Science sans conscience

4 avril 2012 13h31 · Ianik Marcil

Le premier budget du gouvernement conservateur majoritaire a été largement critiqué par les mouvements de gauche, un peu partout au pays. On considère que les coupures dans les budgets de fonctionnement des programmes gouvernementaux, la réduction de la taille de l’administration publique, est caractéristique de l’idéologie de droite.

Or, plusieurs gouvernements dits de droite ont, dans l’histoire, favorisé l’expansion de la taille de l’État – par des dépenses militaires fastueuses, par exemple.

La réalité est moins simple. Le gouvernement Harper s’attache à l’idéologie néoconservatrice en matière morale et au néolibéralisme en matière économique. Le fondement de ces idéologies traverse le budget Flaherty: la conviction selon laquelle les décisions et les actions individuelles sont les meilleures pour assurer l’efficacité et la prospérité économiques. Il n’y a pas, a priori, d’adéquation entre ces idéologies et la nécessité d’un appareil d’État réduit – contrairement à ce que promeuvent les libertariens et les minarchistes, par exemple.

Le néolibéralisme considère que le rôle de l’État consiste à favoriser les initiatives individuelles pour fonder le développement économique et, inversement, à ne pas interagir dans le marché. À cette vision, le néoconservatisme en ajoute une couche, ce que nombre de libéraux ou néolibéraux récusent: l’État n’a pas à s’immiscer dans les imperfections de l’organisation sociale (dont le marché), car cela serait immoral, ou contre nature. Si le marché ne produit pas certains biens ou services, l’État ne doit surtout pas s’y substituer, ni même agir d’une manière à en favoriser l’émergence.

Il s’agit bien évidemment d’une position très forte. Son problème fondamental se résume simplement: si le marché permet à des entreprises d’offrir des marchandises demandées par les consommateurs, il ne peut, par définition, offrir des biens et des services pour lesquels il n’y a pas de demande. Or, il existe une large partie des marchandises échangées ne sont pas demandées a priori par les consommateurs parce qu’ils ne savent pas qu’ils les désirent.

Ces biens et services sont issus de la création. Créations artistiques ou scientifiques. Si j’achète un roman, je ne peux pas savoir a priori s’il comblera mes besoins. Pas plus que son auteur. Même chose des innovations scientifiques: il n’est pas possible de savoir a priori si un programme de recherche aboutira sur des résultats quelconques, utilitaires ou non.

C’est la raison pour laquelle depuis toujours l’État soutient la création artistique et la recherche scientifique. Parce qu’il n’y a pas suffisamment de demande économique pour créer un marché rentable. À moins qu’elles soient dédiées à produire des marchandises ayant une valeur marchande immédiate.

Les décisions du gouvernement Harper en matière de politique scientifique vont en toute logique à l’encontre de cette vision. Un budget est un exercice politique, pas comptable. Et celui de M. Flaherty le démontre admirablement. Dans un article totalement hallucinant, l’Association des universités et des collèges du Canada (AUCC) affirmait hier, par la voix de son président Paul Davidson, que le dépôt du budget était « un très bon jour pour les universités canadiennes. »

Pardon ?

Déjà que la grève étudiante actuelle démontre une fois de plus à quel point les dirigeants de nos institutions d’enseignement supérieur sont des savates aux pieds des pouvoirs politiques et économiques, cette position de leur association canadienne dépasse l’entendement.

Dans son envolée lyrique, ce M. Davidson s’enthousiasme allègrement des « investissements judicieux et stratégiques au profit de la recherche et de l’innovation. » L’article poursuit en spécifiant que si les « trois principaux organismes subventionnaires canadiens seront soumis à des réductions budgétaires, mais ces dernières seront compensées par des augmentations de même ampleur au profit des partenariats de recherche entre l’industrie et le milieu universitaire. »

Le voilà l’éléphant rose dans le salon bleu de MM Harper et Falherty: on coupe allègrement dans les organismes indépendants soutenant la recherche universitaire au profit du financement des liens entre l’industrie et l’université.

Décision en parfaite cohérence avec l’idéologie néoconservatrice: ne pas soutenir ce dont le marché ne veut pas, mais on ne dit pas non à donner un petit coup de pouce à l’industrie pour qu’elle accélère la commercialisation de l’innovation. On ne subventionne pas le développement d’innovations fondamentales que le marché ne demande pas puisqu’il ne les connaît pas.

Si certaines des mesures prévues au budget me paraissent tout à fait louables, la majeure partie des décisions qu’il contient constitue un recul historique en matière de soutien à la recherche fondamentale. Ainsi, le CNRC voit sa mission de soutien à la recherche fondamentale universitaire complètement abandonné. Purement et simplement. Dorénavant, le CNRC ne soutiendra plus la recherche fondamentale, point.

C’est donc la créativité et l’innovation scientifiques qui se voient appauvris. Et menacées. La raison d’être de la recherche universitaire libre et indépendante est menacée dans ses fondements – au profit d’une approche stupidement utilitariste de l’innovation au service des forces du marché.

La recherche fondamentale permet, parfois, de développer des innovations technologiques utiles et commercialisables. Mais là n’est pas sont but premier. Sa raison d’être dans notre société est une meilleure compréhension de l’univers dans lequel nous évoluons, son rôle est civilisateur. Le gouvernement Harper démontre une fois de plus que sa vision manageriale de l’État, par le biais de l’exercice politique qu’est le budget, n’est pas la réduction de la taille de l’administration publique, mais bien de lui retirer toute possibilité de faire avancer la société canadienne dans la grande marche de l’Histoire. Une science qui ne vise pas la connaissance, mais uniquement l’enrichissement commercial.

Une science sans conscience, qui n’est que ruine de l’âme, comme l’écrivait Rabelais dans Pantagruel.

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+ Ajouter le vôtre Commentaires 5

  • 4 avril 2012 · 15h24 AGagné

    Ah mais merci! J’attendais tellement que quelqu’un le dise! J’attendais que quelqu’un sorte et dise que ça n’a pas de foutu bon sens. J’en fais de la recherche, je vais commencer ma maîtrise en médecine expérimentale à l’été. J’ai eu un cours complet sur les dangers de l’industrie pharmaceutique qui s’insère dans les études sur les effets de leurs propres médicaments. Et, j’en ai entendu des histoires d’horreur en 1h! Une compagnie qui ont détruit la carrière d’une chercheuse (dont je ne me rappelle plus le nom) qui a prouvé que leur médicament était nocif et avait des effets secondaires inacceptables, tout ça parce qu’elle voulait publier ses trouvailles. Des compagnies qui demandent 7 études à 7 chercheurs et qui ne publient pas les 6 études qui disent que le médicament n’est pas plus efficace que les autres pour ne publier que celle qui dit qu’il est un peu meilleur que ses concurrents, tout ça pour s’enrichir, c’est déjà la réalité. Et ça, ce n’est pas de la recherche fondamentale… Je n’ose pas imaginer ce qui va arriver avec la recherche fondamentale…

    Ce qu’on oublie, c’est que la recherche fondamentale est une tâche colossale qui ne donne rien rapidement, pas de résultats tangibles. J’ai travaillé tout un été à essayer d’insérer deux gènes suppresseurs de métastases dans des cellules métastatiques pour savoir ce que ça donnerait. Ça m’a pris deux mois et je n’ai pas eu le temps de terminer. Non, ça semble rien donner, mais une meilleure compréhension globale des mécanismes métastatiques ne peut qu’aider éventuellement à traiter mieux les cancers.

    Vous savez, je suis vraiment déçue, mais vraiment déçue. Je ne pensais pas un jour être aussi farouchement contre une mesure politique. C’est une mesure qui me fait vraiment peur.

    Et pour l’université… ce n’est pas quelque chose de nouveau. C’est ainsi, les chercheurs fondamentaux passent leur temps à courir les subventions… mais quand le chercheur est médecin et qu’il fait de la recherche clinique, les subventions pleuvent. C’est la triste réalité des établissements universitaires. Et ça n’ira pas en s’améliorant.

    • 4 avril 2012 · 16h37 Ianik Marcil

      J’espère que votre déception laissera place à l’espoir, l’inverse serait vraiment trop triste. Moi je suis encore plus déçu du comportement des dirigeants universitaires…

  • 5 avril 2012 · 13h29 AGagné

    Je ne peux que l’être moi aussi. Ce n’est maintenant plus un objectif caché. C’est bel et bien avoué que l’on veut que l’entreprise privée entre plus que jamais dans la gestion universitaire.

  • 5 avril 2012 · 19h17 Trebor

    On a affaire à du fascisme sous le couvert de la Droite r’ligieuse. L’humanité s’en va vers de grands risques d’hécatombes, de la misère très largement étendue, si un coup de barre n’est pas donnée afin de ramener une attitude pragmatique face à la réalité, celle-ci consistant d’un monde terrestre faisant face à de multiples problèmes graves, incluant de grandes instabilités politiques, sociales, économiques et des dérèglements de la nature.

    Au moment où on a le plus besoin de gens armés de connaissances objectives pour nous guider, harper s’en remet aux croyances archaïques d’un monde hiérarchisé sous un djeu, laissé aux aléas de la nature, celle que les humains ont pourtant transcendé au point de la dérégler outrageusement.

    Quelle bêtise,. le discours ‘reformist’ !

  • 5 avril 2012 · 21h43 Sébastien Lavoie

    Un jour, un gars qui faisait une sieste sous un pommier a reçu un de ses fruits en pleine poire. Bien peu ont jugés la chose fondamentale. Des siècle plus tard, un gars est allé sur la Lune. Et quelques années plus tard, on s’est mis à entendre parler d’entreprises privés voulant offrir des voyages dans l’espace…

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