Abécédaire pour le temps présent

16 septembre 2012 8h51 · Ianik Marcil

Le 5 septembre dernier inaugurait le début d’une période importante pour le Québec. Après le mouvement des carrés rouge du printemps, après les casseroles, après la grève étudiante, après l’amère campagne électorale, après le résultat mi-figue, mi-raisin des élections – après tout un brassage d’idées et d’émotions, débute le véritable travail vers une transformation sociale en profondeur.

J’ai été invité, à la soirée électorale du 4 septembre dernier, sur la scène du La Tulipe au Show Rouge – réunissant les principaux acteurs du mouvement printanier. J’y ai présenté, en dialogue avec Jean Barbe, un abécédaire de notre printemps. Nous visions tous les deux à souligner le chemin parcouru depuis le début de la grève étudiante en février dernier. Mais plutôt qu’un abécédaire du temps passé, je préfère y voir un abécédaire du temps présent. Ce présent que nous avons réappris à construire, jour après jour – et dont je souhaite du fond du cœur la poursuite vers un futur à la recherche du juste, du beau et du vrai.

Voici donc mon abécédaire pour le temps présent, un peu potache, plein de mauvaise foi, mais aussi plein de souvenirs et d’espoir.

 

Aussant – parce que c’est un des seuls économistes qui porte le carré rouge avec fierté; parce qu’on s’est reconnus et qu’il nous a reconnus, aussi.

Baloune – parce qu’il ne faut pas que les élections pètent notre baloune. Que demain doit continuer le combat pour plus de justice, plus de vérité et plus de beauté.

Câlisse – comme dans « on s’en câlisse de la loi spéciale ». Parce qu’on s’en câlisse encore.

Dehors – comme dans « marcher dehors ». Parce que la rue, c’est là où il y a du monde. Du monde qui va travailler, qui va retrouver son chum pis sa blonde, qui va rêver à un monde meilleur.

Élections – tout le temps, des élections: dans la rue, à ta job, à ton marché – tout le temps des élections.

Fraude – parce que la fraude est devenue aussi banale que le commerce légitime. La fraude de l’argent sale comme celui des idées pourries qu’on tente de nous enfoncer dans la gorge.

Gaspillage – comme dans « combattre le gaspillage ». Parce qu’il n’est pas honteux de « combattre le gaspillage ». Particulièrement celui de nous ressources naturelles, de notre intelligence et de notre crédulité.

Hésitants – parce que des centaines de milliers de Québécois ont cessé de l’être et ont tapoché autant les casseroles que les idées reçues.

Irréversible – parce que ce brassage d’idées et d’espoirs ne se terminera pas demain. Nous avons changé quelque chose, pour toujours.

Justice sociale – parce qu’il est maintenant permis d’affirmer haut et fort qu’on en a un besoin urgent – sans passer pour un barbu socialiste qui sent le patchouli des années ’70.

Kultur – comme dans « Kultur avec un grand K » : parce que la culture d’un peuple, c’est aussi dans les crises qu’elle se forge ; et elle se forge par l’imagination et la créativité, ce dont nous avons à revendre. Que nous avons à donner, en fait.

Lambiner – parce qu’on a démontré qu’on en avait marre de trainer nos savates à l’ombre des pouvoirs usurpés.

Manifestation – parce que manifester, c’est une marche de santé pour aérer les poumons de notre démocratie.

Nudité – comme dans maNUfestation ; parce que trop de gens sont nus, dépouillés de leur dignité. Parce qu’après ce printemps québécois, les empereurs des pouvoirs usurpés sont nus.

Ordre – parce qu’on veut de l’ordre dans notre société. Pas celui de la police, mais celui du peuple. L’ordre écologique, l’ordre créatif, l’ordre de la solidarité entre toutes les femmes et tous les hommes de ce pays.

Punk – parce que je suis un économiste punk. Parce qu’un punk se reconnaît dans le mouvement des carrés rouges : un punk ça se méfie de tous les pouvoirs institués, un punk ça se gosse une révolution avec ses chums, un punk ça se forge ses idées en disant un gros « fuck you » aux idées en canne.

Querelle – parce qu’on aime pas ça, la chicane au Québec… mais les carrés rouges, on aime la querelle, le débat, la joute, le choc des idées…

Rue – comme dans Jean Charest qui dit que ça n’est pas la rue qui va influencer les décisions du gouvernement… Euh, oui.

Sornettes – parce qu’on en a tellement entendu, des sornettes, des bêtises, des mensonges, des idioties qu’on en est rendus sourds et qu’on ne peut maintenant qu’entendre ce qui sonne juste à nos oreilles.

Télévision – comme dans : « la révolution ne sera pas télévisée ». Parce qu’on aime d’amour CUTV.

Universel – parce qu’il ne s’agit pas d’une lutte isolée d’étudiants enfants gâtés ni de gauchistes énervés et utopistes mais bien de la participation à un mouvement humain universel : celui de la recherche de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Vérité – comme dans : les « vraies affaires », le « vrai monde », les « faits vérifiés ». Ben c’est ça. C’est nous.

Wagon de queue – parce qu’on en notre char d’être dans le wagon de queue d’une démocratie libérale gangrénée par l’appât du gain, le saccage de la beauté et l’abus de pouvoir.

Xénophobe – parce que nous dénonçons la xénophobie dont font preuve trop de dirigeants au Québec ; ils ont peur de ceux qui sont de couleur différente qu’eux. La couleur rouge, particulièrement.

Yeux – parce que vous nous les avez ouverts.

Z… plutôt qu’un Z

… l’Alpha et Oméga – parce qu’un abécédaire a l’air de quelque chose de classé, d’ordonné et de figé. Mais un abécédaire c’est aussi la vie imaginée de nos colères, de nos espoirs, de nos rêves. Le mouvement des carrés rouges nous aura appris à réinventer le sens des mots et – surtout – à nous le réapproprier. Ça n’a pas de prix, et ça n’est pas fini.

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