Monsieur Lazhar, notre argent et Sun News

16 février 2012 17h07 · Ianik Marcil

Hier, l’inénarrable Krista Erickson de Sun News Network a fait une nouvelle fois [1] la démonstration du populisme de haut bas niveau dont elle est capable, en se scandalisant du financement public de « Monsieur Lazhar, » qui a obtenu une nomination aux Oscars, comme on le sait.

C’est Alec Castonguay qui a signalé la chose sur Twitter ce matin. Il écrit que Krista Erickson « ne comprend rien à la culture, qui n’est pas seulement une business. »

Le problème ne se situe pas au niveau du discours populiste de Mme Erickson, parfaitement articulé, calculé en vue de favoriser les cotes d’écoute de son émission Canada Live. Le problème, c’est le discours de gens comme Gregory Thomas de la Canadian Taxpayers Federation qu’elle a interviewé hier. Ces lobbys de la pensée comptable sont coupables de véhiculer depuis des lustres l’idée selon laquelle les investissements publics en arts doivent répondre aux mêmes critères d’évaluation que ceux consacrés à l’aluminium.

Gregory Thomas, un ancien conseiller financier né à Choiceland, Saskatchewan (ça ne s’invente pas) a été commentateur financier au Vancouver Sun avant de devenir un des dirigeants de ce lobby. Krista Erickson lui demande si une nomination aux Oscar justifie que les contribuables canadiens aient payé de leur poche 88% du budget de « Monsieur Lazhar. » Après un rire typique des natifs de Choiceland, Saskatchewan, M. Thomas répond qu’effectivement, une entreprise comme Micro Scope, le producteur de « Monsieur Lazhar » devrait avoir une médaille ou un trophée pour avoir réussi à obtenir 90¢ pour chaque dime investi de sa poche.

Son erreur est majeure. En se demandant (dans la même entrevue) ce que le gouvernement a à faire dans la « business de la production cinématographique, » Gregory Thomas se tire dans le pied, mais en ayant raison: le cinéma est une business comme une autre lorsqu’on la considère comme un comptable.

Du coup (c’est son erreur), il se met automatiquement à dos les défenseurs du financement de la culture. Or, l’objectif du lobby de M. Thomas est de s’assurer que les fonds publics soient dépensés à bon escient. Il est tout à fait légitime de sa part de demander davantage de transparence et de reddition de compte dans l’utilisation des fonds publics, que ça soit aux fins du développement des arts ou de l’industrie aérospatiale. Et les défenseurs de la culture, coincés dans cette logique qui confond les fins et les moyens, embourberont immanquablement dans un discours sur les retombées économiques positives de leurs activités.

Mais la culture comme les sciences, mêmes si elles répondent à des impératifs financiers, ne participent tout simplement pas de la même catégorie que l’industrie de la pomme de terre ou du tuyau de cuivre. Elles constituent une toute autre forme d’activité. Ça n’est pas parce qu’elles nécessitent des fonds pour exister qu’on peut les assimiler à une marchandise. Un enfant nécessite des fonds pour exister et n’est pas une marchandise.

Comme économiste, je m’oppose à ce que l’on calcule les impacts des activités culturelles et de la recherche scientifique uniquement sur les bases de leurs retombées économiques.

Ce qui n’empêche pas aux arts et aux sciences de favoriser le développement économique d’une société en offrant aux citoyens de mieux comprendre leur monde et de le transformer afin qu’il devienne meilleur. Ce qui empêche encore moins de s’assurer de l’efficacité (à ne pas confondre avec la rentabilité financière) des moyens mis en place pour appuyer leur développement. Les arts et les sciences constituent le socle sur lequel une société se développe, s’épanouit et fait œuvre de civilisation, devient plus grande – y compris économiquement.

Les évaluer sur la base d’une pensée comptable est aussi absurde que d’effectuer un calcul coût-bénéfice financier avant de faire l’amour pour avoir un enfant. Ce qui n’empêche pas de faire un budget et de s’interroger sur la meilleure manière d’arriver à ses fins. Le jour où nous cesserons d’accepter de participer à des débats sur les politiques publiques qui confondent les fins et les moyens, nous serons de véritables démocrates engagés dans un dialogue intelligent.

 

[1] C’est elle qui a réalisé une malheureusement célèbre entrevue avec Margie Gillis, jugée acceptable par le Conseil canadien des normes de la radiotélévision il y a dix jours, malgré 6676 plaintes.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 21

  • 16 février 2012 · 23h14 Frédéric Demers

    « Après un rire typique des natifs de Choiceland, Saskatchewan [...] ». Pas fort, ce genre de mépris. Vous croyez que ça donne du poids à votre argumentaire? Que ça vous met en valeur?

    • 16 février 2012 · 23h30 Ianik Marcil

      Au regard de l’outrecuidant mépris dont ce monsieur a fait preuve envers les créateurs de « Monsieur Lazhar » et de tous les créateurs qui bénéficient du soutien de l’État, sans parler de ses concitoyens qui sont fiers de participer à une vie commune qui permette à la collectivité de produire des œuvres qui les élèvent, je considère que ce trait de légèreté dans mon texte ne correspond pas à l’embryon d’une quelconque notion de mépris.

  • 17 février 2012 · 09h46 jean-claude bourbonnais

    Cette relation entre l’art et l’argent fait encore scandale, autant chez les artistes que chez le hommes d’affaire. Seigneur!
    Moi, c’est un autre regard que je porte sur ce film. Il met peut-être en images, sans le dire, un autre talent chez Philippe Falardeau: celui de pédagogue. L’art n’est pas une fin en soi, qui me montre ici que nous avons tous, chacun de nous, plusieurs talents dans la vie. Je connais un musicien autodidacte au talent prodigieux qui travaille dans la construction et qui s’en trouve heureux. Une autre de mes amies, douée pour la peinture et aussi chanteuse est ébéniste. Et j’ai plusieurs fois découvert des blogueurs du VOIR qui me révélaient dans leurs écritures un talent certain pour la littérature.
    Et Leonard Da Vinci fut général dans l’armée et ingénieur. Gauguin boursicoteur, et Claudel diplomate. Ici, notre plus grand poète, Paul-Marie Lapointe fit une longue carrière à Radio-Canada comme fonctionnaire, directeur de la programmation. Et ainsi de suite. Les plus beaux poèmes d’Appollinaire furent écrit alors qu’il était dans les tranchées, pendant la guerre 14-18. Un hommage aux obus qui illuminent le ciel avant de tuer, faut le faire…
    L’art comme un dogme chez certains artistes et la « business » comme bible chez leurs ci-devant vendeurs de marchandise, ça m’étonne pas, c’est éternel, c’est la règle. Monsieur Lazhar fréquente pas ce monde-là. Et je l’imagine doué pour la littérature…

    • 17 février 2012 · 10h59 Ianik Marcil

      Vous apportez là un aspect tout à fait intéressant ! L’humain, multiple, multidimensionnel. C’est une perspective pertinente dans ce «débat» (qui n’en est pas un, comme vous le soulignez en quelque sorte) que l’on entend pas souvent.

      Merci de votre commentaire.

  • 17 février 2012 · 10h08 M.A.

    J’ai récemment découvert, avec grande surprise, la citation imprimée sur les billets de 20$ canadiens…! Nul doute que Harper, après avoir substitué des Pellan pour des portraits de la reine, la fera disparaître (si ce n’est déjà fait) lorsqu’il en sera rendu là dans sa liste de choses artistiques/culturelles à sabrer, mais d’ici là, l’une des innombrables valeurs de l’art est citée sur la monnaie canadienne même…! Ironie, hypocrisie, espoir… je ne sais trop…

  • 17 février 2012 · 21h07 Pascal Lapointe

    discours populiste de Mme Erickson, parfaitement articulé, calculé en vue de favoriser les cotes d’écoute de son émission

    Il y a des cotes d’écoute à Sun TV?

  • 17 février 2012 · 22h55 Sébastien Lavoie

    Le piège, en ce qui me concerne, c’est de prendre la culture pour de l’art. Si l’art est de la culture, la culture n’est pas nécessairement de l’art. La culture peut n’être que de l’entertainment sans aucune valeur et pour lequel les contribuables ne devraient conséquemment rien payer. Tout le problème consiste à statuer sur ce qui appartient à cette noble chose que l’on nomme art, et sur ce qu’est de la vulgaire culture. Je m’ennuie de Theodor Adorno et de son école…

    • 18 février 2012 · 12h13 Ianik Marcil

      Vaste, vaste question, Sébastien, sur laquelle je me penche depuis des années, du point de vue économique notamment. Je me permets un peu d’auto-publicité en vous soulignant un article que j’ai publié l’été dernier sur la question (http://bit.ly/AcebOt) — mais la bibliographie sera longue bien sûr.

      Quoiqu’il en soit, le nœud du problème est que ce monsieur considère (a) que l’État n’a pas à être dans la business de la production cinématographique, (b) que cette business est une industrie comme n’importe quelle autre et donc (c) ne s’intéresse même pas à cette distinction culture / art, etc.

      On n’est pas sortis de l’auberge quand on désire discuter avec ces prémisses établies…

  • 19 février 2012 · 22h55 Mathieu Lemée

    Pour rejoindre votre point de vue, il y a une chose que l’on pourrait ajouter: l’importance d’investir des fonds publics dans la culture et les arts, si elle aide à « constituer le socle sur lequel une société se développe, s’épanouit et fait œuvre de civilisation, devient plus grande – y compris économiquement, » elle contribue par cet épanouissement à être exprimée dans une diversité et à permettre le contact avec d’autres cultures. Parce que s’il ne fallait que se fier sur les retombées économiques, c’est la diversité qui serait pénalisé. Rien qu’au cinéma, les États-Unis par Hollywood essaient d’imposer leur façon de faire du cinéma à travers le monde, quoique en voulant nier le cinéma des autres pays, ils se tireraient dans le pied puisqu’ils ont besoin du cinéma étranger et des créateurs d’ailleurs pour les récupérer et les intégrer à leur conception plus mercantile de faire des films. Néanmoins, la diversité des cultures représentés au cinéma permet selon moi à constituer tout autant « le socle sur lequel une société se développe, s’épanouit et fait œuvre de civilisation, devient plus grande – y compris économiquement. » Et dans la majorité des pays du monde, ce sont les fonds publics qui permettent l’existence de ces diverses cinématographies.

    • 20 février 2012 · 22h45 Ianik Marcil

      La question de la diversité (culturelle, des points de vue, des visions du monde, peu importe comment on l’appelle) est effectivement fondamentale. Pour assurer une telle diversité, les arts ont besoin de liberté, la véritable, celle que l’indépendance seule peut offrir — comme c’est le cas également de la recherche scientifique.

      Or cette indépendance, cette liberté, elle doit être garantie par une instance qui dépasse les intérêts individuels. Est-ce l’État ? Peut-être en partie. C’est, à tout le moins, la moins imparfaite des solutions actuelles…

  • 19 février 2012 · 23h13 Sébastien Lavoie

    Merci de votre réponse…
    Votre billet, auquel vous nous renvoyez, dépeint très bien la dichotomie Art/Culture. Je n’aurais pas mieux dit. Cependant, ce que je voulais dire, c’est qu’en défendant sans nuances la notion de Culture – et les subventions qui en découlent – vous et moi (amoureux des Arts) nous laissons définir par nos adversaires, nous laissons embrigader dans un paradigme qui, me semble-t-il, nous dessert.
    Nous voilà, par exemple, à défendre de manière pavlovienne cette subvention de 1,6 million de dollars de Patrimoine canadien à une quelconque revue culturelle (elle reçoit, dans ce cas de figure, la subvention maximale de 800 000$ : une fois pour sa version française, une fois pour sa version anglaise). Pas de problème avec cette somme dirons-nous machinalement, quand on pense à tout l’argent que l’État investit dans [insérez ici le propos démagogique de votre choix].
    Sauf que le cas de figure se rapporte à la revue Châtelaine…
    Or, quand on nous rapporte les sommes que le gouvernement investit en Culture, on ne pense pas qu’il investit notre argent dans des revues comme Châtelaine, on pense à des films comme Monsieur Lazhar (bon, je me dévoile, je crois que ce film tient de l’Art!)
    C’était le sens de mon intervention : il faut parler des vraies choses. Des arts. C’est pourquoi, à mon avis, il ne faut plus accepter de parler de Culture.
    Heureux de vous lire.

    • 20 février 2012 · 22h48 Ianik Marcil

      Ah ça je sens que nous pourrions discuter pendant des heures. Sur la même lancée, il peut y avoir une légitimité quelconque à subventionner la revue Châtelaine. Comme il peut y en avoir une à soutenir une entreprise qui produit des tuyaux de cuivre. Mais je suis tout à fait d’accord avec vous, l’amalgame confus que constitue «l’industrie culturelle» porte à toutes les dérives et on noie le poisson artistique dans l’océan du divertissement.

      Je m’arrête ici, je pourrais pérorer pendant des pages — cette question est au centre de mes réflexions depuis un moment. Et elle n’est pas simple (puisqu’elle implique un jugement normatif sur ce qu’est de l’art et sur ce qui ne l’est pas).

  • 19 février 2012 · 23h56 Bruce Gervais

    Excellente chute: « Le jour où nous cesserons d’accepter de participer à des débats sur les politiques publiques qui confondent les fins et les moyens… » (permettez-moi une variation)… nous aurons droit à des politiciens conscients de notre sens critique collectif.

    BG

    • 20 février 2012 · 22h49 Ianik Marcil

      Où est-il ce «sens critique collectif» je vous le demande… La critique, certes. Le «chiâlage» pour parler québécois, sans aucun doute. Mais le sens critique ?

  • 20 février 2012 · 13h02 Edgar Pruviance

    Le pire, c’est que d’un niveau purement comptable, l’idée d’investir de l’argent public en arts et culture tient clairement la route. Et c’est ce langage qu’il faut malheureusement utiliser face à ces « adversaires », et face aux personnes moins intéressées par les enjeux « moraux » de l’investissement public en art et culture. Il est inutile de prêcher aux déjà convertis, ce qui hélas arrive plus souvent qu’autrement dans ce genre de débat.

    Donc, pour le plaisir, allons-y d’un point de vue purement comptable: selon un rapport du Conference Board of Canada, on apprend que pour un investissement public total de 7,9G$ par année, le secteur des arts et culture contribue à hauteur de 46G$ au PIB canadien, emploie 600 000 personnes au pays et génère 25G$ en recettes fiscales. Donc d’un point de vue cartésien, chaque dollar d’argent public investi dans le secteur en génère sept. D’un point de vue comptable, donc, c’est une poule aux œufs d’or. Et on ne parle même pas ici de rayonnement à l’internationa, de célébration de l’imagination et de la créativité, ni d’enrichissement philosophique, moral, social, spirituel, existentiel ou autre (ce qui de toute façon fait fuir les Gregory Thomas de ce monde).

    Complètement inconséquent dans ses propos, Gregory Thomas, de son côté, vante les centaines de millions de dollars de retombées au Canada que générera l’achat d’avions F-35 qui coûteront 9 à 10G$ (ou plus). Donc au mieux, pour chaque dollar dépensé, nous récolterons 9 sous, et il aime ça. Selon sa logique, autant vaut mieux investir en bière pour récolter les sous des bouteilles vides.

    Il va sans dire qu’il faut aussi attaquer l’absence absolue de sens des proportions de ces Gregory Thomas, qui sont pour l’achat sans soumission de F-35 au coût de 10G$, qui sont pour les baisses d’impôt de 12G$ consenties aux corporations les plus puissantes et profitables du pays, qui sont pour le bill C-10 qui coûtera au moins 2,7G$ sur 5 ans… et radicalement contre Monsieur Lazhar qui « coûte » quelques 2M$ aux contribuables, soit 0,01% de ces trois autres dépenses injustifiables ci-haut énumérées.

    Bref, au meilleur de mes connaissances, la vision comptable ne les sert pas non plus.

    • 20 février 2012 · 22h53 Ianik Marcil

      Tout à fait d’accord avec vous. L’argument comptable des retombées économiques (lorsqu’il est fait comme du monde) est souvent favorable à l’investissement dans les arts et la culture. Le problème c’est qu’il n’a pas à l’être, pas plus que le financement des facultés de philosophie ou de mathématiques. À partir du moment où il y a des exceptions — où ça n’est pas rentable — on ouvre la porte à ne pas subventionner une recherche (artistique ou scientifique) qui peut avoir une valeur non comptable (i.e. l’avancement des idées, une meilleure compréhension de notre monde, etc.)…

  • 21 février 2012 · 17h54 Bruce Gervais

    @Ianik: Le sens critique dont nous ferions alors la démonstration, et qui nous donnerait ces politiciens conscients dont je parle. C’est un désir circulaire, j’admets, un souhait qui implique que la poule se questionne enfin sur la l’Ovalité de son oeuf. À moins que ce ne soit un souhait pour l’oeuf et son questionnement quant à la rondeur du cul de sa poule.

  • 21 février 2012 · 17h57 Bruce Gervais

    Un plaisir de vous lire!

  • 22 février 2012 · 19h41 Mathieu Lemée

    Nous sommes d’accord sur une chose: il faut au moins une instance qui puisse garantir cette diversité, cette liberté, que ce soir l’État ou autre chose, pour aller au-delà des libertés individuelles et du risque de l’uniformisation culturelle (celle purement associé au profit ou à ce qui est vendeur). En attendant, l’État est en effet à tout le moins, la moins imparfaite des solutions actuelles, surtout que ce dernier est là pour répondre aux besoins spécifiques de chaque peuple qu’il gouverne afin qu’ils ne perde pas ses repères ou racines.

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