L’État et le monstre du Journal de Montréal

20 mars 2012 7h30 · Ianik Marcil

Le site web du Journal de Montréal n’a pas de section économie. Sous la rubrique « Actualités » on retrouve, après les sections « Politique » et « Faits divers, » notamment, la section « Où vont vos impôts. »

Le choix de la forme affirmative n’est pas anodin: elle laisse sous-entendre l’objectivité pure, le partage des faits. Dans cette section, vous apprendrez où vont vos impôts, tout simplement. Alors que la forme interrogative aurait pu laisser croire à un ton davantage accusateur: où vont vos impôts, hein ?

En fait, c’est une excellente idée d’avoir une section de ce type – qui s’appellerait dans un jargon plus pompeux, ou plus sobre: finances publiques. Je déplore que le Journal de Montréal n’ait pas de section économie au sens large, mais cela est une autre question. [1]

Il me parait effectivement normal voire essentiel que les citoyens-contribuables puissent connaître l’usage que l’on fait des ponctions fiscales importantes qui sont faites sur leurs salaires. Le Journal de Montréal a présenté dans le même esprit une immense cartographie visuelle de l’ensemble des dépenses du gouvernement du Québec, quelques jours avant le dépôt du budget de cet après-midi. Intitulée, comme de fait « Où vont vos impôts – le budget provincial » cette affiche interactive décortique l’ensemble des postes de dépenses de l’appareil d’État.

Lorsque j’ai vu cette affiche j’ai été immédiatement enthousiaste: enfin, une présentation lisible, malgré le foisonnement de l’information, de l’ensemble des dépenses de l’État. Wow ! J’ai d’ailleurs partagé immédiatement sur Twitter en gratifiant ses artisans d’un « bravo » bien senti et pas ironique pour deux sous.

J’étais d’autant plus sincère que je suis le premier à râler contre la présentation absconse des informations économiques qui ne peut mener qu’à illettrisme. Je l’ai déploré ici même et David Desjardins dans sa dernière chronique dans l’Actualité confesse, pour la même raison, sa « finançophobie. »

Or le pouvoir repose sur la connaissance, c’est bien connu, et le pouvoir est d’autant plus insidieux et fort que la connaissance est cachée. Toute démarche visant à lever le voile sur l’information d’intérêt public me paraît digne de mention. Et c’est particulièrement le cas ici.

Car les données sur les dépenses gouvernementales sont un tel foutoir que même les économistes peinent à y voir clair, moi le premier. Que dis-je, même le Vérificateur général n’y reconnaît plus ses chatons et déplore année après année des règles comptables floues et aux interprétations élastiques.

La suite des choses, c’est de l’interprétation. Le méchant Journal de Quebecor a-t-il utilisé cette immense affiche afin de démontrer combien le l’État québécois est un monstre, le Léviathan absolutiste de Hobbes ? Il faudrait se lever de bonne heure pour le prétendre. Bien entendu, les inénarrables J. Jacques Samson et Michel Hébert y vont de leurs habituels commentaires de café du commerce: tous les deux ont le vertige en voyant cette affiche. Ben coudonc. Je leur suggère de jeter un œil à l’organigramme de la Banque royale ou de General Motors, juste pour le plaisir d’évaluer leur notion de vertige.

En fait, les spécialistes de la sémiotique auraient un fun noir à analyser le vocabulaire choisi par le Journal de Montréal. Le titre de de l’article qui coiffe l’illustration est: « Faut le voir pour le croire. » Stricto sensu, aucune connotation négative. Ce fut même ma naïve réaction: wow ! Tu as vu tout ce que l’État fait avec nos impôts – c’est assez incroyable l’ensemble des services que nous recevons comme contribuables ! Même les petites capsules interactives (sic) demeurent incroyablement neutres. Par exemple, on indique que le Québec est « la seule province à entretenir un réseau diplomatique international. »

En cela, cette affiche est une pièce d’anthologie qui sera, je l’espère, étudiée dans les départements de journalisme. Car elle nous renvoie à notre propre perception du discours d’un média. C’est le Journal de Montréal, c’est clairement un journal populiste de droite, donc lorsqu’il écrit « Faut le voir pour le croire » il sous-entend donc à quel point l’appareil d’État est obèse. Or strictement rien, à aucun endroit de cette publication, ne permet de faire cette interprétation. À cet égard, il s’agit là, je le répète, d’un travail remarquable – d’autant qu’à ma connaissance il ne continent aucune erreur factuelle.

Cela est tout simplement hallucinant.

Parce qu’il y a un problème. Parce que cette information est brute – fort bien présentée, mais brute. Or pour comprendre, analyser une information brute (le JdeM prétend faussement que l’affiche en ligne est « analysée »), il est nécessaire de disposer d’outils, de concepts, de critères d’évaluation.

C’est un problème d’abord parce que, à mon humble avis, il s’agit précisément du rôle que doivent jouer les journalistes. Je n’entend pas ici d’émettre une opinion, de faire de l’éditorial ou de la chronique, mais bien de l’analyse. À l’heure où les politiciens nous bassinent avec des discours paternalistes sur une soi-disant nécessaire austérité budgétaire, lesquels discours sont contredits en un pas-de-deux obscène qui laisse place à des dépenses électoralistes et populistes, l’analyse des décisions en matière de politiques publiques est peut-être plus que jamais d’une urgente nécessité.

Le minimum d’honnêteté intellectuelle de la part des analystes patentés, à la solde de l’État, du patronat, des syndicats, des écolos, des producteurs de cochons, des développeurs de nanotechnologie, de la gauche ou de la droite auto-proclamés, peu importe la secte, devrait questionner en profondeur cette splendide affiche – qui ne constitue que le portrait statique d’une réalité beaucoup plus complexe.

Puisque les dépenses de l’État sont payées par des impôts et des taxes obtenus par nature de manière coercitive, les citoyens, constitutifs du Léviathan, sont en droit de connaître trois éléments à la fois simples et fondamentaux:

  • est-ce que les objectifs poursuivis par l’État sont atteints ?
  • est-ce qu’ils sont atteints avec la meilleure efficacité humainement possible ?
  • est-ce que cette efficacité, à tous points de vues, est cohérente dans le temps et dans l’ensemble des activités de l’État ?

Or, ça n’est pas en faisant un portrait statique, aussi juste et esthétique soit-il, des dépenses de l’État qu’il sera loisible de répondre à ces questions. Plus grave encore: ni le gouvernement au pouvoir (quel qu’il soit depuis des lustres), ni les médias, ni les groupes de pression, ni même le vérificateur général ne sont en mesure de répondre de manière globale à ces questions. Aucun d’entre eux. Aucun.

À une époque où la l’accès et le traitement de l’information brute n’a jamais été aussi grand, il est proprement scandaleux que nous ne possédions pas ces réponses. Avant de pousser des cris de mégère face aux opérations de démantèlement de l’État, les gauches de toute nature ont le devoir d’y répondre de leur propre analyse. Avant d’asséner des jugements aussi péremptoires qu’idéologiquement hystériques sur l’hypertrophie de l’État, les droites de toute mouture se doivent de faire la même chose.

Malheureusement, en politique comme dans notre vie intellectuelle, nous préférons, semble-t-il, consacrer des énergies folles à peindre d’immenses monstres tentaculaires et colorés, des accumulations factuelles sans contextualisation, plutôt qu’à chercher vaillamment à y donner du sens – laquelle analyse fait nécessairement appel à la nuance, l’esprit de finesse et l’interprétation argumentée.

Où va nos impôts ? On s’en balance. L’important est: y vont-ils pour les bonnes raisons ou non.

 

[1] Il existe le Canal Argent et son site web auquel renvoie Quebecor sur sa page du Journal de Montréal. C’est du Journal de Montréal dont il est question ici.

Partagez cette page

Classé dans :  Humeur, Société
+ sur le même sujet :  , , , , ,

L'opinion émise dans ce billet n'engage que son auteur et ne représente pas nécessairement celle du journal Voir.

À lire aussi

+ Ajouter le vôtre Commentaires 6

  • 20 mars 2012 · 08h27 P. Lagassé

    Ça fait du bien de voir quelqu’un qui croit encore à l’esprit critique et qui ne l’a pas remisé dans la section: « Opinion comme une autre ».

  • 20 mars 2012 · 10h44 Normand Baillargeon

    Bravo pour ce texte superbe. Devrait être largement diffusé et lu.

  • 20 mars 2012 · 13h58 Véronique Matteau

    Le journaliste qui analyse tout en étant objectif est une espèce en voie de disparition. En ce qui concerne le Journal de Montréal, ça relève presque de l’utopie…

  • 20 mars 2012 · 17h00 Jean-Nicolas Mailloux

    Moi, ce qui me fait encore plus peur, c’est de constater à la fois tout ce que vous venez d’exposer (je lis entre autres la propension au journalisme-à-la-solde que ce soit d’une idéologie, d’un lobby ou d’un parti) et la convergence qui semble ne pas devoir cesser de s’étendre. L’oligopole médiatique canadien, de 9 têtes est passé à 8 cette semaine. Peut-on aujourd’hui parler de propagande ? Peut-on aujourd’hui parler de pamphlétisme davantage que de journalisme quand on parle de publications de si bas calibre ?

Ajouter un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Requis
Requis (ne sera pas publié)
Optionnel

À propos RSS

@IanikMarcil

+ @IanikMarcil →

Catégories