Amours, délices et orgues

8 mars 2012 11h04 · Ianik Marcil

Il est faux que l’égalité soit une loi de la nature. La nature n’a rien fait d’égal ; sa loi souveraine est la subordination et la dépendance. Vauvenargues [1]

Le bulldozer du politiquement correct a probablement effacé cela des manuels scolaires, mais à la petite école on nous apprenait qu’en grammaire française « le masculin l’emportait sur le féminin. » Cela est particulièrement vrai du pluriel: il suffit, dans une énumération, qu’il y ait un substantif masculin pour que le pluriel les unissant soit masculin.

La force du nombre serait donc masculine. L’usage langagier n’est évidemment pas un reflet pur et parfait des conditions sociales desquelles il émerge. Mais force est de constater que ses particularités en constituent un miroir certain.

Au langage politiquement correct s’ajoute une vision économiquement correcte du social dictée par l’idéal d’équité. L’équité constitue le dogme contemporain de la justice sociale, ayant, en ce sens, supplanté l’égalité. Quiconque revendiquerait l’atteinte de l’égalité entre les hommes et les femmes serait rapidement taxé de radicalisme et d’utopisme enfantin. L’équité, elle, s’accorde mieux avec notre démocratie fortement teintée de méritocratie.

Car l’équité n’est, en théorie, rien d’autre que l’égalité des chances. Cependant, l’égalité des chances n’est rien d’autre qu’une autre forme de la fiction de l’état de nature rousseauiste. Non seulement l’état de nature est une fiction, mais l’équité constitue un voile opaque posé sur l’inexorable tendance des sociétés humaines à créer l’inégalité.

L’équité, l’égalité des chances au mérite, constituerait, selon le sociologue François Dubet, une « fiction nécessaire. » Mais c’est une version pernicieuse de l’égalité morale et politique car elle individualise la force du mouvement féministe qui cherche l’atteinte de l’égalité des femmes avec les hommes. Un individualisme qui gomme l’essence collective de cet idéal.

Le féminisme est une posture morale humaniste avant toute chose, avant les revendications individualistes. La promotion de l’égalité économique entre les hommes et les femmes devrait participer de cette posture plutôt que d’un simpliste calcul des équivalences de revenu hommes-femmes, de taux de participation des femmes aux conseils d’administration ou d’équité en matière de formation et de développement professionnel.

Malheureusement, c’est au plan économique que l’équité atteint son niveau de fiction le plus efficace – où l’économiquement correct aplanit sans nuance l’idéal égalitaire. Il est facile de se complaire dans l’idée que les programmes d’équité salariale ou d’accès non discriminatoire à l’emploi permettent d’atteindre l’égalité hommes-femmes. Cependant, quoiqu’elles constituent une étape nécessaire sur le chemin vers cet idéal, ces initiatives ont tendance à faire oublier l’importance de l’égalité économique dans le schéma global de la justice sociale.

L’égalité économique précède toutes les autres formes d’égalité de droits. Il n’est pas possible d’avoir de véritable égalité juridique, par exemple – qui est pourtant une pierre d’assise fondamentale de notre société démocratique – sans véritable égalité économique, puisque les plus riches ont davantage de ressources pour défendre leurs droits face à la justice. Il en est de même pour l’égalité politique et l’égalité sociale. [2]

Le combat féministe – car il s’agit bien d’un combat, non d’une idéologie – doit donc, à mes yeux, être d’abord un combat pour l’égalité économique entre les hommes et les femmes. Tant qu’il y aura inégalité économique généralisée, dans la plus vaste part de la société, il n’y aura pas égalité morale, juridique, politique ou sociale entre les hommes et les femmes. En un mot comme en mille, ceux qui ont davantage de pouvoir financier et économique ont également plus de pouvoir dans l’ensemble des autres sphères de la vie sociale.

C’est en cela que l’idéal égalitaire et démocratique hérité des Lumières doit reprendre la place qui lui est due et dépasser l’ersatz que constitue la recherche individualiste à l’équité. L’équité constitue un principe fort efficace dans la sphère privée – au niveau des négociation salariales, par exemple. Dans une perspective publique, sociale et politique, il oblitère la nécessaire égalité économique qui permette une égalité des chances effective et concrète.

Le projet féministe nous devrions le faire nôtre, qui que nous soyons, car il possède une capacité unificatrice fabuleuse. Le projet d’une citoyenneté engageante pour le 21e siècle hérité des Lumières et qui fait le pont entre l’individualisme créateur et une vie en commun qui nous confronte positivement, chaque jour, à l’autre.

Si on disait autrefois que « le masculin l’emporte sur le féminin, » il ne faudrait pas oublier que le collectif est commun et multiple. En français, il n’y a que trois noms qui soient masculins au singulier et féminins au pluriel: amours, délices et orgues. Trois mots magnifiques qui résonnent comme autant de célébrations de notre vie commune. Souhaitons que ni le masculin, ni le féminin l’emporte l’un sur l’autre mais que les rapports de force, notamment économiques, fassent place à des rapports de solidarité, d’humanité et de fraternité – loin des liens de subordination et de dépendance vers lesquels la marche de la société nous mène inexorablement.

Pour ma part, c’est ce que les grandes féministes m’ont appris.

 

[1] Vauvenargues, Luc de Clapiers, marquis de, (1746), Réflexions et maximes, in Œuvres de Vauvenargues, éd. par D.-L. Gilbert, Paris: Furne et Cie, 1857, p. 401 (no. 227).

[2] Cet argument classique, proche de John Rawls (A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971), est admirablement développé par Thomas Nagel (1979), « L’égalité » in Questions mortelles, Presses universitaires de France, 1983, pp. 127-50.

 

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 5

  • 9 mars 2012 · 14h26 yves graton

    très agréable de vous lire.

  • 11 mars 2012 · 16h40 BG

    Magnifiques les orgues oui! Abandonnées les orgues itou! Comme les femmes, par l’Église, Dieu est aussi masculin. Et singulier. Pas ici de grand message mais un clin d’oeil: laïcité est un nom féminin. Pour ce que ça vaut…

    Et c’est vrai M. Marcil que vous lire est réjouissant

    • 11 mars 2012 · 17h02 Ianik Marcil

      Autre clin d’œil linguistico-historique: en fouillant pour autre chose, j’ai retracé la note suivante: «Même les mots prophète et pape, à cause de leur terminaison, ont été traités comme féminins au moyen âge.» (Joseph Vendryes, Le langage: introduction linguistique à l’histoire, Paris, Albin Michel, 1968, p. 111). Je trouve cela plutôt délicieux.

      (Et merci pour vos bons mots !)

  • 11 mars 2012 · 17h58 BG

    Soyons heureux, en ce sens, que CURÉ soit au masculin et CURE au féminin. De quoi nous faire oublier l’obscure absence du « e » à VERTU!

    Santée!

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