La Belgique, l’enfumage et nous

12 mars 2012 12h36 · Ianik Marcil

Imaginez un monsieur plutôt rond qui, confortablement étendu dans un hamac suspendu aux arbres de son jardin, lit attentivement Life and Death of Democracy de John Keane. Notre homme se dit préoccupé par les effets négatifs de la crise sur la santé de la démocratie:

Je m’inquiète de la façon dont la démocratie évolue de nos jours, avec la grande volatilité de la crise. Il y a beaucoup de réactions à court terme à la crise et, dans ces circonstances particulières, ceux qui participent à la démocratie sont soumis à une grande pression.

Cet homme est Jean-Luc Dehaene, ancien premier ministre de Belgique et président du Conseil européen, est le président du conseil d’administration de la banque Dexia. Cette banque était il y a peu de temps une « banque communale » – un concept inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique. Ces banques de proximité se dédi(ai)ent à favoriser l’épargne des familles, à leur offrir des produits financiers adaptés et à redistribuer localement les profits ainsi générés (par des investissements dans les infrastructures communautaires, par exemple).

Or, l’ancienne structure du groupe Dexia a été démantelée à l’automne dernier, emportée par les conséquences de la crise financière des dernières années – elle fut, incidemment, l’une des premières institutions financières européennes à écoper de la crise américaine. D’institution fortement ancrée depuis la fin du 19e siècle dans le tissu communautaire local de la Belgique, cette institution s’est engagée au tournant des années nonante (soyons belges) dans des activités de spéculation risquées – elle a même été impliquée dans les activités de Bernard Madoff !

Depuis, les États belge et français se sont engagés à garantir les actifs de la société financière qui ont été pourris par les liaisons dangereuses qu’elle a entretenu avec le monde de la spéculation financière américaine – à hauteur de 90 milliards d’euro – soit 25% de l’économie belge (dont le PIB est de 350 G €). C’est un peu comme si le gouvernement du Québec garantissait des dettes pourries du Mouvement Desjardins ou de la Banque nationale à hauteur de 80 milliards de dollars…

 ***

Cette histoire, c’est Stéphane Olivier qui me la raconte, à peine arrivé à Montréal hier après-midi. Son collectif Transquinquennal présentera à compter de mardi le 13 mars « Capital confiance » à l’Espace libre, jusqu’à samedi prochain. Cet objet théâtral participant également de la performance et des arts visuels s’interroge sur le lien de confiance qui a été rompu par la crise que nous connaissons depuis 2008. Lien de confiance brisé par le cynisme et le copinage. Lien social déchiré jusqu’à ce qu’il n’en reste que d’irrécupérables lambeaux.

Cet ancien premier ministre devenu financier est coupable, pour Stéphane, d’avoir contribué à favoriser les politiques noélibérale et le détournement de mission des institutions financières qui ont mené au désastre que l’on sait. Non content de ces faits d’armes, Jean-Luc Dehaene a bouclé la boucle, en quelque sorte, en présidant au démantèlement du groupe Dexia, étape finale de la désagrégation du lien de confiance économique.

Son collègue Miguel Decleire parle d’une gigantesque opération d’enfumage, de complexification à outrance des réalités sociales et économiques dans le discours politique, ayant facilité sinon causé ce désastre. Une soi-disant complexité qui n’est rien d’autre que la justification d’un détournement du lien collectif au bénéfice du pouvoir individuel d’une amicale du copinage entre les sphères financières et politiques. Rien de nouveau, le recours à l’argumentaire de la complexité est une vieille stratégie rhétorique servant à abêtir et asservir les masses.

Avec les deux autres membres du collectif Transquinquennal, Bernard Breuse et Céline Renchon, Miguel et Stéphane nous promettent donc un événement théâtral déjanté, grinçant et délirant sur la crise, ses acteurs et leurs motivations. Mais aussi, sur cet enfumage dont nous avons été victimes, comme les Belges, bercés par de ronds messieurs s’interrogeant tranquillement dans leur hamac sur l’avenir d’une démocratie qu’ils contribuent à dilapider à coup de spéculations pourries.

 

Mise à jour: on peut lire les réflexions que j’ai écrites après avoir vu le spectacle ici: « L’organisation de l’enthousiasme. »

 

NB: en plus des six représentations, il est possible d’assister mercredi après-midi à un workshop avec les membres du collectif et à une table-ronde après la représentation de vendredi animée par Paul Lefebvre, avec Nancy Neamtan (Chantier de l’économie sociale), Louis Gaudreau (École de travail social de l’UQÀM) et Simon Tremblay-Pépin (IRIS).

Partagez cette page

Classé dans :  Scène, Société
+ sur le même sujet :  , , , , ,

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

À lire aussi

+ Ajouter le vôtre Commentaires 3

  • 13 mars 2012 · 16h34 Louis-Augustin Roy

    Puisque vous devez l’utiliser souvent : le préfixe néo- s’écrit sans trait d’union (« néolibérale »), sauf s’il est suivi d’un i, d’un u ou d’un gentilé. [http://www.visezjuste.uottawa.ca/pages/orthographe/trait_d_union.html]

  • 15 mars 2012 · 15h54 Didier Lagasse de Locht

    Merci pour ce très bon article qui peut se résumer en un mot qui caractérise parfaitement le comportement de la grande majorité de nos gouvernances : CUPIDITÉ.

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

@IanikMarcil

+ @IanikMarcil →

Catégories