les plus importants du 20e siècle et l’un des penseurs les plus influents du néolibéralisme.

[3] La récente crise a secoué quelque peu le courant dominant de la discipline – le prestigieux hebdomadaire The Economist soulignait le 31 décembre dernier qu’elle avait permis la diffusion, notamment via les blogs, de ces théories hétérodoxes.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 4

  • 14 février 2012 · 17h46 Frédéric Côté-Boudreau

    « Alors, oui: une analyse de l’économie qui laisse davantage de place à la complexité des relations humaines, dont l’empathie, l’amour et la fraternité, est possible. »

    Très intéressant article, merci pour ces idées rafraîchissantes.

    Mais j’aimerais ajouter un petit bémol à la théorie utilitariste auquel vous faites référence, théorie qui a sans doute son histoire dans la théorie économique, mais qui a surtout un grand développement en philosophie morale et en philosophie du droit. Dans ces dernières, elle n’a pas, il me semble, la même connotation que vous lui suggérez.

    En philosophie morale, l’utilitarisme concerne aussi la maximisation d’une valeur. Mais cette valeur n’a pas à être économique, financière. Au contraire, il s’agit souvent soit de plaisirs, de bien-être, ou de préférences individuelles. Autrement dit, l’utilitarisme moral veille à améliorer le bien-être (ou autre valeur) de la société, et pour ce faire, opère un calcul impartial par-rapport aux agents. Cela paraît froid et déshumanisant, pourtant c’est tout le contraire de l’égoïsme: elle traite tout le monde sur un pied d’égalité. Elle est sincèrement altruiste.

    Si je comprends bien, le problème avec l’économie classique ne serait pas tant de s’être inspiré de l’utilitarisme que d’en avoir oublié l’esprit. Pour les utilitaristes, il est clair que l’argent ne fait pas le bonheur — au mieux, c’est un moyen, mais jamais une fin. En un sens, cela revient à la définition que donnait Aristote à l’économie et qui est reprise par Amartya Sen: celle de gérer nos bien matériels *en vue* du bonheur.

    Peut-être l’économie avait la prétention, depuis ses racines, de rechercher l’amour et le bien-être de tous. Ce seraient certains économistes qui en aurait oublié le côté humain.

    • 15 février 2012 · 09h04 Ianik Marcil

      Bonjour Frédéric – tu peux me tutoyer même si nous sommes chez Voir, tu sais ;-)

      Tes remarques sont très justes. J’avais élaboré davantage ces idées dans le premier jet de mon texte, que j’ai raccourci largement pour ne pas trop me perdre.

      Disons pour faire vite que l’utilitarisme du « textbook economics », donc la vision partagée par la majorité des économistes, considère que l’utilité qui est optimisée sous contrainte par les agents correspond à la maximisation de ce qu’on pourrait faire correspondre à la satisfaction individuelle, faute de terme plus précis. Cette maximisation, contrairement à ce que tu écris, n’est pas *nécessairement* reliée à une valeur monétaire, financière ou économique: elle est générique.

      Mais justement c’est ce caractère générique qui (me) pose problème: on peut intégrer n’importe quelle motivation dans la « fonction d’utilité » des agents, y compris le bonheur de son prochain, par exemple.

      Évidemment, cela en fait un puissant outil analytique: puisque l’agent optimise une fonction d’utilité générique, la science économique n’a pas à porter jugement sur ses motivations. Du coup, elle est neutre d’un point de vue normatif.

      En revanche, c’est aussi sa très grande limite: elle est tautologique, puisque le « contenu », c’est-à-dire le sens réel, de cette fonction d’utilité n’est pas connu, cela en fait une tautologie.

      La science économique néoclassique est l’héritière de JS Mill et les auteurs de la fin du 19e siècle ont intégré cette vision qui a été par la suite formalisée par le courant néoclassique (post 2e guerre mondiale). Mais en chemin, on a perdu toute réflexion éthique pour en construire un appareil intellectuel formel qui n’intègre pas ces réflexions sur le sens de notre vivre-ensemble.

      Cela dit, tous les économistes ne sont pas des monstres qui croient que l’Homme est une froide machine à optimiser son utilité. Il y a des penseurs exceptionnels qui y réfléchissent, bien entendu. Tu mentionnes Amartya Sen, qui est en est un excellent exemple (il a gagné le « Nobel » en ’98 en grande partie pour ses réflexions sur la nature du bien-être économique), mais on pourrait trouver des exemples sur l’ensemble du spectre idéologique.

      Mon modeste billet visait davantage le « maistream economics », la vision standardisée des économistes mais qui est aussi et surtout celle d’une société qui réduit trop souvent nos rapports à un calcul coût-bénéfice…

  • 15 février 2012 · 08h46 nanou.K.

    Lu dans l’ouvrage Vie de meuf dernièrement paru en France : un professeur d’économie enseigne à ses élèves qu’avoir une épouse ou une compagne est moins cher que de payer une femme de ménage, une cuisinière et une ou des prostituées.
    Foin de Saint-Valentin : au-delà du cynisme un peu glaçant de l’économiste mâle, cette donnée, si elle est établie par des études, devrait être connue de toutes les femmes. Je compte sur vous.
    Economiquement vôtre.
    Une femme.

    • 15 février 2012 · 09h13 Ianik Marcil

      Je connais très bien ce type d’«analyse» qui ne se contente pas d’être une ânerie mais est surtout complètement inutile. Les vastes problèmes économiques que nous vivons méritent que les énergies de mes confrères soient canalisées à de meilleures fins…

      Merci de vos bons mots !

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