L’organisation de l’enthousiasme

14 mars 2012 12h00 · Ianik Marcil

Le vendredi 25 octobre 1929, le président Herbert Hoover déclarait: « L’activité fondamentale du pays, la production et la distribution des produits, repose sur une base saine et prospère. » [1] On allait appeler par la suite ce vendredi le « black friday » – le crash monumental de Wall Street qui allait déclencher la grande dépression.

Le président Hoover faisait cette déclaration suite au « jeudi noir » qui l’avait précédé et entraîné le début de la dégringolade boursière. À ses yeux la réalité « indiquait la condition saine » de l’économie américaine.

En période de crise, les détenteurs du pouvoir cherchent invariablement à convaincre les masses de leur responsabilité et à les encourager d’agir pour contre-carrer la crise. Vous n’épargnez pas assez, vous êtes trop endettés: vous voilà les artisans de votre propre malheur. La consommation et la productivité sont au plus bas: consommez davantage et travaillez plus fort pour améliorer les conditions de votre pays.

C’est ce que Élie Halévy appelait joliment en 1936 « l’organisation de l’enthousiasme. » [2] Caractéristique du discours paternaliste et bien-pensant des élites politiques et économiques, l’organisation de l’enthousiasme cherche à préserver la solidité des liens sociaux afin d’éviter l’effondrement de la confiance des travailleurs-consommateurs en la capacité du système économique de leur assurer un avenir meilleur.

La trame de fond de Capital confiance, objet théâtral déjanté présenté à l’Espace libre jusqu’à samedi, interroge cette organisation de l’enthousiasme dans le discours politique et économique que nous connaissons depuis le début de la crise actuelle.

En une heure bien tassée, une dizaine de tableaux hilarants et caustiques remettent en question ce discours dominant, en le travestissant par la raillerie et la caricature. On assiste, entre deux éclats de rire, à sa dissection. Une opération qui n’a pas recours à la précision ni à la délicatesse du scalpel: le collectif Transquinquennal débite les mécanismes de la crise à coups violents de tronçonneuse et de marteau-piqueur.

On y croise autant des bourgeois vêtus de fourrures qui offrent la soupe populaire au public qu’un pingouin délirant qui décode la langue de bois économique tout en apprenant que les obèses sont les responsables ultimes de la crise économique. Pas pour rien que « les riches détestent les pauvres, les pauvres détestent les riches et les obèses détestent tout le monde. »

Car, au final, nous sommes tous, individuellement, responsables de la crise – mais surtout, responsables de remettre la machine économique en marche. L’organisation de l’enthousiasme, c’est la séance de motivation par le rire – le « rire mécanique » qui est tout aussi efficace que le vrai rire, n’est-ce pas ? – ou un diaporama PowerPoint accompagné d’une petite musique classique mielleuse de photos nous montrant combien la vie est belle… Le tableau final de la pièce, dans une célébration clinquante et dorée de l’effort collectif à donner pour nous sortir de la crise, est surmonté d’un gigantesque slogan lumineux et clignotant qui nous rappelle que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort.

Le voilà, le véritable enthousiasme. La crise ne nous tuera pas, elle ne détruira pas nos liens sociaux et économiques – en faisant le ménage dans les affaires de la cité, elle fera de nous des travailleurs plus productifs et des consommateurs davantage enivrés par notre fuite en avant.

Des spectacles du collectif Transquinquennal on aurait souvent dit que ça n’était pas du théâtre – ce à quoi il est systématiquement répondu: « en tout cas, ce n’est pas du jet-ski. » Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une sale opération d’anti-marketing politique au cours de laquelle on asperge les spectateurs d’une piscine de vitriol.

La motivation de Capital confiance n’est pas revendicatrice mais bien dénonciatrice. N’y allez pas chercher des solutions à la crise ni d’explication de ses ressorts profonds. L’objectif n’est pas là. Essayez, après, de siffloter, comme Herbert Hoover, l’air de « Tout va bien madame la marquise. »

Et puis, débrouillez-vous avec ça. Vous êtes responsables.

 

NB: Après la représentation de vendredi, une table-ronde sera animée par Paul Lefebvre, avec Nancy Neamtan (Chantier de l’économie sociale), Louis Gaudreau (École de travail social de l’UQÀM) et Simon Tremblay-Pépin (IRIS).

 

[1] « The fundamental business of the country, that is the production and distribution of commodities, is on a sound and prosperous basis. » Texte disponible sur le site de l’American Presidency Project.

[2] Élie Halévy, « L’ère des tyrannies » – Mémoire présentée à Paris à la séance de la Société française de Philosophie du 28
novembre 1936 disponible ici.

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  • 14 mars 2012 · 12h24 Véronique Matteau

    Ah! Voilà qui est beaucoup plus éclairant que la critique que Nathalie Petrowski en a fait ce matin à « Medium Large »… et qui me donne une grande envie d’y aller!

  • 16 mars 2012 · 15h27 Normand Baillargeon

    M. Marcil, dont j’apprécie grandement la prose et le travail (vous me faites réfléchir, j’adore ça! et vous citez des tas de gens que je suis content de voir cités par un économiste), ça ne vous tente pas de porter un regard critique sur cette affiche des dépenses gouvernementales publiée par le J. de M. Ce n’est qu’une suggestion, bien entendu, et je ne ferai pas de cas si ça ne vous tente pas, mais fichtre que j’aimerais vous lire à ce sujet!

    • 16 mars 2012 · 15h37 Ianik Marcil

      C’est très gentil et flatteur :-)

      J’aimerais vraiment le faire avant le budget de mardi – je suis débordé ces jours-ci je ne sais pas si j’y arriverai. Mais une chose m’a frappée de cette illustration c’est qu’elle n’était pas trop teintée idéologiquement (par ex., dans les petits commentaires qu’on y a ajouté). À l’inverse, l’interprétation que les commentateurs du JdeM en ont fait l’étaient grandement.

      Ma première réaction – signe de ma naïveté – a été de me dire: chouette, les citoyens pourront constater la panoplie incroyable de services auxquels ils ont droit !

      À suivre…

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